Le temps du politique

Pr. Khalifa  Chater

Fait d’évidence, la mondialisation sépare plus qu’elle ne rassemble. Au-delà de la guerre de civilisation – concept réactualisant une guerre froide, d’un autre genre, - les centres d’intérêts, la vie concurrentielle, les processus d’hégémonie et de dépendance, créent des démarcations, alimentent des tensions, légitiment des conflits. Dans l’aire arabe, des alliances conjoncturelles ont institué des rapports particuliers, des rapprochements et des choix de régimes. Ce qui rend plus complexe la carte de la géopolitique régionale. Changement de donne et reprise de l’initiative en conséquence, les configurations de fait semblent remises en  cause : l’alliance des chiites houtis avec l’ancien président du Yémen, l’annonce du référendum kurde sur l’alliance fondatrice du nouveau régime irakien et les effets de l’initiative de l’égalité de l’héritage sur la combinaison Nahdha/Nida, annoncent des remises en questions des accords et un repositionnement des forces. C’est ce que nous appelons le temps du politique, faisant valoir les tendances de la conjoncture. Par contre, en Syrie et en Libye, la guerre civile se poursuit, sans perspective de mettre fin aux tragédies.

Tunisie, le retour à l’affrontement idéologique :  L’initiative du Président Béji Caîd Essebsi, en vue d’engager l’égalité de l’héritage, constitue un vrai retour du politique, pour restituer le débat fondateur du « printemps tunisien »,  engager un dialogue national et mettre à l’ordre du jour le retour à l’itinéraire bourguibien, de progrès, d’ouverture et de mutations sociales. Réplique du Président de la Nahdha, il demande le rétablissement des Habous, abolis en 1956, en même temps que l’institution du Code du Statut personnel. Cette pratique compensait, lors de l’ancien régime beylical, dans le cas des habous publics, la déficience de l’Etat, en assurant le financement de cours à la Zeitouna et la protection des lieux du culte. Mais le waqf devenait une institution désuète, excluant les femmes de l’héritage, érigeant les terres agricoles et les propriétés, en biens de mains mortes, aliénant toute possibilité d’exploitation et de mise en valeur. Sa suppression fut un acquis d’envergure. La proposition de sa restitution - une mesure obscurantiste évidente – détournait le débat de la promotion des acquis, à sa simple sauvegarde.

La nouvelle donne implique évidemment un repositionnement des forces politiques, une clarification des alliances, en relation avec les nouveaux enjeux. Temps fort, il remet, à plus ou moins  brève échéance, l’alliance Nida/Nahdha, suite à la rencontre de l’hôtel Bristol de Paris (été 2013), qui a transgressé la démarcation géopolitique. Retour à la case départ, les deux mouvances retrouveraient leurs discours fondateurs, leurs projets de société. Prenons la juste mesure de  la dynamique qu’elles mettraient en œuvre.

Un nouveau schisme, au Yémen : La communauté internationale n’a pas la juste mesure de la gravité de la guerre du Yémen. «Une guerre dont personne ne parle » (titre de l’article d’Olivier d'Auzon, in http://www.huffingtonpost.fr,17 aout 2017). Une guerre qui aurait fait plus de 8000 morts depuis 2015. D’autre part, le choléra, réapparu en avril 2017 dans ce pays pauvre de la péninsule arabique d'environ 27 millions d'habitants, a fait déjà plus de 1800 morts. Guerre d’usure, sans perspective de sortie de crise, qui a permis à l’Arabie Saoudite et à l’Iran, de s’affronter par l’intermédiaire des Yéménites. Toutes les médiations des Nations-Unies et pas moins de sept accords de cessez-le-feu ont échoué à mettre fin au conflit.

Nouvelle donne qui donne une dimension plus complexe. Les chiites Houthis sont entrés en conflit avec leur allié, l’ancien président. «Un schisme pourrait rebattre les cartes de la guerre» (Aymeric Janier, « Ali Abdallah Saleh et les houthistes à couteaux tirés » Le Monde, 25 aout 2017). L’affrontement militaire entre les anciens alliés aurait fait des morts, le 28 aout. D’autre part, la coalition dirigée par l’Arabie Saoudite, qui soutient le nouveau pouvoir, a perdu Qatar, qui était une de ses composantes. La donne géopolitique corrigerait et réactualiserait la démarcation religieuse et géopolitique.

Irak, l’après- Daech : La bataille de Tall Afar, semble mettre fin au pouvoir de Daech. Cette ville du Nord-Ouest de l'Irak, est  située sur une route stratégique reliant l’Irak et la Syrie. Pourrait-on parler de la fin de Daech, en Irak ?  Des analystes affirment que Daech, prenant acte de sa défaite, se tournerait vers la clandestinité et les attentats. Soutenant la lutte contre  Daech, les ministres français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian et des Armées Florence Parly ont réaffirmé, samedi 26 aout, au cours de leur visite à Bagdad le soutien de la France à l'Irak dans la lutte contre le groupe Etat islamique et pour la reconstruction du pays. Déclaration significative de Jean-Yves Le Drian dans l'avion qui le conduisait en Irak : « C'est une période de bascule entre une guerre qui touche à sa fin et le début de la stabilisation et de la reconstruction du pays».

Paris veut  s’engager dans la reconstruction de l'Irak, dont le coût est estimé entre 700 et 1.000 milliards de dollars. Elle appuie également « une politique de réconciliation» pour rapprocher les points de vue entre les composantes ethniques du pays et tenter d’obtenir une remise en cause du référendum, organisé le premier septembre, par les Kurdes.  Cette donne, menaçant l’Etat-nation suscite également l’inquiétude de la Turquie, de l’Iran et de la Syrie et bouleverserait la carte régionale. Les puissances internationales et régionales pourraient-elles confirmer le statuquo ?

Vers un rééquilibrage des relations entre l’Arabie Saoudite et l’Iran : Les deux pays, qui ont rompu leurs relations diplomatiques, se font la guerre par factions interposées en Syrie et au Yémen. On vient cependant d’annoncer que l’Arabie Saoudite vient de demander au gouvernement irakien d’exercer une médiation, pour rapprocher les deux puissances régionales en guerre non déclarée. Une telle initiative changerait la donne régionale et remettrait en cause les relations avec les parrains. Riyad a démenti la nouvelle, affirmant que l’Iran n’a pas changé sa politique (Al-Arab, 17 aout 2017).  Mais des voix autorisées signalent que  l'Iran et l'Arabie saoudite vont procéder à des visites diplomatiques réciproques.  Le ministre iranien des Affaires étrangères Javad Zarif a indiqué mercredi 23 aout, à l'agence de presse Isna que ces visites pourraient avoir lieu après la période du pèlerinage à la Mecque dans la première semaine de septembre : « Les visas ont été émis pour que les deux parties puissent faire ce voyage …Nous attendons que les dernières étapes soient achevées afin que des diplomates des deux pays puissent inspecter leurs ambassades et consulats ». Ce qui laisse supposer un apaisement des tensions.

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