Le Moyen-Orient et l'échiquier international !

Pr. Khalifa Chater

Deux rencontres  internationales : la réunion de Vienne le 14 novembre  et la réunion du  G 20 (Antalya, 15 novembre), ont permis des concertations sur les affaires du monde. Abordant la question  syrienne, elles ont confirmé les divergences entre les grands acteurs. D'autre part, les attaques de Paris leur ont permis d'afficher un front uni contre Daech, en marge de leurs positions différentielles sur les enjeux de la crise de Syrie et leurs visions non partagées sur le régime du Baath. Fait d'évidence, les  divergences entre les puissances internationales et régionales impliquées dans le conflit empêchent l'émergence d'un projet des négociations. La situation militaire en Syrie est d'une grande complexité mais aussi pour l'instant d'une grande stabilité. A moins d'un retournement politique important,  cet équilibre peut se maintenir encore plusieurs années. En tout cas, une guerre par procuration est en train de prendre place en Syrie entre les Etats-Unis et la Russie. “Passerait-on à l'affrontement lorsque des missiles antiaériennes menaceront l'aviation de la coalition adverse" (éditorial Philippe Gelie, Le Figaro, 21 octobre 2015).

Les Etats-Unis dirigent une coalition anti-Deach, tout en soutenant la lutte contre le régime syrien. Washington a annoncé, lors de la réunion de Vienne, le 30 octobre,  l'envoi en Syrie, pour la première fois, d'une cinquantaine de soldats des forces spéciales ainsi que l'acheminement d'avions d'attaque au sol A-10 et de chasseurs F-15 sur une base aérienne turque voisine, afin “d'accroître les capacités américaines de lutte contre les groupes extrémistes radicaux". Cette velléité de compenser l'intervention énergique de la Russie, est-elle en mesure de changer les rapports de forces ? D'ailleurs, l'annonce a été sévèrement critiqué par Sergueï Lavrov, rappelant qu'une opération militaire - que ce soit dans les airs ou au sol - a besoin du consentement des gouvernements concernés. D'autre part, le soutien américain de l'opposition modérée est problématique, vue l'hégémonie des formations radicales et de l'ambigüité de certaines mouvances opposés au régime. D'ailleurs les raids aériens contre Daech, sans concertation avec les autorités du pays, n'ont pas réalisé des progrès convaincants. Les pays du Golfe, la Turquie ainsi que le Royaume Uni et la France, font partie de coalition, en dépit de leur engagement différentiel et parfois de principe. Mais le jeu de rôle de certains pays s'accommoderait d'alliances ambigües, confortées par leurs alliances géopolitiques.

Les attaques de Paris ont redynamisé les relations de solidarité entre les différents pays européens, tout réactivant l'appréciation de la crise syrienne et des interventions extérieurs sur le terrain. Autre conséquence, la question de la migration et l'exploitation de la tragédie, par les mouvements d'extrême droite, suscitent des dérives. Ces opportunités d'amalgames risquent d'instituer  la frontière Méditerranée. Mais cette vision n'est guère partagée : “les murs que nous laissons construire aujourd'hui, affirme un politicien averti,  finiront par nous enfermer… Nous appelons de nos vœux les barbelés et les miradors, qui nous transformeront en prisonniers de nos peurs et de nos haine" (Pierre André Taguieff, "la France de l'accueil contre celle du repli", Le Monde, 23 septembre 2015). Un retour à la raison permettrait de transgresser les possibles surenchères.

L'Allemagne, plutôt proche des vues des USA, sur les questions syriennes et les relations avec l'Iran, a esquissé un changement d'attitude : “Nous devons parler avec beaucoup d'acteurs, pour résoudre le conflit… Assad en fait partie. D'autres aussi. Et pas seulement les Etats-Unis ou la Russie, mais aussi les partenaires régionaux majeurs, dont fait partie l'Iran, mais aussi des pays sunnites, comme l'Arabie Saoudite… Cela veut dire que nous ne pourrons pas résoudre ces questions de l'extérieur" (déclaration de la chancelière Angela Merkel, le 23 septembre,  à l'issue du Conseil européen sur les réfugiés). Dés qu'il s'agit d'opérations  armées, faute de puissance militaire opérationnelle et compte tenu d'une opinion publique non interventionniste, Berlin  se montre réservé. Mais, dans cette nouvelle conjoncture, elle adopte une attitude d'avant-garde, par rapport, aux puissances occidentales. Cette position  n'est pas partagée par la France et le Royaume Uni. Mais ne sous-estimons point sa grande influence sur l'opinion et sa force d'entrainement.

La position du Royaume Uni est plus complexe. Liés par leurs relations spéciales, les USA et le Royaume Uni ont généralement les mêmes positions, dans les grands dossiers internationaux. Ces deux puissances ont  des cultures politiques et militaires similaires, ainsi que des intérêts stratégiques partagées. Mais l'opinion anglaise n'a pas apprécié l'intervention, en Irak, aux cotés des Etats-Unis. Tony Blair a dû, présenter ses "excuses" aux Britanniques, le 26 octobre.  D'autre part, la Chambre des Communes s'est opposée à l'intervention en Syrie, prévue en aout 2013. Un rapport de la London School of Economics,  publié le 9 novembre, affirme avec résignation que la cinquième puissance mondiale est désormais “un protagoniste réticent sur la scène internationale“, un pays “de plus en plus insulaire et replié sur lui-même“.  Notons cependant, qu'on évoque un possible retour sur scène: “Nous sommes de retour“, affirmait ces jours-ci, un responsable britannique (déclaration au Manama dialogue, cité par Isabelle Lasserre, "la diplomatie britannique, à la croisée des chemins", Le Figaro, 12 novembre 2015).  

L'engagement russe a-t-il changé la donne ? Par ses frappes aériennes d'envergure, depuis le 30 septembre, la Russie "réalise sa première projection de forces significatives, en dehors de l'ancien espace soviétique, depuis la guerre d'Afghanistan". Certes, on  ne peut gagner une guerre de ce type, avec le seul pouvoir aérien. L'intervention russe a permis aux gouvernementaux de reprendre l'initiative et de passer à l'offensive. Mais les forces armées syriennes sont épuisées par quatre ans de guerre. Davantage entrainées pour conduire des guerres conventionnelles, elles mènent "des combats lourds et stériles" affirme l'écrivain militaire français, le colonel Michel Goya (Isabelle Lasserre, "les limites de l'intervention russe… ", Le Figaro, 6 novembre 2015). Mais la Russie  compterait utiliser la position de force, procurée par une intervention militaire, pour négocier une fin de la guerre civile. Pour Poutine, la guerre précéderait la diplomatie.

Les attentats de Paris ont suscité un rapprochement entre la France et la Russie, les deux pays ayant effectué le même jour, le 18 novembre, des raids contre Rokka, fief de Daech. Ils ont désormais la même identification de l'ennemi prioritaire. "Les rencontres Hollande/Obama et Hollande/ Poutine, seraient susceptibles d'unir les deux coalitions. Mais ce front commun éventuel, “ne pourrait obtenir de résultats que si l'on va  au sol", estiment les experts.

chaterkhalifa@topnet.tn



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