Le nouveau paysage politique tunisien

Pr. Khalifa Chater

Les élections parlementaires et présidentielles ont redéfini le paysage politique tunisien. Elles ont corrigé les rapports de forces, induits par les élections du 23 octobre 2011et  consacré les résultats de la soft revolution, de l'été 2013 et la feuille de route du dialogue national, qui s'en suivit. Les récentes élections ont confirmé le tournant et assuré la victoire du parti séculier Nida Tounis et reconnu l'émergence de l'UPT.

Les tentatives  des perdants: Les alliés d'an-Nahdha au sein de la Troika (Attakattoul, le CPR et les groupuscules à leurs marges, tel que le Courant démocratique) ont essayé de former une alliance contre le favori Béji Caïd Essebsi, lors du premier tour. Sanction des électeurs, ils ont obtenu des résultats dérisoires.  En dépit de leur ralliement  à la candidature du président sortant, qui a bénéficié du soutien évident du parti islamiste, ils se retouvent marginalisés, sans assises populaires et sans perspective de survie. Leur croisade contre  "attaghallob",  -  ces partis considèrent que l’accès de Nidaa Tounes à la présidence comme un processus hégémonique - fut ignorée des électeurs. Attakattoul sortit de fait de la scène politique. Les essais de repositionnement protocolaire de son leader ne suscitèrent guère d'intéréts. Position nuancé du CPR, il a essayé de rejoindre le nouveau parti annoncé par son leader, "la dynamique du peuple des citoyens". Pouvait-il élargir sa mouvance et dépasser ses résultats parlementaires? Le souci de "récupérer" les électeurs d'an-Nahdha et des radicaux, qui ont rejoint leur candidats semble voués à l'échec. An-Nahdha ne se laissera pas faire, excluant une"alliance conjoncturelle", d'ailleurs non déclarée à un parti concurrent. Al-Joumhouri rejoint dans sa chute la « misery love company ». Devait-il assumer son éclipse ou tenter l'impossible, en effectuant un changement de dirigeants et une révision des programmes et des alliances. Al-Massar, semble transgresser sa situation de perdant, par son alliance électorale au candidat de Nida Tounis. Il sera représenté au gouvernement de Habib Essid.

Nida Tounis, mis à l'épreuve : Appelé par la Constitution, à désigner le chef du gouvernement, en tant que parti victorieux, Nida Tounis a désigné une personnalité politique, en dehors de sa mouvance. De nombreux membres de son comité ne partagèrent pas cette option, qui écartaient leurs dirigeants. Certains d'entre eux, auraient souhaité que le choix se porte sur "un jeune, de la génération numérique, appartenant à l'une des régions marginalisées".  La préfence aurait été porté sur un acteur politique, s'étant affirmé dans le combat des Droits de l'homme et de la démocratie" (position de Khaled Chouket, voir Hassen Selmane, Al-Quds al-Arabi, 8 janvier 2015). La réconciliation nationale n'impliquait guère, selon le jeune dirigeant de Nida Tounis qu'on abandonne les trois présidences (république, parlement, chef de gouvernement) à des personnes agées, considérées, comme appartenant à l'ancien régime". D'autres politiciens considérent la renonciation du parti Nida Tounis, à la direction du gouvernement, comme "un processus de fuite de l'épreuve du pouvoir".Mais, en dépit de ces critiques, qui traduisent la coexistence de courants idéologiques, au sein de leur parti, les membres acceptèrent le fait accompli. Pouvaient-ils ignorer que leur victoire est due, au charisme de leur leader ?

Autre option, susceptible d'inquiéter les partisans de Nida Tounis, sinon d'ébranler ses assises, l'éventuelle participation du parti islamiste au gouvernement. Est-ce que le nouveau premier ministre aurait présenté une telle proposition, au parti an-Nahdha, lors de ses consultations ?  En tout cas, le mouvement a affirmé ses dispositions à intégrer un gouvernement national (réunion de la choura, 10 janvier). Il réclama, même que les charges des ministères de souveraineté, soient confiées à des personnalités non-partisanes. Comment prévenir le choc que susciterait cette option, auprès des électeurs qui ont voté pour Nida Tounis, de crainte d'an-Nahdha ? Cette annonce d'une alliance gouvernementale Nida/an-Nahdha suscita un lever de boucliers d'un grand nombre de dirigeants, de députés et de membres du parti Nida Tounis. On évoqua même, la préparation d'une manifestation des membres de Nida Tounis, contre leur direction. Ce rappel à l'ordre a, semblait-il, suscité une rénonciation à l'alliance contre nature. Fait d'évidence, la formation du gouvernement suscite un débat animé  au sein de Nida Tounis et de l'ensemble de la mouvance démocratique. Une minorité, admet cependant que  la participation des grands partis au gouvernement Habib Essid, s'expliquerait par la gravité des enjeux de la conjoncture, qui exige l'adoption d'un programme d'urgence, objet d'un consensus ?

An-Nahdha est, bien entendu, favorable à ce processus unitaire, qui lui permettrait l'entrée au gouvernement, malgrè la victoire de son adversaire politique. Mais cette désidéologisation du gouvenement suscite le mécontement au sein des courants radicaux des deux partis. Hostile à la participation du mouvement islamiste au gouvernement, le Front Populaire opte pour l'oppostion au nouveau pouvoir. Cette attitude  s'expliquerait, également,  par son opposition, en tant que parti de gauche, à la mouvance libérale.

Conclusion : Le processus mis à l'ordre du jour par le Président Béji Caïd Essebsi, en tant que leader de Nida Tounis,  semble faire valoir le consensus, pour affronter les défis de la conjoncture. Nida Tounis veut, d'autre part, calmer le jeu, s'accommodant d'une "présence-absence", d'une participation minima du parti an-Nahdha. Une telle attitude subtile qui fait valoir le consensus sur  la diversité des opinions suscite des polémiques. Or, la politique a, pour objectif, de construire une alternative. Est-ce à dire, que la Tunisie a dépassé, par le processus du dialogue, y compris la rencontre de CaÏd Essebsi/Ghannouchi (Paris, 15 août 2013), la conjoncture de l'affrontement, alors que les oppositions radicalisaient le choix ? Le vivre ensemble est désormais à l'ordre du jour, mettant en hors jeu, le combat identitaire et les velléités d'inquisition. 

D'autres critiques font valoir que le choix d'un joker, hors des partis, permettrait le déplacement du pouvoir de la Casbah, vers Carthage ? La convergence entre la présidence de la République et la direction du gouvernement a été confirmée par les élections.  Elle fait valoir l'association des deux pôles du pouvoir exécutifs, selon les dispositions de la constitution. Remarquons cependant que le premier ministre désigné ne bénéficie guère d'un blanc seing. Ses démarches répondent nécessairement aux exigences de la feuille de route du parti qui l'a proposé. C'est dans ce cadre, qu'il mene ses consultations, formule ses priorités et formena son gouvernement.

Première priorité, partagée par l'ensemble de la classe politique tunisienne, le traitement de la question sécuritaire et l'établissement d'un environnement favorable à la relance économique et au développement global. Autre exigence, la satisfaction des attentes sociales. Les sit in actuels et les grèves, qui bloquent les activités économiques font valoir ces urgences. Comment convaincre les acteurs de la contestation que la situation actuelle doit privilégier la mise en perspective, à l'instantanéité? Le traitement de la question de l'emploi, du pouvoir d'achat, du développement régional, etc., de ces revendications essentielles, ne saurait attendre. Il doit mobiliser tous les acteurs, empêchant  le gouvernement de salut public, en voie de formation, à "botter en touche". Wait and see.

chaterkhalifa@topnet.tn

(l'Economiste maghrébin, n°650

du 21 janvier au 4 février 2015)


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