Le Moyen Orient de demain : Le discours et les réalités

 

Professeur Khalifa Chater

Vice-Président de l’AEI

Le Moyen-Orient de demain, une question difficile et complexe, dans un contexte d’attente, sinon de désespoir. Comment présenter des perspectives d’avenir, tenter d’ouvrir l’horizon et se risquer à poser le problème de la reconstruction d’un système régional, qui implique d’identifier les conditions raisonnables d’une stabilité de la région ? Depuis l’occupation du Koweït par l’Irak, ou plutôt depuis la création de l’Etat d’Israël, les armes ne se sont pas tues, dans cette aire érigée, en champ de batailles.  Au feuilleton des guerres de Palestine, s’est succédé le feuilleton des guerres d’Irak, ouvrant les perspectives d’une «guerre de civilisations», permettant d’identifier, en un tour de mains, un nouvel ennemi de remplacement, après l’implosion de l’URSS. Les événements du 11 septembre - une mutation d’alliés d’antan de l’Amérique, en ennemis - devaient servir les partisans de cette approche.  Depuis la chute de Bagdad (2003) et l’occupation qui s’en suivit, la mise à l’ordre du jour de « la pacification», l’émergence et le développement de mouvements divers de résistance, y compris l’installation de l’organisation terroriste la Qaïda, puis la mise à l’ordre du jour de la guerre des ethnies et de la guerre civile effective - et nous n’oublions pas les effets de la mise en dépendance de l’Irak, sur les champs palestiniens, libanais etc. - le Moyen-Orient est dominée, par ce que nous pourrions nommer une « matrice de guerre[1] » constituée d’une série de pratiques transnationales, nationales et ethniques.
 
 Le Moyen-Orient vit dans un contexte d’attente. «Le plus difficile, affirme un observateur désespéré de la région, c’est lorsqu’on ne peut rien faire, qu’il ne reste plus qu’à attendre». Vivre dans l’expectative, dans une attente fondée sur une probabilité - tel un changement d’équipe gouvernemental aux USA - et non sur un espoir, triste programme d’action ! Or, il ne peut s’agir, dans les relations internationales, d’attendre le sifflet de la fin de partie de l’acteur, fut-il le plus influent, sur la scène de jeux. D’autre part, le jeu des autres acteurs, puissances et états, y compris ceux de la région, s’inscrit nécessairement dans ce nouveau contexte, pour traiter des questions exaspérées, par la conflictualisation des relations, induite par la guerre d’Irak, ses effets dans le court et le long termes et les dynamiques intérieures, qu’elle a développées, bloquées, ou détériorés.
 
Peut-on engager, dans ces conditions, une réflexion prospective sur l’avenir du Moyen Orient ? Peut-on explorer les scénarios possibles induits par la conjugaison de sa dynamique interne et des réactions volontaires, spontanées ou désespérées de ses acteurs, à la suite de l’épreuve de la guerre d’Irak ? Toute procédure de prédiction sinon de planification stratégique sont, certes, hors de question. Mais la mise en perspective des éléments du puzzle, c’est-à-dire des données de base, l’étude du cheminement des faits et la mise en valeur de la cohérence du processus mis en œuvre permettraient peut être d’envisager les effets et les mutations conséquentes qui peuvent se produire dans le futur, en relation avec la multiplicité des champs et des variables. Tout scénario traduit, d’après notre hypothèse de travail, la résultante de l’enchaînement logique des faits et leurs effets prospectifs globaux et nécessairement interactifs. Ce qui implique la connaissance du jeu des acteurs sur la scène politique, les réactions, les contrecoups et les ressentiments qu’ils produisent, affectant les visions générales, les options politiques, les références identitaires et/ou religieuses. De ce point de vue, le traumatisme arabe et la colère qu’il nourrit interviennent nécessairement dans la construction du futur du Moyen-Orient, ne serait-ce par réaction aux acteurs hégémoniques.
 
I - Les nouveaux discours :
 
La disparition de Nasser et l’abandon par le Président Es-Sadat de son discours panarabe, la chute de Saddam Hussein et le déclin du mouvement d’el-Baath, en conséquence mais surtout  la mise à l’épreuve du nationalisme arabe, dans la gestion de l’aire (échecs d’unités hâtives, discorde entre les ailes syriennes et irakiennes du Baath, constructions d’alliances, hors de l’aire d’appartenance, privilégisation des ambitions nationales), expliquent, dans une large mesure, ce repli du panarabisme. Faut-il s’en étonner, dans un contexte mondial de «fin des idéologies», de remise en cause des utopies prometteuses et des envolées lyriques qui les affirment. Passage à des schémas plus réalistes ou plutôt à un pragmatisme de raison, l’ère de l’ambition arabe, avec ses attentes et ses grands espoirs semble révolue. Les arabes réalisèrent que les rapports de forces, dans le monde d’aujourd’hui ne leurs étaient pas favorables. Ils en prirent acte, ou plutôt se résignèrent à le faire. Le nationalisme arabe apparaît désormais comme une survivance marginale, hors des assises de décision. Au mieux, un possible recours après la tempête.
 
Repli identitaire, nostalgie et peut-être ostracisme, retour du religieux, quête de s’affirmer dans son aire de culture ou tout simplement recherche d’une stratégie alternative, après la prise en compte des échecs, des mouvements islamistes émergèrent et se développèrent dans l’aire arabe, confortés par des soutiens étatiques internationaux et arabes qu’ils transgressèrent rapidement. L’observateur avisé doit prendre la mesure de cette mutation idéologique, accompagnée, comme par hasard, par un retour aux prescriptions de l’islam, définies par une lecture théologique privilégiée, tentant de re-actualiser l’aire des premiers califes. Je ne m’attarderais pas sur l’examen de cette question, me bornant à citer cette définition de l’Islamisme, par l’analyste Mehdi Mozaffari : «l’Islamisme est une idéologie religieuse, fondée sur une interprétation holistique (globale) de l’islam, dont l’objectif final est la conquête du monde par les différents moyens[2]». Cette définition nous permet de dépasser la soi-disant démarcation idéologique essentielle entre tendances modérées et radicales, qui concernent les modalités d’actions, les options tactiques et stratégiques, bien plus que l’objectif final. Cas limite, mais qui concerne désormais le vécu, l’implantation de la Qaïda en Irak et les perspectives d’extension de son action. La «matrice de la guerre» qu’elle fait valoir et l’agenda djihadiste qu’elle met en exécution sont configurées en termes d’antagonismes, qui différencient les amis des ennemis, transgressant même les enjeux de la guerre sainte d’antan, puisque ses opérations ne concernent pas exclusivement ses ennemis de la religion.
 
Je ne m’attarderais pas sur le discours du Grand Moyen-Orient, destinée d’après ses promoteurs à «promouvoir la démocratie et la prospérité dans une vaste zone allant du Maroc au Pakistan». « Démocratie-mirage[3] » au Moyen-Orient d’après Alain Dieckhoff qui a présenté cette «petite histoire d’un leurre», selon ses propres expressions. Quant aux discours implicites de solidarité chiite, sunnite, ethnique, explicités et surdimensionnés par leurs adversaires, ils dessinent plutôt des lignes de démarcation géopolitiques, qui peuvent servir les situations conflictuelles ponctuelles. Faut-il les considérer comme enjeux idéologiques ou plutôt se limiter à étudier leurs effets, dans le cadre des relations difficiles entre certains Etats sunnites et l’Iran. Nous y reviendrons. En réalité, la praxis plus que le discours qui tente de la légitimer permet de dégager des repères significatifs, pour identifier les nouveaux enjeux, les défis et les opportunités et d’envisager quelques perspectives d’avenir, à défaut d’une vision prospective aléatoire, dans notre monde postmoderne où le devenir géopolitique ne peut être qu’incertain.
 
II - Les principales mutations stratégiques, au Moyen-Orient :
 
L’étude du Moyen-Orient de demain implique le balisage du terrain, pour dégager les principales mutations stratégiques, au Moyen-Orient, que nous rappelons :  
 
  1. 1- La consolidation de l’hégémonie américaine dans la région, y compris l’installation militaire, à la faveur de l’occupation de l’Irak et l’établissement d’un réseau d’alliances. Cette nouvelle donne permet aux USA de s’assurer le contrôle des gisements de pétrole du Moyen-Orient exception bien entendu de l’Iran, tout en lui donnant un droit de regard dans le traitement de la question palestinienne, confortée par ses relations privilégiées dans la région. D’autre part, le discours de la menace iranienne - surdimensionnée à dessein, comme on le verra ultérieurement - est de nature à encourager les Etats du Golfe à entreprendre une politique d’armement, au profit de ses ravitailleurs attitrés et à accorder la priorité à la recherche de protecteurs.
  2. 2 - La disparition de l’Irak, comme puissance régionale, défendant un projet de société laïc. Désormais gravement mutilé, occupé militairement, réduit de fait au statut de protectorat, l’Irak est actuellement au bord de la guerre civile, déchiré par des rivalités religieuses et des conflits ethniques. Equilibre instable, rien ne permet d’envisager une sortie de crises ? La construction par l'armée américaine d'un mur de cinq kilomètres en plein cœur de Bagdad dans le cadre du plan de sécurisation de la capitale irakienne[4], traduit cette impuissance de rétablir les relations d’entente et de bon voisinage d’antan, entre sunnites et chiites. Oubliant les significations et les échecs des murs de Berlin et d’Israël, qui définissent la nature des régimes de leurs auteurs, l’armée américaine s’est résignée à opter pour cette division de la ville entre ses différentes communautés.
  3. 3 - L’implosion de l’Irak a établi l’Iran, comme puissance régionale exclusive au Moyen-Orient.   Il était, dans la nature des choses, que l’Iran tire les conclusions de la disparition de la puissance régionale concurrente, qu’il mette au point une politique volontaire pour faire face à l’établissement sur ces frontières d’une puissance ennemie, qu’il tente de construire un ordre régional alternatif, intégrant ses alliés : la Syrie, le Hizballah au Liban et le nouveau pouvoir émergeant en Irak, partagé entre le choix de la raison (la puissance protectrice) et du cœur (le ralliement aux chiites). Pour la première fois depuis 1948, c'est un l'Iran, pays non arabe, qui s’érige «comme porte-drapeau de la résistance anti-sioniste, anti-américaine et anti-occidentale[5]» et s’assigne, plutôt dans le discours, que dans la réalité, le statut de «pays du front» face à Israël. Alliances et contre-alliances, la question du nucléaire iranien doit s’inscrire dans cette problématique.
  4. 4 - Les démonstrations de forces de l’Etat israélien : Son invasion du Liban, atteste sa volonté de profiter des nouveaux rapports de forces, établis à la faveur de la guerre contre l’IraK. Elargissement de son théâtre d’opérations, ses bombardements massifs ont eu pour résultat d’endommager gravement le Liban et Gaza, tout en renforçant les extrêmes : le Hezbollah et Hamas, aux dépens du gouvernement libanais et le Président Abbas.  Ce qui confirme sa politique de bloquer le processus de paix, pour imposer son dictat.
 
Le balisage du terrain montre désormais l’existence de quatre grands pôles de tension, (Palestine, Irak, Iran, Liban) menaçant l’ensemble de l’aire d’instabilité, et de scénarios catastrophiques. Ils dépendent dans une large mesure, des nouveaux rapports de puissances, impliqués sur la scène moyen-orientale et intervenant, au gré de leurs intérêts, c’est-à-dire de l’état du monde, bien plus que des équilibres régionaux ou nationaux. Question primordiale, quel ordre international pour demain ?
 
III - Les effets d’une mutation de l’ordre international :
 
Dans le monde bipolaire de la guerre froide, le Moyen-Orient s’est trouvé impliqué dans des alliances avec les deux métropoles idéologiques, les têtes de file de la discorde internationale. Ce qui a permis d’atténuer les empiètements à la souveraineté, d’assurer une certaine «protection» ou du moins un ravitaillement d’armes de l’un ou l’autre des protagonistes, d’ouvrir certains horizons aux acteurs internes, dans le cadre d’une compétition politique et économique. Les régimes de la région purent disposer d’une large liberté de manœuvre et définir, par un large consensus, l’ordre arabe, pour traiter leurs relations mutuelles. Mais, pour les autres domaines, ils agirent, en ordre dispersé, selon les options des régimes établis. Vérité de la Palisse, ils ne purent résoudre la question palestinienne et arrêter l’expansion territoriale de l’Etat d’Israël. Dans le monde unipolaire de l'après-guerre froide, les Etats-Unis, seule puissance structurante du système international, a engagé, par ses interventions militaires en Irak, sa politique désormais connue de remodelage du Moyen-Orient. Peut-on envisager, dans un plus ou moins bref délais, la fin du monde unipolaire ? Dans un essai récent, Laurent Cohen-Tanugi estime que le monde est entré dans une nouvelle phase et que la mondialisation, à l'origine dominée par les Américains, a accéléré l'émergence de nouveaux centres de pouvoir et fabriqué ses propres antidotes. Les Etats-Unis dominent certes, mais ils sont confrontés à un "retour de la géopolitique classique", et un déclin d'influence de l'Occident, non par "déconnexion de ses deux pôles", les Etats-Unis et l'Europe, mais par "érosion progressive de la maîtrise des affaires du monde" par les deux[6]. Nous pensons, quant à nous, que le recul de l’Occident et surtout celui des Etats-Unis n’est pas pour demain et que l’intégration de la Chine - dont la promotion économique est spectaculaire - dans un système international mondialisé n’implique pas nécessairement l’établissement d’une nouvelle bipolarité plus ou moins conflictuelle avec les Etats-Unis. Rien ne permet de prospecter les voies d’avenir, en utilisant les catégories d’antan, les schémas d’interprétation du passé, pour expliquer un monde nouveau.
 
Beaucoup d’eau aura coulé sur les planches, avant de voir la Chine effectuer la reconversion de sa politique d’affirmation de promotion économique, de conquête pacifique des marchés et de recherches de ravitaillement énergétique, à une  stratégie internationale d’affrontement direct avec les Etats-Unis. Son retrait politique, derrière le pluralisme onusien, sert davantage ses intérêts immédiats. En ce qui concerne la Russie, en dépit de sursauts nostalgiques ponctuels, son refus d’engagement international, hors de sa sphère d’influence, ne semble guère remis en cause. L’Union Européenne a certes des ambitions. Mais l’atlantisme de certains de ses membres affecte sérieusement son action. Sa liberté de manœuvre reste, en deçà des ambitions de ses dirigeants et des attentes de ces peuples, inquiet de cette redimension de l’acteur européen, sur la scène internationale.
 
Nous devons plutôt attendre du nouveau du changement de majorité, sinon de la mutation de la pensée politique américaine. Les dernières élections avaient fissuré l’ordre consensuel américain, pris en considération l’opinion publique mondiale et américaine, redimensionné les visions des ultraconservateurs… Est-ce à dire qu’elles tournent résolument la page ? Une nouvelle donne américaine n’est plus en mesure, de restaurer, en «un tour de mains de magie », l’ordre consensuel d’antan. Est-ce qu’un nouvel Establishment américain, confirmant les vœux des électeurs, peut sacrifier «les prises de guerres» des USA, la maîtrise du pétrole irakien, la situation hégémonique dans l’aire arabe, le renforcement de l’allié privilégié etc. ?
 
IV- Quel scénario pour le Moyen-Orient de demain ?
 
Absence de perspectives d’avenir, la plupart des analystes font état de leur vision pessimiste et expriment leurs inquiétudes. Permettez-moi d’introduire ma réflexion, par la citation des scénarios de Richard Haass, Président du Conseil des relations extérieurs des Etats-Unis : «Sombre avenir … Il y a là de quoi nourrir l’inquiétude, mais sans pour autant justifier le fatalisme. Il reste une différence fondamentale entre un Moyen-Orient sans accords de paix formalisés et un Moyen-Orient devenu le champ clos du terrorisme, des conflits entre États et de la guerre civile. De même entre un Moyen-Orient où un Iran puissant aurait sa place et un Moyen-Orient passé sous domination iranienne[7]». Nous n’admettons point, il va de soit, cette vision perturbée par l’exagération de la menace iranienne. Rien ne permet d’occulter la démarcation géopolitique entre une aire en conflit avec les Etats-Unis (les Etats d’Iran et de Syrie et les puissantes entités politiques (Hizballah et Hamas) et un ensemble d’Etats s’accommodant de l’état de fait et entretenant des relations bonnes avec l’Establishment américain, tout en espérant le convaincre de la nécessité d’exercer une pression sur Israël. Cette division déterminée par la nature des régime, les options géopolitiques et les systèmes d’alliances, en conséquence, nous parait plus crédible que l’opposition entre sunnites et chiites, exception évidente du cas irakien, où l’implosion de l’Etat privilégie désormais le retour aux solidarités identitaire. Puissance régionale certes, mais les ambitions, les potentialités et les marges de manœuvre de l’Iran doivent être re-évalués, à leur juste mesure. N’oublions pas le discours relatif à «la puissante armée irakienne», mis en œuvre pour susciter la peur et justifier l’intervention militaire. Les nouvelles études sérieuses, montrent que l’Iran est sérieusement handicapée, par sa rente pétrolière, qui constitue désormais son talon d’Achille, puisqu’il est à la merci des fluctuations du prix du baril, que ses adversaires peuvent instrumentaliser[8]. Peut-on évoquer un scénario de guerre contre l’Iran ? Des analystes affirment que «toutes les options restent ouvertes». Nous ne le pensons pas. Les déboires des Etats-Unis en Irak et celles d’Israël, au Liban semblent exclure cette éventualité, dans un contexte de changement de majorité aux Etats-Unis. Nous pensons d’autre part que l’Arabie Saoudite n’est pas prête de prendre le relais des Etats-Unis et affronter l’Iran, vu les rapports de forces et l’état de l’opinion arabe. Dans ce contexte, où les USA exercent leur pression sur l’Iran et la Syrie et les soumettent à leur surveillance, les pays arabes - y compris les Etats du Golfe - continueront à les ménager, étant donné qu’un affrontement entre états musulmans ouvrirait une nouvelle boite de Pandore. Dans ce contexte de tragédie, d’attente et de colère, les états arabes ne peuvent que pratiquer, entre eux et avec leurs partenaires musulmans, une politique de coexistence, sinon de bonne entente. Ils réalisent qu’ils doivent limiter les manifestations des effets d’une alliance perçue contre nature, à l’heure de l’épreuve, par leurs opinions publiques. Ils pourraient difficilement condamner officiellement la politique nucléaire iranienne, après le précédent israélien.
 
En ce qui concerne l’Irak, les perspectives restent sombres, étant donné que la reconstruction de l’Etat-nation, qui devrait nécessairement remise à l’ordre du jour, suppose une réconciliation générale, l’adoption de compromis sinon un consensus, en faveur d’une concorde et le recouvrement préalable de la souveraineté.  Les positions entre les leaders d’opinion, les Establishments religieux chiites et sunnites, les différentes tendances de leurs composantes : traditionnelles, radicales, extrémistes et les dirigeants des ethnies restent très éloignées. Comment rétablir les équilibres fondateurs, réhabiliter la société civile, faire valoir les valeurs républicaines et la citoyenneté, pour mettre fin à la guerre civile et arrêter l’implosion du pays.
 
La question palestinienne, question centrale, n’est pas en voie de solution, dans l’avenir immédiat ou proche. Les réunions du Quartet et les multiples interventions américaines, européennes et arabes qui la concernent ne débouchent sur rien, Israël jouissant, d’une tolérance internationale, lui permettant d’imposer le fait accompli colonial.  Refusant de s’y prêter au dialogue, Israël réduit les propositions arabes à une opération de reconnaissance, au service d’une normalisation.  La situation du Liban, dépendra des «ballottements régionaux », qui exploitent « sa déchirure intérieure[9]». Un examen des perspectives redimensionne les effets des tentatives diplomatiques entreprises, par certains pays arabes, pour calmer le jeu sinon assurer la sauvegarde du statu quo. Le « retour diplomatique » de l’Arabie, illustré par l’accord de la Mecque et la tenue du Sommet de Ligue des Etats arabes - une tentative d’assurer la résurgence de cette institution frappée de paralysie - devait être apprécié à l’aune des résultats obtenus, à savoir la restauration de l’unité palestinienne et la réponse d’israël, à l’initiative arabe. Autrement, il relèverait du non-évenement, au mieux de la symbolique. Alors que la Jordanie œuvre pour consolider son équilibre instable (voisinage israélien, effets des questions palestinienne et irakienne), l’Egypte qui pratique une diplomatie démonstrative, subit les effets érosifs, de la politique du Grand Moyen-Orient et ses mesures applicatives d’ingérence. Et n’oublions les effets possibles des situations explosives, des bombes à retardement sociopolitiques ou stratégiques, dans ce climat de désespoir, de colère et de ressentiment.
 
Trois scénarios d’avenir pourraient être identifiées, d’après l’examen de la situation du Moyen-Orient, la prise en compte des événements majeurs, le rôle des leaders d’opinions et leurs effets sur les opinions publiques :
 
  1. 1- le scénario optimiste qui implique le traitement des questions palestinienne et irakienne et l’apaisement des relations avec l’Establishment international. Une telle situation permettrait de sauvegarder le statu quo des Etats-nations de l’aire arabe, de faire échec aux dérives de l’extrémisme et du fanatisme, de remettre à l’ordre du jour les priorités internes à savoir le développement et les exigences citoyennes et pour quoi pas, d’induire des mutations progressives, dans le cadre d’une démocratisation des régimes, par effet de la dynamique interne. Une telle situation permettrait de fermer la boite de Pandore, ouverte par la guerre contre l’Irak.
  2. 2 - le scénario pessimiste, en conséquence du non règlement des questions centrales, de la poursuite des interventions militaires directes ou par l’entremise d’alliés. Ce statu quo de crises et de dépendance est susceptible d’affaiblir le statu quo institutionnel, de remettra en cause les establishments, de servir, par le conteste de désespoir qu’il fait régner, les causes des nostalgiques, des extrémismes et du terrorisme. 
  3. 3 - Le scénario lointain de la fin de l’ère du pétrole. Il relève d’une éventualité certaine. Mais l’identification de ses effets me parait difficile à cerner, vu les différences de situations, des facteurs et des variables.
 
Conclusion :
 
L’ampleur de la tragédie arabe et le développement en conséquence d’une solidarité musulmane, nourrie d’un ressentiment populaire de grande ampleur, en réaction au discours de «la guerre des civilisations» et son application, sur le terrain, le Moyen-Orient a connu, une extension des pôles de conflits et un élargissement de son espace, à l’ensemble de l’aire de l’Islam. Fait nouveau, le discours musulman prend le relais du nationalisme arabe, dans la résistance irakienne et palestinienne, y compris dans la dérive intégriste.  En tant qu’acteurs, les Arabes s’érigent désormais plutôt en tant que musulmans et leurs partenaires et/ou adversaires, les perçoivent comme tels. Concordance des visions, «Le Grand Moyen-Orient», mis en exergue par l’administration Bush, intègre la Turquie et le Pakistan, tentant de redimensionner les pôles de tension arabes, par la mise en valeur de deux Etats musulmans alliés, censés avoir une vision distante par rapport à la question centrale palestinienne. Et d’ailleurs, la Turquie est désormais interpellée, par ses problèmes de voisinage avec l’Irak et surtout son appréhension de la question kurde et les velléités d’indépendance qu’elle pose, dans le cadre de la mise en question de l’Etat-nation irakienne. Son rejet de l’Europe, pour son appartenance à la communauté musulmane, ne peut que favoriser son adhésion au Moyen-Orient. Son gouvernement islamiste, en dépit de la modération qu’il fait valoir, ne pouvait que renforcer sa vocation d’Etat impliqué dans les tragédies arabes. Cela est dans la nature de choses, tel que le montre la soudaine conversion de l’Iran, d’allié en ennemi d’Israël, en faveur d’un changement de régime. La position du Pakistan est certes différente. Elle n’a pas de contentieux historique avec l’aire arabe, tel que la Turquie ottomane puis kémaliste et l’Iran du Chah. Le Pakistan intégré au Moyen-Orient, par les effets de la guerre d’Afghanistan, sur son propre terrain et son intégration dans l’aire de menace et mouvance intégriste, est dans la position d’un équilibre instable entre l’alliance occidentale de son gouvernement et ses assises politico-culturelles d’opposition. Dans l’équation moyen-orientale nouvelle, le Pakistan risque, à la faveur d’un changement de contexte, de devenir la vraie puissance régionale du Moyen-Orient, éclipsant l’Arabie et même l’Iran, dont les économies rentières limitent leurs marges de manœuvres. Nous rejoignons, l’approche de l’analyste Robert Fisk[10], qui estime que l’avenir du Moyen-Orient n’est pas l’Iran, mais le Pakistan, un Etat possesseur de la bombe nucléaire.
 
Fait d’évidence, ce contexte de « pacification », d’hégémonie, - mais aussi, triste réalité- de carnage et de traumatisme - favorise l’émergence des extrêmes, le radicalisme, la surenchère. Le Moyen-Orient est une arène de rivalités, de luttes sans merci, de conflits plus ou moins déclarés. Dans ce monde ou la passion l’emporte sur la raison, en réaction à une re-actualisation des politiques hégémoniques, l’observateur ne peut que privilégier un diagnostic pessimiste sinon un état d’incertitude et d’imprévisibilité, au sein duquel les puissances, les Etats de la région, les communautés et les mouvements de résistance, de contestation, et parfois de prosélytisme politique et religieux, rivalisent pour se placer. Comment peut-on, dans cette situation, prendre le risque de vous soumettre, pour ce champ mouvant, une approche de longue durée ?
 
Professeur Khalifa Chater
chaterkhalifa@topnet.tn
Séminaireorganisé par l’AEI, Tunis, 27 -28 avril 2008.
Voir Acta, Etudes Internationales, n° 104, 3/2007, pp. 16-25.
 

[1] - Vivienne Jabri, « La guerre et l’Etat libéral démocratique », in Cultures & Conflits n°61 (2006) pp. 9-34. Voir le site http://www.conflits.org/document2034.html
[2] - Mehdi Mozaffari, « What is islamism ? history and definition concept », in Totalitarisme movements and political religions, vol. 8, n° 1, mars 2007, pp. 17-30. Voir p. 21.
[3] - Alain Dieckhoff, « Démocratie-mirage au Moyen-Orient ? » in Alternatives Internationales n° 15, juillet-août 2004.
Voir le site : http://www.alternatives-internationales.fr/article.php3?id_article=14
[4] - « Depuis le 10 avril, l'armée américaine achemine, en effet des blocs de béton dans le quartier sunnite d'Adhamiyah, l'une des dernières enclaves sunnites dans l'est chiite de Bagdad» in Le Monde.fr, 21 avril 2007.
[5] - Pierre Lellouche, « une révolution stratégique au Moyen-Orient », le Figaro. fr, 9 août 2007. 
[6] - Laurent Cohen-Tanugi, Essai sur le monde de demain, Paris, Grasset, 2007.
[7] - Richard Haass, «Moyen-Orient : sombre avenir ». Financial Time, Royaume uni. Voir le site de Jeune Afrique, 14 janvier 2007.
[8]  - Jean-Michel Bezat et Yves Mamou «L'économie iranienne : or noir et clientélisme», Le Monde, 28 mars 2007.
[9] - J’adopte à dessein les concepts du professeur Antoine Hekayem. Séminaire « le Moyen-Orient de demain et les relations européennes », AEI, Tunis, 27-28 avril 2007.
[10] - Robert Fisk, interview France 3, 29 mars 2007, journal du soir.

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