Le nouveau Moyen-Orient

Pr. Chater Khalifa

Les instances internationales viennent d’engager des négociations, afin d’atténuer la confrontation au Moyen-Orient et de tenter de rapprocher les différents points de vue, entre les différents acteurs. Sujet de discorde, cette aire objet d’une déstabilisation et d’une volonté de dépérissement de l’Etat-nation. Comment concilier les stratégies internationales et régionales ? La dynamique interne pourrait-elle transgresser le jeu politique des parrains ?

La conférence de Munich (16 – 18 février 2018), grande messe annuelle, où chefs d’Etats, premier ministres et ministres de la défense,  débattent de la sécurité du monde, a choisi cette année, comme thème : “au bord du précipice et retour”. Les participants ont réalisé que le monde va mal et que les crises sont multiples et graves. Constat évident, “il n’ ya plus de leadership américain. Le américains ne considèrent plus de leur responsabilité d’organiser l’ordre mondial”’ (« l’aire du monde », chronique de Sylvie Kaufemann, Le Monde 22 février 2018).  Mais ils interviennent là où leurs intérêts sont en jeu. L’Europe a dû s’accommoder de cette absence de leadership. N’ayant pas pu acquérir “une autonomie stratégique”, elle ne constitue pas un grand acteur sur la scène mondiale. L’Otan s’en ressent de cette donne américano-européenne. La Russie, elle-même “n’a pas non plus trouvé la solution pour s’éloigner du précipice” (analyse de Sylvie Kaufemann, Le Monde 22 février 2018).  Autre décision internationale importante, le Conseil de sécurité de l'ONU. Il a adopté samedi 24 février, à l'unanimité une résolution réclamant "sans délai" un cessez-le-feu humanitaire d'un mois en Syrie. La Russie a obtenu que la trêve ne se limite pas seulement à la Ghouta orientale mais qu’elle concerne également Ifrin, où les Turcs bombardent les Kurdes depuis le 20 janvier. Les Turcs craignent la formation d’un Kurdistan, qui menacerait d’ailleurs, l’intégrité de région (Turquie, Irak, Syrie, Iran). Est-ce à dire que la Turquie est disposé à se résigner à abandonner l’opération “rameau d’olivier” (le nom de son offensive), La Russie est maîtresse de l’espace aérien, au nord de la Syrie, mais elle comprend les enjeux de la Turquie et sa détermination, en conséquence.  La diplomatie consiste à accepter une solution, sans perdre la face. De ce fait, les participants aux deux instances internationales ne sont pas en mesure d’assurer une sortie de crise.  Le langage convenu qu’ils adoptent transgresse leurs positions conflictuelles. Fait désormais évident, les puissances internationales et régionales, qui se livrent une guerre mondiale, en Syrie et au-delà n’ont pas de prise sur le terrain.

Conséquence évidente, de la confrontation guerrière entre les promoteurs intéressés du “printemps arabe” et de leurs ennemis, un nouveau Moyen-Orient est né. L’Egypte a pu redorer son blason et récupérer son statut de puissance régionale. L’Irak vit sa convalescence, confirme son alliance avec l’Iran et prend acte de la nécessité d’engager une réconciliation, entre ses différentes composantes. La Syrie vit une grave fracture. Mais son régime a pu se maintenir, face à l’adversité. La Syrie et l’Irak ont pu faire échec au projet takfiri de Daech et redimensionner la mouvance de l’Islam politique. Ils ont dû admettre la percée des Kurdes, acteurs importants du combat contre Daech.

En ce qui concerne les acteurs régionaux, la Turquie a pris acte de l’échec de sa politique néo-ottomane. Ses positions ambigües avec l’Otan, l’Union Européenne et Israël mettent à l’épreuve son statu de puissance régionale. La Turquie devait être “ un pôle de stabilité. dans un Moyen-Orient en fusion, son président l’a plongé dans la tourmente politique” (Editorial Le Monde, le procès du Bosphore, Le Monde, 26 juillet). Pays moderniste d’avant-garde, sous Mustapha Kamel, il fut dénaturé  par l’adoption de la mouvance frère musulman, Par son idéologie, il  se situe désormais dans les marges du monde musulman. Son activisme contre les Kurdes, ses surenchères contre l’Europe, l’Egypte et ses poursuites des opposants lui confient un rôle particulier. Par contre, l’Iran  a consolidé sa position. Confirmant sa présence en Irak et au Yémen, elle est désormais un acteur important en Syrie, à l’appui du mouvement Hizb Allah. Les Etats-Unis prennent compte de la menace, qu’elle fait peser sur Israël et ses alliés des pays du Golfe. Israël qui devait être le principal bénéficiaire de l’effondrement de la Syrie, trouve ses ennemis iraniens, sur ses flancs, offrant son armement d’avant-garde au régime de Bachar al-Assad.  Eventualité possible, l'Iran et Israël pourraient-elles “ de façon pragmatique et rationnelle mettre en place au Levant une dissuasion mutuelle pour stabiliser la région ? ” (Diagnostique de Pierre Razoux,«Une nouvelle guerre froide au Levant», Talk Stratégique» du Figaro, 8/12/2017). Peut-on dire que l’Iran “a «gagné aux poings» la bataille qui l'opposait au Royaume wahhabite” (Pierre Razoux, ibid.). De fait, l’Arabie Saoudite, épuisée par la guerre d’usure au Yémen, aurait mis entre parenthèse son intervention, contre le régime syrien. En tout cas, elle constitue désormais un acteur important sur le terrain.

En ce qui concerne la géopolitique internationale, le retrait des USA est effectif. Elle menait une guerre par procuration, contre le régime syrien et ses alliés. Mais l’entrée en scène de la Russie lui a fait perdre sa domination unilatérale dans la région. Au-delà de sa domination des airs, au profit de ses alliés, la Russie dispose désormais de deux bases navales en Syrie. Nous sommes actuellement en présence “d’un« nouveau Moyen-Orient » modelé par le « croissant de la résistance » ”, affirme Elijah J Magnier («qu’ont obtenu les USA de la guerre en Syrie ? », 13/08/2017, http://alrai.li/nl239rd).  Conclusion d’Elijah Magnier, “le « nouveau Moyen-Orient » qui émerge n’est pas celui qu’avait conçu Condoleezza Rice, mais bien celui constitué de chaude lutte par le nouveau croissant formé de la Russie, de l’Iran, de l’Irak, de la Syrie et du Hezbollah”. Il faudrait certes redimensionner cette évaluation plutôt polémique. La nouvelle donne a certes assuré une  plus grande présence de la Russie et de l’Iran. Mais nul ne peut contester le rôle de l’Arabie et des pays du Golfe. D’autre part, la politique du président Donal Trump “América first” ne signifie guère un abandon de la défense des intérêts américains au Moyen-Orient et d’une occultation de sa politique pétrolière. Les USA resteront un acteur déterminant, assurant la défense de leurs alliés dans la région. Ils défendront certainement  leur statut de  “parrains”, fussent-ils contraints d’admettre le nouveau jeu multilatéral, avec leurs partenaires et leurs concurrents? Mais le retour à la case départ, pré-printemps arabe est impossible.

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