Le Sommet arabe du Koweït et les enjeux de l'heure

Pr. Khalifa Chater

Les sommets arabe se suivent et se ressemblent ou presque. Vu les positions géopolitiques différentielles des dirigeants, les concertations aboutissent le plus souvent à un consensus minima et à des vœux pieux. Elles évitent les questions litigieuses, les choix d'alliances et souvent les perspectives d'avenir. Le référentiel unitaire arabe et la cause palestinienne sacrée sont certes pris en compte, rappelées solennellement. Mais l'absence d'accord sur les modes d'applications réduit volontiers le champ des compromis. De ce point de vue, le Sommet arabe du Koweït (25-26 mars) n'échappe pas à la règle. Peut-on parler d'un non-événement ? La discussion des problèmes de l'heure permet cependant un rapprochement des dirigeants arabes, une identification des points d'accords éventuels et même une exploration des tabous. Règle d'or des rencontres internationales, les négociations dans les coulisses  sont souvent plus importantes, en dépit du non-dit public que mettent parfois en valeur les médias.

Le contexte du Sommet du Koweït : Le sommet s'est réuni, dans une conjoncture de guerre froide déclarée au Moyen-Orient : Les tensions entre l'Arabie Saoudite et l'Iran et la bipolarité sunnite/chiite qu'elles établissent ont construit un front géopolitique. Le régime de Bagdad, d'obédience chiite inscrit, dans ce cadre, le développement de la violence dans la région d'Al-Anbar. Il accusa l'Arabie Saoudite d'être derrière cette dérive. Le rapprochement esquissé entre Washington et Téhéran  induit un changement du paysage politique. L'Iran est, de fait, reconnu comme puissance régionale, ce qui risque de redimensionner les alliances de l'hyperpuissance avec l'Arabie saoudite. D'autre part, la guerre froide dans l'aire du Golfe a établi une deuxième ligne de démarcation. L'Arabie saoudite, les Emirats et Bahreïn  s'opposent désormais à Qatar. Le Koweït est appelé à les rejoindre. Le socle unitaire du Conseil du Golfe est ainsi affecté, par ce différend, aggravé par le rapprochement d'Oman de l'Iran. D'autre part, le retour sur scène de l'Egypte post-Morsi accroit l'isolement du Qatar et remet en cause son jeu de rôle. La crise syrienne s'en ressent des rivalités entre ses deux principaux partenaires arabes. D'autre part, les USA, craignant la domination de la résistance, par ses compositions radicales prennent leurs distances et privilégient désormais un accord politique. Autre victime de cette situation, la cause palestinienne  est de plus en plus occultée, par cette conjoncture qui a affaibli ses soutiens. Israël tire profit, bien entendu, de l'affaiblissement de ses rivaux. Le Sommet du Koweït est ainsi appelé à relever ces graves défis.

Un sommet redimensionné et handicapé par la guerre froide interarabe : Les divergences interarabes semblent avoir influencé le niveau de représentation au sommet de Koweït. Seuls 14 des 22 membres de la Ligue ont été représentés par leurs chefs d'Etat, avec une présence minima des pays du Golfe. Les Emirats sont représentés par le souverain de Fujaïrah. Le souverain saoudien a délégué son prince héritier, Salmane Ben Abdel Aziz,  alors que Bahreïn s'est fait représenter par l'héritier du trône, Salmane Ben Hamad Al-Khalifa et Oman par l'émissaire spécial du sultan Qabous. Seul l'émir du Qatar, a fait le déplacement à Koweït.

Assurant la Présidence du Sommet, le souverain koweitien Sabah Ahmed Jaber Es-Sabah a essayé de contenir le différend, étant donné que les médiations de la Jordanie, du sultanat d'Oman et de l'Algérie n'ont pas permis de trouver un compromis. Mesure diplomatique opportune, le Koweït estima que le conflit "sera résolu au sein du CCG", le Conseil de coopération du Golfe, et non durant le sommet arabe (déclaration  du secrétaire d'Etat koweïtien aux Affaires étrangères, Khaled al-Jarallah). D'ailleurs, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Nabil Fahmi, a déclaré aux journalistes qu'un compromis était impossible avec le Qatar car "les blessures sont trop profondes". En dépit du discours de consensus de l'émir du Koweït, les divergences ont, néanmoins été évoquées, lors de la séance inaugurale. L'Emir du Qatar affirma que le différend avec "l'Egypte sœur, pour laquelle il espère tout le bien, sera résolu par le dialogue". Le prince héritier saoudien, dénonça toutes les opérations terroristes, quelque soient leurs origines et demanda de "faire face à toutes les tentatives de déstabiliser les Etats de la région". Conclusion du prince saoudien : "notre aire a besoin de l'établissement de relations naturelles, caractérisées par la confiance, le respect mutuel, la non-intervention dans les affaires intérieures et la résolution des conflits par le dialogue". Il s'abstint cependant de citer les structures et Etats, qui soutiennent les actes évoqués.

Une déclaration en-deçà des attentes : Les divergences ont incité les participants  à opter pour une déclaration succincte, résumant l'accord minima. La déclaration du Koweït, lue par l'Emir du Koweït Cheikh Sabah Al Ahmad Al Djaber Al Sabah, lors de la séance de clôture, a transgressé les divergences internes et traité deux questions prioritaires : la question syrienne, préoccupation de l'heure et la cause palestinienne.

La question syrienne : Les dirigeants arabesont appelé à "une solution politique à la crise syrienne sur la base de la déclaration de Genève-1", prévoyant l'instauration d'un pouvoir transitoire en Syrie. Notons cependant que l'opposition n'a pas pu occuper durant le sommet de Koweït le siège de la Syrie, resté vacant depuis la suspension du régime en 2011 de la Ligue arabe. Ce qui atteste la divergence arabe sur la question.

La question palestinienne : Confirmant leur soutien à la cause palestinienne, les dirigeants arabes ont refusé de reconnaître Israël comme "un Etat juif", condition posée par le gouvernement de Benjamin Netanyahu pour la poursuite du processus de paix israélo-palestinien, parrainé par les Etats-Unis.

Conclusion : En dépit de la gravité des divergences et des relations d'alliances différentielles, la concertation des chefs d'Etat arabe leur permet d'engager une évaluation globale de leurs états, une autocritique comparative des prises de positions et un rappel du dessein unitaire arabe et des défis de la région. D'autre part, le dernier sommet arabe a fait valoir une hiérarchisation des acteurs de la région, au profit des deux puissances régionales de l'aire: l'Egypte et l'Arabie. Pourraient- ils construire un front arabe, relativisant le jeu politique des puissances non-arabes du Moyen-Orient, à savoir l'Iran, la Turquie et Israël. Une telle évolution doit être confortée par une plus grande prise en compte de l'habilitation citoyenne, fondatrice de la souveraineté populaire.

 L'économiste maghrébin, n°628 du 2 au 16 avril  2014)


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