Le débat underground !

Pr. Khalifa Chater

Transgressant la bipolarité idéologique, qui a marqué la vie politique tunisienne, sous la troïka, Nida Tounis a privilégié la formation d'un gouvernement consensuel, associant le parti islamiste an-Nahdha, le parti Afak et l'UPT.  Un gouvernement d'unité  nationale ou presque, - le front populaire, d'obédience gauchiste ne faisant pas partie - a été formé. Ce processus dépolitise-t-il le gouvernement, puisqu'il réduit la dimension partisane des acteurs, participant au gouvernement ?  Disons plutôt, qu'il met à l'ordre du jour des débats underground entre les partenaires.

Comment peut-on, en effet, concilier les visions de Nida Tounis, plutôt libéral-social, dans le suivi de son histoire bourguibiste, Afak et l'UPT, qui appartiennent à la droite libérale et an-Nahdha, dont le libéralisme plutôt conservateur, ménage  les attentes de ses partisans, tous azimuts ? Les priorités globales et les réformes sectorielles peuvent difficilement bénéficier d'un consensus général. Le citoyen revendique une amélioration de son vécu, à savoir , son emploi,  son  pouvoir d'achat, en fait la qualité de sa vie. Or, les idéologies des partis concernés ne partagent pas les vues sur le libre marché, les privilèges des entreprises et le rôle de l'Etat, appelé à intervenir pour répondre aux attentes. La révolution tunisienne n'a pas,  semble-t-il défini les options, les objectifs et les visions de ses acteurs.  Autre ingrédient, le chef du gouvernement a demandé aux différents ministres, de fixer dans une dizaine de jours, leurs  principales priorités. Le gouvernement   aurait ainsi privilégie les réformes fragmentaires, difficiles à concilier et à intégrer dans une vision d'ensemble. N'aurait-il pas fallu plutôt définir, au préalable, le programme national. Le processus pourrait d'ailleurs être freiné par l'absence d'une vision partagée, des partis au pouvoir. A titre d'exemple, An-Nahdha et Nida Tounis, peuvent-ils s'entendre, sur la réforme de l'enseignement et la condition de la femme, qui réactualiseraient la bipolarité idéologique ? Pour sa part, la définition de la diplomatie tunisienne ne peut qu'être l'objet de discorde. Jusqu'au peuvent aller les concessions des partenaires, alors que de telles questions remettent en cause leurs discours fondateurs? Le vote de la loi contre le terrorisme, qui a été bloquée par la troïka, peut redynamiser la démarcation, entre les adversaires idéologiques. Dans ces conditions,  le temps de l'unité nationale me semble, par nature, limité.  Il peut être battu en brèche de manière prématurée. La création d'un conseil consultatif des partis politiques, qui se réunit d'une façon périodique au sein de la présidence, pour s'entendre sur les grandes décisions, constitue une innovation (proposition  présentée par le chef du gouvernement, le 5 février, lors de la plénière consacrée au vote de confiance), Certains moments de la nation exigent, certes, le dépassement des affrontements politiques. Mais, sauf situation d'exception, la prise de décision relève de la majorité, qui doit traduire le choix des électeurs.

Débat underground, au sein même des grands partis. L'alliance Nida Tounes/an-Nahdha a été une décision d'Etats-majors,  ayant opté pour des arrangements pragmatiques. Elle   transgresse, du moins dans le cas de Nida Tounes,  les principes annoncés lors de la campagne électorale et même la tactique du "vote utile". Grognements et  chuchotements, la colère de certains membres du bureau exécutif peut être difficilement masquée. La réunion du comité exécutif de Nida Tounis, le 31 janvier marque le triomphe des frondeurs. La décision de former un bureau politique, rassemblant les divers courants du parti pourrait compenser le report du congrès. Fait important, le Comité exécutif  fait valoir le respect des électeurs sur les arrangements des Establishments. Il a, en effet, recommandé la constitution d’un gouvernement qui « respecte la volonté des électeurs de Nidaa Tounes et reflète le programme politique du parti et son projet de société moderniste ». La motion insiste sur : « La nécessité d’établir des coalitions qui prennent en considération l’avis des électeurs de Nidaa Tounes, et capables de réaliser les aspirations du peuple …».  La formule diplomatique adoptée critique la participation, du parti an-Nahdha au gouvernement. Mais le  comité exécutif n'a pas pu imposer ses réserves, à son leadership et par conséquent au premier ministre désigné. La conférence de presse de deux de ses membres, annonçant le 4 janvier leur refus de voter la confiance au gouvernement, explicite le non-dit. Lors du vote de confiance,  4 députés de Nida Tounis se sont abstenus et un député à rejoint l'opposition. Certains des membres du bureau calment leurs tentations de départ.  La nouvelle donne gouvernementale met Nida Tounis à l'épreuve. Pouvait-il casser "le schème autoritaire" ? Depuis sa création, Nida Tounis vit de ses propres contradictions, tempérées par le charisme de son fondateur.  La participation d'an-Nahdha suscite également des débats au sein d'Afak et de l'UPT, dont les électeurs peuvent être surpris par une alliance contre nature.

Le parti an-Nahdha mécontente certains de ses partisans qui admettent difficilement sa redimension, au sein du gouvernement (1 ministre et 3 secrétaires d'Etat). Mais les résultats électoraux et la donne régionale dominante  expliquent, certes, son profil bas. Le choix de ministres indépendants constitue son lot de consolation. Fut-il non explicitée, un  débat underground oppose le leadership, à son aile radicale. La démission d'Abdelhamid Jelassi, leader du mouvement Ennahdha, le 28 janvier 2015, de ses fonctions au bureau exécutif du parti islamiste, traduit ce mécontentement et permet de saisir l'ampleur du non-dit. Notons d'autre part, que 10 députés d'an-Nahdha, n'ont pas voté la confiance au gouvernement : 7 n'ont pas participé au vote,  3 se sont abstenus. Les clivages décisifs concernent la vie politique interne des partis, plus qu'ils n'affectent les relations entre les partis au pouvoir.

Par contre, les débats entre le pouvoir et l'opposition conforte l'autocritique. Dans le cas du Front Populaire, il s'inscrit dans l'opposition idéologique droite/gauche et rappelle les attentes sociales, - fut-elle réduite à près de trente députés. Mais l'opposition pourrait bénéficier de l'appui de l'opinion publique et du soutien des mouvances syndicales. La gestion gouvernementale n'étant  pas un long fleuve tranquille, le ministère Essid peut susciter des mécontentements, des désillusions et des malentendus, en différant la satisfaction des attentes.  Cependant, l'esprit de l'union nationale devrait assurer une prise de conscience, pour mettre en hors jeu, toutes tentatives de dérives, qui peuvent bloquer le processus salutaire.

(in L'Economiste Maghrébin,

n° 652 du 18 février au 4 mars 2015)


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