Le duel Nida Tounis/troïka

Khalifa Chater

La bipolarisation, a mis à l'ordre du jour un duel, au deuxième tour, entre Béji Caïd Essebsi et  Mohamed Moncef Marzouki, marginalisant les autres candidats. Quatre postulants : Abderrahim Zouari (Mouvement destourien), Mohamed Hamdi (Alliance démocratique), avaient annoncé le retrait  de leurs candidatures, après  les élections parlementaires.  Noureddine Hached et Mustapha Kamel Nabli, indépendants, ont suivi, le 15 novembre, leur exemple. L'appréciation de leurs chances, vu les résultats des scrutins parlementaires explique le retrait de Abderrahim Zouari et de Mohamed Hamdi. Noureddine Hached a exprimé sa désapprobation de la polarisation de la scène politique tunisienne à l'approche de l'élection présidentielle. Par contre, Mustapha Kamel Nabli expliqua  son retrait par le retour du discours de la violence et la crainte de dispersion des voix, qui servirait le leader du CPR. Rejoint-il  les positions du candidat de Nida Tounis, plus proche de sa vision ? Ecartés par le vote, les autres candidats jettent l’éponge.

Mohamed Moncef Marzouki sera, bel et bien, le candidat de la troïka. Il serait été soutenu, par an-Nahdha, et les alliés du CPR. Béji Caïd Essebsi  serait "l'adversaire consensuel". Au cours de sa campagne, le leader du CPR a privilégié la recherche d'une nouvelle base électorale, fut-elle radicale ! Au deuxième tour, il compterait davantage sur ses anciens alliés. Or,  les partis de la troïka, ont été l'objet d'un vote de sanction, vu leurs échecs, au sein du gouvernement sortant. D'autre part, Attakattoul et le CPR ont été abandonnés par certains de leurs partisans, qui étaient favorables à un Etat civil. Ils n'auraient pas approuvé leur alliance contre - nature. La situation n'a pas changé. "Ces partis  ne sont pas sortis de leurs ambigüité", affirma un observateur. La troïka se fixe dans ses contours. Le leader du CPR, ne défendra, certes pas la théocratisation,  objet d'un rejet populaire. Elle ne fait d'ailleurs plus partie du nouveau discours officiel, de son allié. Néanmoins, en dépit de son lifting, an-Nahdha garde ses alliances  avec les mouvances islamiques et a des relations privilégiées avec  Qatar et la Turquie. Le leader du CPR semble partager cette vision. Or, la nouvelle majorité parlementaire est plutôt favorable à l'Algérie, le Maroc, l'Egypte et les autres pays du Golfe.

Béji Caïd Essebsi, défenseur de l'Etat civil et des acquis bourguibiens, peut bénéficier du soutien du parti Afak, du Front Populaire, des partisans de Kamel Nabli, d'al-Massar, des Destouriens et des défenseurs du projet moderniste. Rejetant toutes velléités d'exclusion, il peut conclure des alliances avec les composantes de la classe politique, mais à ses conditions : l'application stricte de la constitution, avec sa définition de l'identité tunisienne, l'égalité du genre, la liberté de conscience, l'ouverture et la modernité.  

Confirmant les élections parlementaires, le scrutin présidentiel a marginalisé Attakattoul, Joumhouri et l'Alliance Démocratique. Ayant négligé la menace identitaire théocratique,  ces partis se sont trompés de combat. L'idée d'un front du Centre qu'ils ont défendue, par tactique électorale, se proposait de créer un rassemblement incohérent, dont ils espéraient faire leur outil de reconquête du pouvoir. Ils vivent actuellement une crise susceptible de provoquer  d'importantes dissidences, sinon une explosion.  Leurs appareils étant actuellement, en léthargie intellectuelle profonde, ils ne participent plus au débat d’idées. Un changement de responsables peut-il assurer leur  survie?

Par contre, le Front populaire connait une ascension spectaculaire. Son activisme politique et sa défense des catégories vulnérables et des régions déshéritées, correspondent aux attentes des acteurs de la révolution.  Son opposition à l'idéologie passéiste et aux dérives de l'aile radicale est incontestable. Deux de ces dirigeants très populaires, ont été les martyrs du terrorisme. Son engagement sur le terrain est évident. Il incarne la tentation de la différence. Par contre, al-Massar a connu un recul d'envergure. Peut-on l'expliquer ? La révolution tunisienne a révélé l'effondrement de la  politique pseudo libérale, du précédent régime. Il  fait valoir les attentes sociales. Conséquence des échecs socio-économiques des gouvernements de la troïka, le sentiment antilibéral croît et devient certainement majoritaire dans la population. La gauche ne parvient pas cependant à tirer bénéfice de cette conviction populaire; alors que son idéologie devait anticiper et saisir ses prémisses.  Le repositionnement libéral de la gauche - un repli tactique sinon stratégique - expliquerait, dans une large mesure la perte d'audience d'une partie de son électorat, désormais sans les repères d'antan.

L'Union Libre, à l'instar d'al-Mahabba, a développé un programme populiste, que favorise la conjoncture libertaire.  Les moyens financiers ont procuré à certains candidats outsiders un poids démesuré dans le jeu politique. Dans ce cas, le clientélisme est mis en œuvre. Cependant, l'institution démocratique, qui couronne la transition, limite la marge et condamne, à plus ou moins brève échéance, les puzzles politiques qu'ils ont constitués. Ils constitueraient, d'après un analyste averti, des "nuages d'été", qui se dissiperaient rapidement.

Conclusion :

Vu la recomposition du paysage politique, la lutte idéologique est centrale dans le duel entre Nida Tounis/troïka, dormais mis à l'ordre du jour. Les deux candidats ne privilégient pas le même mode de gouvernance.   Le rapprochement induit, par le leader du CPR pour les besoins de la cause électorale et la radicalisation qui s'en suit, lui permet difficilement de faire valoir et défendre, sans retenu, le "projet d'Etat civil" tunisien, toléré mais non assumé, sinon revendiqué par des composantes de son aire d'alliance. Par contre, le programme de Béji Caïd Essebsi exclut toute tolérance sur la question. L'Eut-il- voulu ! Sa famille politique et ses alliés modernistes s'y opposeraient.

Autre considération, un scrutin, qui transgresserait le choix parlementaire, susciterait un risque de cohabitation, source d'instabilité. Telle éventualité  serait certes possible et bien envisageable, selon la assurer la concorde entre les différents acteurs. Mais l'avancée évidente du leader d Nida Tounis montre qu'on n'en est pas là.  Wait and see.

Pr. Khalifa Chater
(in l'Economiste maghrébin, n° 645
du 26 novembre au 10 décembre  2004).

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