Le défi électoral

Pr. Chater Khalifa

La protestation sociale (janvier 2018), conséquence de l’occultation des attentes et de la désillusion qui s’ensuit, a sérieusement  mis à l’épreuve l’Establishment politique. L’inscription de la Tunisie, dans la liste noire, par l’Union Européenne fut considérée comme un désaveu de la communauté internationale. Cette nouvelle donne pourrait faire bouger les lignes, au sein des partis de l’alliance gouvernementale et des “micro-partis ”, qui fleurissent, à côté ou au sein de Nida Tounes. Les partis appréhendent les élections municipales. Ils craignent une défection électorale que les élections partielles pour la représentation législative en Allemagne, le 17 décembre 2017, ont attestée, confirmant la transgression populaire de la classe politique tunisienne. Le verdict d’Allemagne était sans appel. Rétrospectif, pour comprendre ce qui s’est passé. C’est le droit ou le devoir d’inventaire. Il n’a pas été fait  pour tirer les leçons de l’échec de l’alliance Nida/Nahdha, aux législatives partielles, de la grave défection électorale et de la victoire d’un opposant notoire. Or, il est nécessaire d’engager des débats, sans tabou, ni à priori, pour réaliser un diagnostic et tirer les conclusions.

Le malentendu fondateur  entre les acteurs de la contestation de “ la révolution” et le nouveau pouvoir, redéfini désormais par l’alliance Nahdha/Nida réactualise le différend entre l’Establishment ancien et la société. Les partis politiques ne peuvent se complaire dans des entre-soi, où les pressentiments tiennent lieu de pensée. Leurs dirigeants sont des hommes d’appareil, qui rencontrent des difficultés pour rassembler des militants. Ont-ils identifié leurs angles d‘attaque ? Alors qu’on souhaitait mettre à l’ordre du jour “une gouvernance populaire”, dans ses dimensions nationales, régionales et locales, au service de la population, les partis font valoir la continuité à la rupture revendiquée. Les partis, à l’exception de ceux du Front populaire et du Massar,  occultent la question sociale. Deux lignes identitaires remplacent le débat de fond sur la ligne à défendre : Nahdha, qui fait valoir sa reconversion en parti civil reste un mouvement conservateur, occultant tout changement social. Les dirigeants de Nida Tounes et des partis issus de sa  mouvance sont “des conservateurs de progrès”, se bornant à défendre les acquis, sans engager un élan novateur, à la bourguibienne. De ce point de vue, les deux partis Nahdha et Nida ont des visions sociales plutôt partagées, s’accommodant de surenchères conjoncturelles qui frisent parfois le populisme.  Objets de contestations, ils optent pour l’attaque.  Citons, dans cet ordre d’idées, que le bureau exécutif de Nahdha,  a annoncé, qu’il poursuivra en justice tous les journalistes et les médias qui dénigreraient le parti (communiqué du 10 février 2018). Réponse du syndicat national des journalistes tunisien (le SNJT) il a mis en garde contre les tentatives de bâillonnement de la presse (communiqué, 12 février 2018). De fait, les journalistes tunisiens craignent le retour aux méthodes d’antan. 

Les partis tunisiens, sont à construire ou à reconstruire. Ils réfléchissent sur l’avenir. Pour toute formation politique, la question de leadership est centrale. Actuellement, Nida Tounes est en quête de leadership. S’il n’a pas un président ayant une existence politique et médiatique forte, c’est aussi et sans doute par ce que chef, ils l’ont déjà. Il est à Carthage. Mais il n’a pas la disponibilité d’antan, vu son statut au-dessus des partis. Nida Tounes prépare-t-il un changement d’alliance, pour retrouver sa tactique du vote utile ?

Un tournant nécessaire ? La Tunisie a suivi une politique monétaire accommodante. Elle a opté pour “le laisser faire, le laisser aller”.  Elle a plutôt fait usage d’outils conjoncturels, sans engager des réformes structurelles. Comment parer aux difficultés financières et économiques ? Comment traiter la question du pouvoir d’achat ? Comment restaurer la valeur du dinar ? Comment arrêter l’endettement de l’Etat ? Faudrait-il revenir à l’orthodoxie budgétaire ? Comment sortir de la liste noire ? Le changement du gouverneur de la Banque Centrale n’est pas en mesure de changer la donne ? Il faudrait revoir les termes des accords avec nos partenaires et mettre fin aux velléités de mise en dépendance, tous azimuts, fut-elle défendue par des alliances idéologiques ? Un débat général s’impose, pour examiner nos importations et redéfinir nos partenariats. La concurrence à nos tissus par les nouveaux alliés doit susciter un réexamen. Dans ce cas, il faudrait revenir à la case départ et ouvrir les horizons.

La crainte d’une défection électorale : Il y a désormais une guerre froide évidente entre l’autorité et la société. La population critique volontiers “les plateaux” TV, où s’exercent des guerres médiatiques entre les acteurs. Elle ne se sent pas concernée, semble-t-il, par leurs luttes et leurs surenchères. Elle critique le parlement, qu’elle considère volontiers  comme une instance consultative.  Elle risque, dans ces conditions, d’opter pour une défection électorale, aux prochaines élections municipales. 

Le parti Nahdha semble mieux préparé.  Il a tenu à intégrer dans ses listes des indépendants, proches de son obédience. Parti au gouvernement, Nida Tounes bénéficie de certaines faveurs, confortées par le choix de personnalités locales comme têtes de listes. Ces deux partis pourraient remporter des victoires limitées, vu le désintérêt électoral évident. Est-ce à dire que l’élan révolutionnaire a été transgressé ? Réponse d’un jeune : “ La révolution n’a pas échoué. Elle continuera, tant que  ses mots d’ordre «Liberté, travail, dignité » ne seront pas accomplis”. La Tunisie est, peut être, à la recherche d’un nouveau compromis. Des acteurs politiques évoquent la nécessité d’amender la  constitution. Les Tunisiens ont toujours voulu élire un vrai chef, disent certains. Mais l’enjeu crucial consisterait  à trouver le point d’équilibre entre les deux entités présidence et parlement, qui l’une et l’autre représentent la nation. Les jeunes, par contre, revendiquent une alternative qui réaliserait une synthèse entre leurs attentes et la promotion nécessaire du pays. Wait and see. 

chaterkhalifa@topnet.tn


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