"Le Mirage", un livre référence…!

Pr. Khalifa Chater

‘‘Le problème  n'est pas dans la religion, mais dans son application  et dans l'interprétation de ses dispositions par les groupes politico-religieux’’ (page 53). Telle est la problématique de l'œuvre  de Jamal Sanad Al-Suwaidi,  qui analyse l'état de l'opinion arabe, affectée par les dérives de la conjoncture actuelle. Dr Jamal Sanad al Suwaidi, directeur général du Centre émirien de la recherche et des études stratégiques (ECSSR) est un important expert géopolitique et un grand connaisseur de l'actualité arabe. Edité, en arabe et traduit en français et en anglais, le livre a été présenté à Paris,  à l’Observatoire d’études géopolitiques (OEG), qui lui a discerné son prix annuel. Présentant l'ouvrage, en présence de nombreux parlementaires, universitaires et diplomates, le professeur Charles Saint-Prot,  directeur  de l’Observatoire d’études géopolitiques, à Paris, a souligné que l'auteur estime que la lutte menée contre l’idéologie extrémiste et les organisations radicales, ne doit pas se limiter aux dispositions sécuritaires et militaires : ‘‘ il y a un discours radical des groupes politico-religieux à déconstruire en se plaçant sur le terrain cognitif. Il s’agit donc de concevoir en la matière une stratégie à long terme’’.

L’ouvrage Le Mirage étudie les groupes politico-religieux dans le monde arabo-musulman, sous leurs différents aspects : l’idéologie, la politique, la religion, la culture et la vie  sociale. Il montre l’évolution historique de ces groupes, parfois divergents, et retrace leur itinéraire depuis leur apparition jusqu’à leur montée en puissance dans la deuxième décennie du XXIe siècle. L'auteur tente d'évaluer leur impact dans les différents pays arabes, fut-il conjoncturel et passager ! Ce qui explique le choix de son titre "le  Mirage".  Jamal Sanad Al-Suwaidi a réalisé qu'il était nécessaire d'examiner : ‘‘la situation actuelle des peuples arabes,  "à la lumière du verset coranique, portant sur le phénomène du mirage" (page 13) :‘‘Les actions des incrédules sont semblables à un mirage, dans une plaine désertique, dit-il. Celui qui est altéré, croit voir de l'eau, mais quand il y arrive, il ne trouve rien’’ (Coran, sourate an-Nour, la Lumière, verset, 39).  Jamal Sanad Al-Suwaidi constate  que ‘‘des millions d'individus ont cultivé des  convictions infondées, selon lesquelles les groupes politico-religieux sont une alternative réelles  porteuse de solutions miracles aux souffrances économiques, sociales, politiques, culturelles de beaucoup de pays arabo-musulmans’(introduction, page 14). Dans cet ordre d'idées, l'auteur engage un processus de désillusion, je dirai plutôt de combat des chimères. Le Mirage  est "une encyclopédie sur l’islam politique" (expression du Dr Charles Saint-Prot). Après avoir étudié les relations entre l'islam et la politique et tracé le cadre théorique et méthodologique (chapitre 1 et 2), l'auteur  opte pour une étude de cas, des différents groupes politico-religieux (deuxième partie, chapitres 3 à 6). Ne nous attardons pas sur les données historiques et actuelles, plutôt bien connus, grâce à leurs discours fondateurs, à leur action sur le terrain et à la redynamisation/réactualisation de leurs stratégies, à la faveur du "printemps arabe". Attaché aux valeurs de l'islam, l'auteur est hostile aux dérives radicales.

Une étude de terrain permet à l'auteur d'examiner les tendances de l'opinion publique vis-à-vis des groupes politiquo-religieux.  Le point de départ  a été une enquête sur un échantillon de 1200 personnes des Emirats Arabes (15-26 juin 2014). Mais le processus comparatif a permis d'élargir l'analyse à l'ensemble de l'aire arabo-musulmane (chapitre 7).  L'étude montre l'augmentation de l'influence des représentants religieux sur les décisions du gouvernement : 44 % (2006-2007), 60 % (2010-2011), 64 % (2012-2013). Durant cette dernière conjoncture, l'analyse montre une nette démarcation entre l'Algérie (42 %),  l'Arabie Saoudite (47 %),  la Jordanie (48 %), le Koweït (61 %) et la Tunisie (63 %). D'autre part, la thèse selon laquelle, il faudrait formuler les lois, selon les vœux de la population a été soutenue par 79 % des Tunisiens, 73 % des Egyptiens,  62 % des Jordaniens,  60,3 % des Algériens et seulement 42 % des Saoudiens. Evoquant les causes  qui ont contribué à permettre l'accès de certains partis politico-religieux au pouvoir, 53,9 % citent la corruption des gouvernements, 47% la mauvaise situation économique, 29 % l'existence d'un vide politique. L'interrogation des sondés sur l'avenir des partis politico-religieux a révélé que 89% d'entre eux  estiment que ces mouvements n'ont pas d'avenir politique. Les résultats de l'enquête constituent un riche appui à cette encyclopédie. Conclusion de l'auteur, ‘‘l'avenir de ces mouvements  dépend de leur capacité d'adaptation aux cadres politiques modernes’’ (page 570)

En conclusion, le grand expert arabe estime que les mouvements politico-religieux n'ont pas réussi à ‘‘créer une interaction efficace et harmonieuse, avec les exigences de la modernité’’. Il l'explique, entre autres, par la fermeture sur soi, l'isolement  figée de la pensée et de l'action, les fantasmes irréalistes, l'appel obsessionnelle au califat, l'instrumentalisation politique de la religion, les interprétations erronées de certains versets coraniques, les fatwas, prononcées sans connaissance de la religion ou des textes fondateurs etc. Il définit le projet des mouvements politico-religieux, dans l'aire arabe, par leur référence à la hakimiya, traduisant la gouvernance divine, puisant sa source dans la pensée de Mawdoudi, niant le rôle de la gouvernance des hommes (pages 586-587). La hakimimiya s'oppose à toute autorité légale: ‘‘L'application de l'idéologie de la hakimiya, dit Jamal Sanad Al-Suwaidi, aurait pour conséquence la sclérose de la pensée… Cela renforcerait l'état de sous-développement et d'inertie, dans le monde arabo-musulman’’ (page 52). Rejetant la lecture littéraliste des références, l'auteur rappelle les écrits des innovateurs et cite l'imam Mohamed Abdou, qui ‘‘voulait que la charia soit au service de la nation et non une contrainte pour son évolution… Mohamed Abdou, dit-il a refusé  de soumettre les musulmans à des lois et à des règles qui étaient adaptées à des circonstances révolues’’ (page 582).  Mais faut-il réduire le mouvement de l'jihad à Mohamed Abdou ? Ce traité aurait gagné à être enrichie par l'analyse  de la pensée réformiste en Egypte (œuvre de Rifa'a Rafi al-Tahtawi, par exemple) et en Tunisie au XIXe siècle (Mahmoud Kabadou, Ibn Abi Dhiaf et Khereddine). Ultime interrogation de  Jamal Sanad Al-Suwaidi, la question des relations  entre le mouvement des Frères musulmans et les Etats Unis d'Amérique. Quels sont, s'interroge l'auteur, les facteurs qui ont conduit les Etats Unis à soutenir le gouvernement des Frères musulmans, en Egypte et quelles sont les garanties éventuelles qui furent présentées par eux à l'administration américaine ? (pages 603 à 605).

 


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