Le tournant

Pr. Khalifa Chater

“Soyons réalistes. Exigeons l’impossible”. Cette  sommation des citoyens tunisiens, - fut-elle utopique ! - traduit leurs revendications, suite à leur désillusions et à leurs colères. On parle même d’une “dépossession démocratique”, remettant en cause les enjeux de “la révolution” tunisienne. Les citoyens perdent de vue les caractéristiques spécifiques de leur mouvement contestataire : absence de leadership, de révolutionnaires, de programmes en conséquence. Constat non avoué, mais bien réel,  “l’ordre existant est le seul possible… Il faut donc qu’on trouve une bonne place, dans le monde tel qu’il est”. La révolution libérale n’a pas permis la venue au pouvoir de vraies forces nouvelles. Il fallait s’accommoder d’un statut quo aggravé par le développement de la crise économique, le harcèlement de l’Etat, par la contestation et la remise en cause de son pouvoir régulateur. Diagnostic excessif de certains qui parlent d’une “triste duperie”. Conséquence de la situation de blocage, le brouillard politique est à l’ordre du jour,

L’exhibition d’un paysage décomposé : L’affrontement entre Carthage et la Casbah est aggravé par le différend entre Nida et Nahdha, qui s’ensuivit. Ces deux partis constituent les pièces maîtresses du système politique tunisien. Au cours de son entretien (télévision al-Hiwar, le 24 septembre, le président de la République a adopté une neutralité formelle dans le conflit opposant la direction proclamée du Nida et le chef du gouvernement.  Il a, en effet, demandé à Youssef Chahed, de se présenter devant le parlement, pour confirmer son investiture. Le tempérament du Président de la République ne le porte à brusquer les événements. Mais son plan B, le recours à l’article 99, qu’il ne dément pas lui, permettrait ultérieurement d’engager l’investiture parlementaire du chef du gouvernement et la dissolution du parlement au besoin. Il s’agirait d’un pari risqué, vu la majorité acquise au chef du gouvernement. Dans ce cas, il ne pourrait éviter de nouvelles élections présidentielles, pour sortir le régime de l’impasse. 

Or, le chef du gouvernement reporte le remaniement ministériel et le passage nécessaire devant le parlement, dans ce cas,  jusqu’au vote de la loi des finances. Ce qui prolongerait son pouvoir de quelques mois, jusqu’à l’avènement de la conjoncture de la campagne électorale. Remise en question du bloc de Nida Tounes, de nombreux députés ont crée une coalition nationale, qui groupe désormais 51 députés. Affaiblissement de Nida, cette coalition n’a ni même vision idéologique, ni même programme d’action, outre le soutien du chef de gouvernement. Manœuvres et contre-manœuvres, cette fuite en avant bloque l’action gouvernementale.

D’autre part, le Président de la République a annoncé lors de son entretien télévisé la fin de son alliance  avec le parti islamique, suite, dit-il, à l’initiative de Nahdha. Ce qu’elle dément.  Elle ne pouvait pas prendre l’initiative de la rupture.  Alors que Béji Caïd Essebsi, définit son alliance, comme un accord tactique, Nahdha parle d’un accord stratégique. Grâce à cette alliance, Nahdha est sortie gagnante de sa relative défaite aux élections de 2014, puisque la tournure des événements,  lui a permis une participation importante au gouvernement. La fin de l’alliance - la rencontre de deux parallèles ! - ne s’expliquerait pas par leurs discours fondateurs différends ou leurs visions d’avenir et leurs  projets de société. Il résulterait de l’attitude du parti islamique soit disant en faveur de “ la stabilité gouvernementale”, en d’autres termes son pari sur Youssef Chahed et sa prise de distance de la position du président. Le soutien de Nahdha au chef du gouvernement est cependant conditionné par sa non-candidature à la présidence, en 2019. La conjoncture actuelle atteste cependant un affrontement entre les ailes de ce parti : La lettre de certains dirigeants de Nahdha à leur président atteste une demande de révision de son choix, en faveur du Président. Mais la motion de la Choura, réunie à Hammamet, le 6 et le 7 octobre, reste équivoque, puisque elle fait valoir simultanément :

-         Attawafik (accord, connivence) avec le Président,

-         Acharaka (partenariat) avec le chef du gouvernement

-         At-Tawassil (communication, relation) avec l’UGTT.

Ce qui voudrait dire tout simplement, une position plutôt neutre dans le conflit entre Carthage et la Casbah,  transgressant les contradictions diplomatiques de la motion. La rencontre du président de Nahda, sur sa demande, avec le Président de la République, le 8 octobre, maintient le statu quo. Le Président  a rejeté le renouvellement du tawafik.  

La crise sociale : Baromètre historique des tensions sociales dans le pays, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), a lancé un appel au débrayage pour les journées du 24 octobre et du 22 novembre. C’est à la fin des travaux de la commission que Noureddine Tabboubi, son secrétaire général, a annoncé la décision et l’a expliqué essentiellement par la détérioration du pouvoir d’achat du citoyen et la privatisation annoncée d’importantes entreprises publiques. Prenant acte de la colère des citoyens, Mohamed Ennaceur,  le président du parlement a déclaré “le travail gouvernemental doit être à la hauteur des attentes des Tunisiens”. Nida Tounes et Nahdha, qui ont volontiers occulté la crise économique et les plaintes des Tunisiens et négligé la question du panier de la ménagère, rejoignent-horizon électoral oblige ! - cette demande.

En fait, la situation devient explosive.Confortée par la dépréciation du dinar, les prix connaissent une hausse spectaculaire, que le pouvoir semble admettre comme un fait accompli. Or, selon les estimations de l’expert économique Ezzeddine Saydaane, la hausse du taux d’inflation a fait que le Tunisien, perde, depuis les événements du 14 janvier 2011, le quart de son pouvoir d’achat (déclaration 8 octobre, radio mosaïque).  Le développement des importations de produits concurrentiels  ont été particulièrement néfastes et ruiné l’industrie textile tunisienne. Des achats de Glibets, de l’eau minérale, du lait et de produits céréaliers sont exclusivement justifiés par l’alliance idéologique, aux dépens de l’économie nationale. La pénurie des médicaments et de certains produits essentiels et l’annonce d’une remise en question de la stratégie de subventions ont évidemment des répercussions sur la situation socio-économique. A-t-on oublié la révolte du pain, en 1984 ? Or, la guerre des chefs concernent des repositionnements, non des programmes et des visions d’avenir. Quelle alternative gouvernementale, dans ces conditions ? Il est nécessaire de redonner espoir aux citoyens. Cette donne annoncerait un tournant politique, remettant éventuellement en cause les grands acteurs.

chaterkhalifa@topnet.tn

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