Le futur du processus de Barcelone : démocratie et sécurité révisée ?


 

Professeur Khalifa Chater

vice-Président de l'AEI, Tunis.

"Les participants expriment leur conviction que la paix, la stabilité et la sécurité de la région méditerranéenne sont un bien commun qu'ils s'engagent à promouvoir et à renforcer par tous les moyens dont ils disposent. A cet effet, ils conviennent de mener un dialogue politique renforcé et régulier, fondé sur le respect des principes essentiels du droit international et réaffirment un certain nombre d'objectifs communs en matière de stabilité interne et externe" (Déclaration de Barcelone, partenariat politique et de sécurité).
 
 
Le compromis fondateur de Barcelone et l'idealtype-postulat qu'il fait valoir, a été mis à l'épreuve des faits, depuis sa naissance.  Le processus de Barcelone fut, de fait, paralysé, depuis lors, par le contexte international tragique, la montée des périls au Moyen-Orient et le blocage par Israël du processus d'Oslo, puis son rejet. La référence à la  communauté virtuelle euro-méditerranéenne et à l'idéal de coexistence harmonieuse entre les partenaires qu'il se proposait d'établir devenait - par la transgression de sa lettre et de son esprit - un vœux pieux, sans signification effective. D'autre part, le compromis - fondateur de Barcelone qui articule le partenariat autour des trois axes : politique et sécuritaire, économique et financier, culturel, social et humain, privilégiant une vision globale, fait valoir une relation organique entre la sécurisation de l'Europe sur son flanc sud et la stabilisation et le développement des pays de la rive sud de la Méditerranée. Or, ces dimensions favorables à la rive sud et surtout la politique de co-développement revendiquée essentiellement par les partenaires maghrébins ont été occultées. Telle que définie dans ce contexte, c'est-à-dire dans son acception restrictive, la sécurité exprimait une vision européo-centriste. Pis encore, une inhibition culpabilisante et parfois même discriminatoire.  Ne sous-estimons pas les effets de ce regard, qui pouvait alimenter les mésententes, conforter les comportements d'exclusion et fonder des relations conflictuelles.
 
I - Les crises postguerre froide (1989-2004) :
 
La chute du mur de Berlin (1989), symbole de la mise à l'ordre du jour de l'entente, par la réduction d'un pôle de tension mondiale, devait annoncer une nouvelle ère de paix, de stabilité et de sécurité, dans un nouveau monde. Les acteurs de la guerre froide furent cependant rapidement relayés par des junior parentés, pressés d'imposer leurs programmes d'expansion territoriale. L'implosion de la Yougoslavie et les velléités de re-équilibrage du monde balkanique dessinèrent un axe de fractures et suscitèrent, en conséquence, des fronts de combats, qui préoccupa les instances internationales. L'invasion du Koweït, la coalition contre l'Irak qui s'en suivit et la mise sur pied d'une structure de surveillance américaine, devait ériger le Moyen-Orient en aire de guerres et de conflits, mettant sous la surveillance directe des Etats-Unis les riches gisements pétroliers de la région. En Afghanistan, les forces islamistes, engagées et mobilisées par les Etats-Unis, lors de la guerre contre le communisme, mirent à profit le départ des protagonistes de la guerre froide de la scène, pour ériger le pouvoir des Talibans, en relation avec la nébuleuse intégriste de Ben Laden. Cette libération de leurs alliés objectifs, des forces de la guerre sainte contre le communisme,  la systématisation de leur idéologie guerrière et la redéfinition de leurs enjeux et de leur stratégie devaient les ériger en forces d'insécurité, en armées de l'ombre, élargissant leur aire de menace. La tragédie du 11 septembre confirma la gravité de la dérive intégriste et l'ébranlement du monde, par la nouvelle stratégie des acteurs de la guerre d'Afghanistan  et sa re-actualisation, à la suite de la guerre de la coalition contre l'Irak.
 
Les événements du 11 septembre créèrent un contexte américain favorable pour engager une réaction d'envergure de Washington, par une stratégie élaborée, conjuguant les deux ennemis de l'Amérique, le maître de Bagdad, dirigeant de la puissance régionale d'antan et son ennemi irréductible la Kaïda, la nébuleuse intégriste. Je ne m'attarderais pas sur les ingrédients de la guerre, les dossiers de sa justification auprès de l'opinion américaine : les armes introuvables de destruction massive et la volonté de mettre fin à un régime de dictature. Les Etats-Unis ont, vraisemblablement, engagé la guerre au Moyen-Orient pour maximaliser leurs intérêts dans la région et tenter de redessiner sa carte politique (la fameuse initiative américaine pour le Grand Moyen-Orient). Véritable ouverture de la boite de Pandore, la guerre se généralisa, entre troupes d'occupation et résistance nationale, ouvrant le champs à un développement de l'action terroriste sur la scène moyen-orientale et mondiale, telle que l'illustre les tragédies du 11 mars en Espagne, qui nous interpellent tous, vu la gravité de la menace et des risques que courent des victimes, sans rapports avec les belligérants.
 
II - L'ère de  transgression des droits :
 
“Nous sommes libérés de la dictature; mai, en même temps, nous vivons sous occupation. Nous devons gérer cette contradiction.” (Bahar Bouti, psychologue irakien, enquête du Figaro, 24-25 avril 2004).
 
Guérir le mal par le pire. La condition des Irakiens - conséquence logique de la gouvernance étrangère n'est pas enviable : Peuple mineur, privé de ses droits. Peuple otage, pris entre les feux de l'armée étrangère et de la résistance, victime aussi de l'intrusion des forces terroristes. Otage d'une guerre  qui se prolonge,  qui utilise les moyens habituels de la "pacification" coloniale de triste renommée, confortant un terrorisme jusqu'au boutiste. Une guerre à l'œuvre dans le processus  - dit-on - d'instaurer une société libérale. Les faits démentent le discours. La guerre livrait les population à l'armée étrangère, qui se libère de la morale et se conduit en pays conquis. Nous savons que la recherche de renseignements, auprès d'un peuple conquis et hostile, institue la torture. Les analystes avertis savent que les faits scandaleux commis en Irak, lors des arrestations, dans les prisons, mais aussi dans la vie quotidienne, ne sont pas des simples dérapages, des excès commis par des soldats indisciplinés. Ils sont inhérents au système colonial, ce qui explique qu'ils étaient jusqu'à leur courage dénonciation tolérés, ignorés par la hiérarchie militaire et les autorités civiles et politiques. Est-ce à dire que les troupes de la coalition et bien entendu les troupes de certains pays de l'Union Europe sont à l'école israélienne ? D'ailleurs, notons, dans ce même ordre d'idées que le silence du monde sur la chasse des Palestiniens par la soldatesque, les attentats ciblés, les exécutions officielles dans l'illégalité absolue ne peut guère s'expliquer.  
 
Est-ce que le droit à la sécurité en Irak et en Palestine ne doit pas susciter une sensibilité plus attentive à la souffrance de ces peuples ? Est-ce que l'Europe peut faire valoir ce modèle de bonne gouvernance et d'ordre sécuritaire, tel qu'il est en vigueur dans ces deux aires de non-droit.  Est-ce que la liberté si admirée du régime israélien signifie l'indépendance à l'égard de toute loi ? Est-ce que le monde a perdu ses repères, pour être sourd devant la souffrance de l'autre ? Est-ce que le principe de la conditionnalité ne s'applique pas que dans des champs privilégiés ?  Est-ce que le droits à la liberté, à la sécurité et à la vie  n'ont pas une dimension universelle ? Est-ce que la paix n'est pas une exigence absolue ? Non pas pas l'absence de guerre, effet toujours précaire d'un équilibre de forces, mais la paix par l'obligation  faite à la force de céder devant le droit.  Peut-être faudrait-il, selon l'adage tunisien,  demander à certains pays de l'U. E. de commencer par nettoyer chez-eux avant de soucier de nettoyer les aires voisines. Comment pouvait-on refonder les principes de droit et les exigences de l'éthique, malmenée par la praxis sur le terrain et  les velléités d'expansion.
 
III- Revisiter le processus de Barcelone : Peut-on revisiter le processus de Barcelone, re-actualiser ses dimensions relatives à la sécurité et à la démocratie. Notre communication a tenté de montrer le changement de sa donne essentielle :
 
1) Fondée sur la logique internationale de coopération, le processus de Barcelone est, de fait, dénaturé par la logique de domination, de la guerre tout court et de la guerre de cultures qui perturbent son idealtype. Les pays européens de la coalition - qui sont de fait en guerre - servent des enjeux hégémoniques néo-coloniaux, puisqu'ils ont fait valoir un mode de gouvernance par l'occupation étrangère en Irak et conforté la gestion israélienne, par le terrorisme d'Etat. Les modèles de la bonne gouvernance et de l'ordre harmonieux, faisant valoir la paix des nations, se trouvent viciés.
 
2) Formulée dans une vision globale, de paix et de stabilité, la question de la sécurité est désormais mise hors contexte, comme donnée exclusive, comme option majeure, ignorant les éléments fondateurs du postulat de Barcelone. L'occultation des concepts de la paix (qui fait valoir la dimension politique du projet) et de la stabilité (qui évoque les ingrédients du co--développement, de la construction d'un avenir meilleur, l'amélioration des conditions de vie) réduit l'enjeu au traitement technologique de la sécurité. Cette évacuation de la donne politique - une déréliction du politique - minorise les acteurs de la scène, puisque le traitement sécuritaire n'est plus appréhendée par une réflexion politique, une prise de conscience collective, l'identification de solutions globales. Ainsi dénaturé, le concept culture de la paix est réduit à sa plus simple expression d'un traitement clinique. Ce qui suscite volontiers la culpabilisation par le nord de l'outre-Méditerranée, par une confusion erronée entre l'Islam et l'intégrisme, entre la résistance nationale et le terrorisme, nourrissant parfois une atmosphère de panique.
 
3) La re-actualisation du processus de Barcelone suppose comme préalable l'assainissement des relations internationales, par une mise en exécution de son idealtype  en matière de coopération, de concertation et de culture de paix, un engagement solidaire pour abolir les systèmes d'exception en vigueur en Palestine et en Irak et une remise en question de la logique d'hégémonie et de domination. Ce qui suppose un investissement politique du champ de coopération, une vision solidaire des enjeux de développement et un traitement radical des visions unilatéralistes et de dérives des deux bords.
 
Conclusion :  Est-ce à dire que ces conditions d'actualisation du processus de Barcelone sont difficiles à réaliser ? Nous ne le pensons pas. Les graves atteintes à l'éthique durant cette difficile conjoncture ont induits des mutations significatives qui ne doivent pas être sous-estimées. Il y a une maturation évidente de l'opinion mondiale, une prise de conscience qui favorise la dissipation des malentendus et l'amélioration du climat international. La mobilisation européenne contre  la guerre, la redéfinition par les peuples d'Europe des sources de menace, dans le monde, ouvrent le champ de l'espoir et peuvent inciter les acteurs politiques à effectuer un changement de perpective au profit d'une communauté euro-méditerranéenne citoyenne. Une telle perspective pourrait faire échec à l'inhibition sécuritaire, par l'identification de champs de coopération prioritaires, selon les vœux exprimés par les sociétés civiles de part et d'autre de la Méditerranée.

 

 

Khalifa Chater
8 mai 2004

 

 


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