Le retour du clivage politique ?

Pr.Khalifa Chater

  Un tour d'horizon permettrait, à l'appui d'un décryptage des aléas du quotidien, de dégager les mutations de la vie politique tunisienne. "Pathologie de la démocratie", diraient certains !   Ce diagnostic serait hâtif et dans une large mesure erroné. La mobilisation post-révolution et la démocratie libertaire qu'elle a  établie spontanément, vit l'épreuve de la praxis politique et de l'exercice du pouvoir, désormais, dans le cadre des institutions. L'expérience est certes nouvelle. Elle exige la construction de compromis entre les acteurs et les invite à  appréhender les volontés de la société nouvelle.  Sortie du "déclinisme" dominant dans l'aire arabe, la classe politique tunisienne avait la lourde charge de mettre à l'ordre du jour une thérapie collective salutaire. Le dialogue national et le rapprochement entre Nida Tounes et Nahdha   inscrivait la Tunisie dans une ère post-idéologique. Mais le deux grands parties restaient, bien entendu, attachés à leurs projets de société implicites. Il était, d'ailleurs bien difficile d'intégrer une culture de dissidence, dans une vision commune, sinon une culture partagée. Fait d'évidence, alors que les jeunes acteurs de la révolution sont, dans une large mesure, sortis de scène, suite à la prise du pouvoir par les partis politiques, depuis les élections de 2011, la nouvelle hiérarchisation effective a suscité la crainte de déclassement social des classes moyennes. Prenons, d'autre part,  la juste mesure du non-dit, qu'il faudrait expliciter. Par ailleurs, la vie politique est appréhendée volontiers, dans l'underground, sinon les bas fonds. N'occultons pas les acteurs de l'ombre et les élites invisibles. Faits certains, les attentes sociales - érigées en urgences par les classes populaires -  ont suscité des "désamours", usant les espoirs des équipes politiques.

L'accueil du projet de budget 2017, objet d'une critique globale largement partagée, semble mettre à rude épreuve, le gouvernement "d'union nationale".  L'UGTT, qui y voit une transgression de l’Accord de Carthage, refusa le report de l'augmentation salariale. L'organisation patronale, l’UTICA, quant à elle,  a considéré que ce projet ne répond pas aux défis du pays, notamment au niveau de l’impulsion à donner à l’investissement, la création d’emplois et du développement régional. Ce projet se limite, selon la centrale patronale, à imposer plus de pression fiscale sur le secteur formel avec l’absence de mesures capables de lutter contre la contrebande et l’économie parallèle (réunion de son Bureau exécutif et de son Conseil d’administration, le 22 décembre). Les avocats, les médecins et les pharmaciens ont rejeté les nouvelles mesures fiscales que le budget prévoit. Les partis politiques de la coalition gouvernementale, semblent prendre leurs distances. Un gouvernement privé du soutien de ses assises politiques ! Le gouvernement aurait élaboré son projet de budget, hors d'une vision socio-économique, qui prenait en compte les attentes des citoyens. La difficile conjoncture exigeait certes des sacrifices de toutes les composantes de la nation, mais la consultation préalable des partenaires aurait permis d'inscrire le budget, dans une vision consensuelle, confortée par une prise en compte de l'état du pouvoir d'achat et d'une politique de baisse de prix, en conséquence. Le retour du dialogue  pourrait favoriser une  résignation des contestataires, sinon rapprocher les points de vue. Mais il ne s'agirait que d'un replâtrage conjoncturel. De fait la loi des finances ne bénéficie guère  d'une acceptation générale de la société tunisienne. Elle suscite la colère des classes populaires. Elle risquerait d'annoncer un hiver chaud, par un retour aux revendications sociales. Plutôt qu'une question de communication, le gouvernement est appelé à formuler avec les partenaires de l'accord de Carthage, la politique sociale à mettre en œuvre. 

Critique du Président Béji Caïd Essebsi aux partis, lors de son entretien télévisée du 22 novembre 2016 : Ils n'ont pas exercé la communication nécessaire. De fait, les partis, outre Nahdha, n'ont pas mobilisé leurs assises populaires et transgressé, semble-t-il, leurs cercles de direction. Nida Tounes, objet de querelles internes, éloignant tous ses fondateurs semble tomber comme un château de cartes. Mais la reconstitution de l'unité et la remise en cause de la dérive fonctionnelle, pourraient lui permettre de dépasser sa genèse électorale et son état virtuel actuel. Une équipe consensuelle pourrait le remobiliser et lui permettre d'intégrer et d'encadrer, les classes populaires. Ce qui exigerait d'ailleurs l'élaboration du programme social requis.

La décision de justice, décrétant, le 14 novembre,  un non lieu en faveur des suspects dans l’affaire de l’assassinat de Lotfi Nagdh, le coordinateur général de Nidaa à Tataouine, a suscité un choc. Son lynchage a eu lieu le 18 octobre 2012, « la journée de l’épuration et de la liquidation du détestable RCD », selon le communiqué des ligues de protection de la révolution publié en octobre 2012 dans la ville de Tataouine. La manifestation de la ligue,  s'inscrivait dans la mobilisation populaire, contre les forces démocrates et progressistes, les artistes, les médias, les universitaires. Tout en affirmant le respect de l'indépendance de la justice, l'opinion publique a exprimé sa surprise et sa colère. Le Président de la république lui-même, a estimé que le verdict de non lieu pour les accusés de sa mort, “a été un choc” pour lui (entretien TV Hiyar Tounsi, revue Maghreb, 22 novembre). S’exprimant, vendredi 18 novembre 2016, lors de la séance plénière consacrée à l’examen de la Loi de finances 2017, le chef du gouvernement, Youssef Chahed, a déclaré « Lotfi Nagdh n’est pas seulement le martyr de Nidaa Tounes, mais celui de la Tunisie et de tous les TunisiensCeux qui ont usé de la violence et ont pensé profiter de la période transitionnelle, pour instaurer la peur et menacer l’unité nationale, doivent savoir que cette période est révolue. Aux milices qui espèrent un retour en arrière, nous appliquerons la loi avec fermeté et nous nous dresserons comme un rempart ».  Le Front populaire déclara, le 16 novembre,  «le verdict dans l’affaire Lotfi Nagdh, un indicateur dangereux». Un meurtre sans coupables ? Rappelons qu'il ne s'agit que d'une décision de première instance. D'ailleurs le comité de défense a fait appel, le mardi 15 novembre du verdict prononcé la veille.  L'accueil différentiel du jugement remit à l'ordre du jour la bipolarité géopolitique et l'esprit de l'affrontement. L’affaire Lotfi Nagdh a-t-elle  "fait tomber la feuille de vigne" ?  (Moncef Gouja, titre de l'article, Le Point, 17 novembre  2016).  La question suscita une controverse, entre Nida Tounes et Nahdha, sur la question d'un retour éventuel des dérives. Dans sa réponse, Nahdha exprima son attachement au consensus (déclaration du 17 novembre). Les partenaires politiques seraient-ils disposés à transgresser cette crise, qui semblait réactualiser les positionnements de 2011, pour lutter en commun, contre l'exclusion et la polarisation ?


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