Le sursaut ou le chaos

Pr. Khalifa Chater

 Avec le ramadan, la vie politique se ralentit. Les médias tunisiens délaissent les plateaux et les affrontements polémiques, pour se consacrer aux feuilletons à l’eau de rose. D’autre part, les chaînes étrangères, à destination de l’aire arabe, souvent mieux informées sur les aléas de l’actualité tunisienne et le jeu politique dans les coulisses, ont détourné leur regard, vers Londres et le conte de fées, du mariage du Prince Harry et de l’actrice américaine Mighan. Elles ont  transgressé, durant cette conjoncture,  les conflits internationaux, les surenchères du Président Trump, les crises au Moyen-Orient et le drame palestinien. Somnolence oblige, les guerres de positionnement de la classe politique tunisienne, sont différées. Pesanteur ramadanesque, nos cafés sont fermés, durant la journée. Salons politiques de désœuvrés, et salles d’attente de je ne sais quoi, ils étaient à l’écoute des mouvements de rue et des sit in. Gérant leur quotidien, les citoyens prennent acte de la flambée des prix. Mais la protestation populaire vit sa somnolence. L’élaboration de la feuille de route de Carthage 2 et l’annonce d’un éventuel remaniement ministériel réveillerait-il les Tunisiens de leur torpeur ?

La nouvelle feuille de route : Elle est censée prendre acte des attentes des citoyens  et fixer les priorités socio-économiques. Le gouvernement de “l’union nationale” n’a certes pas livré ses promesses. Le citoyen tunisien remarque l’absence d’action efficace sur le pouvoir d’achat, sur la précarité et le chômage. Mais la reprise économique que la Tunisie a connue (croissance économique de 2,5 %, développement des exportations, réactivation du tourisme) n’a pas été prise en considération.

Au-delà du diagnostic, la commission des experts rappelle les priorités du jour : Les 63 points de l’accord définissent les réformes envisagées :

-  Des réformes économiques : Rétablir les équilibres de la finance publique et booster la machine de développement et d’investissement. Redresser la valeur du dinar et lutter contre le commerce parallèle ;

- Réformes à caractère social : Remédier à la problématique du chômage (prime de recherche de l’emploi, une répartition des terres agricoles à cet effet), réformer des caisses sociales et du système de compensation. Recommandations pour le dialogue social et mise en place de commissions régionales chargées du dialogue social régional pour accélérer la mise en place des projets de développement régional.

- Restructuration du gouvernement, réduction du nombre des ministres et éventuel remaniement ministériel, à cet effet. 

Mais il s’agit plutôt d’une déclaration d’intention, difficile à constituer un programme de gouvernement. D’autre part,  la commission se complait dans les mesures techniques, sans évoquer les modes d’application. Le point 24, évoquant un remaniement ministériel avec ou sans changement du chef de gouvernement, n’a pas bénéficié de consensus.  De fait, la commission de Carthage 2, semble accorder plus d’importance à l’agenda politique, sans identifier les causes de mécontentement, traduits par les élections municipales et le recours des citoyens aux listes indépendantes, érigées en alternatives aux partis.

Le gouvernement Chahed en sursis ? L’attaque du gouvernement par le parti dont il est issu et son soutien des positions de la centrale syndicale surprend. Nida Tounes n’agit pas comme un parti au pouvoir. Il s’érige comme parti d’opposition. S’agirait-il,  par sa fuite en avant, de couvrir la crise interne ? De nombreux députés de Nida ne partagent pas cet ostracisme. La “guerre des sièges  pourrait-elle justifier ces repositionnements conjoncturels. Par contre, Nahdha craignant l’instabilité, est plutôt en clin à reporter le remaniement, à quelques mois des élections parlementaires et présidentielles (déclaration de Nahdha, 24 mai 2018). En cas d’accord du Président de la République, la position de l’équipe actuelle de Nida Tounes, hostile au chef du gouvernement actuel, sera confortée. Le nouveau gouvernement  serait issu d’une majorité impossible ? Comment pourrait-il gérer  les contradictions de ses composantes ? Des noms de futurs chefs de gouvernement sont annoncés. Fait évident, il s’agirait plutôt de tests, selon la coutume. L’avertissement dans les passages à niveau, “un train peut en cacher un autreest valable dans ces cas. S’oriente-t-on vers un dirigeant technique ! Il ne pourrait traiter les enjeux sociopolitiques.  Plutôt vers un  proche ! La classe politique réclame plutôt des compétences et une indépendance. Cet attelage, qui serait installé, pourrait-il tenir longtemps ?  Pourrait-il sortir le pays de l’impasse économique, ou du moins mettre à l’ordre du jour les réformes nécessaires. Ne perdons pas de vie, qu’il serait occupé par une conjoncture de stage gouvernemental.

En attendant l’arbitrage présidentiel ?    “Le pouvoir est avant tout compétition”. La dualité au sommet de l’Etat peut créer des rivalités, ou du moins dans leurs entourages.  Ayant une grande expérience de la médiation, le Président de La République Béji Caïd Essebsi  pourrait-il faire valoir la concorde entre les partenaires de Carthage 2 ?  

Prenant conscience des risques de déstabilité et de l’arrêt de la reprise économique, le Président pourrait faire valoir des solutions intermédiaires, limitant le remaniement ministériel. Youssef Chahed, défendue par des partenaires de Carthage 2, de certaines ailes de Nida Tounes et de nombreux acteurs politiques serait vraisemblablement maintenu au pouvoir. Il réduirait, compte tenu des demandes de la commission, le nombre des membres de son gouvernement,  effectuerait des changements dans les ministères économiques et mettrait fin aux secrétaires d’Etat. D’autre part, vu le temps qui lui serait imparti, un nouveau gouvernement limiterait son action à la gestion des affaires courantes et manquerait d’audace pour engager les réformes nécessaires qui fâchent. La sagesse politique exclut toutes tactiques d’aventure. Peut-être faudrait-il augmenter les marges de manœuvres du gouvernement, en le libérant de la pesanteur politique, entretenu par les partis de l’alliance gouvernementale ?  Néanmoins,  le gouvernement Chahed, serait affaibli par cette contestation de ses anciens alliés.

 



_____________________________________

Page précédente: Études internationales
Page suivante : Histoire contemporraine