Les balbutiements de l'histoire

Pr. Khalifa Chater

La scène arabe, à l'exception des pays du Golfe, a été marquée  par le phénomène protestataire et les processus de son développement. Les résultats obtenus différent, selon la spécificité régionale, la nature du pouvoir et les options des acteurs. La présence de structures étatiques en Egypte et en Tunisie a assuré une continuité historique et une adaptation des régimes aux exigences démocratiques. La Libye fut l'objet d'une implosion régionale et tribale. En Syrie, les affrontements furent idéologiques (les partisans du Bath, les libéraux et les intégristes totalitaires). Vu le contexte, on est en présence d'un conflit régional, avec des prolongations internationales. Cette situation subit, d'autre part, les effets de la remise en question du modèle turc et de la redimension du jeu de rôle qatari. Diagnostic pertinent, le poète égyptien Jamel Bekhit  évoque, en de telles circonstances, "le tribut du changement" (interview chaîne Al-Ghadi arabi, 29 janvier 2014). Chaque révolution  a "un prix à payer". Dans  certains pays  arabes, l'affrontement fut violent, parfois militaire, une quasi guerre civile (Libye, Syrie). Certains pays ont été épargnés. Mais partout, la révolution a suscité un dysfonctionnement global, fut-il conjoncturel. D'autre part, la dichotomie entre les attentes des acteurs de la révolution et des discours identitaires  et de regards dans le rétroviseur des nouveaux pouvoirs créent des divergences.

Syrie, le tragique statu quo : On s'est rapidement rendu compte que Genève 2 avait pour objectif de gérer la crise et non de la traiter. La séance inaugurale qui eut lieu à Montreux réunit quinze dirigeants de l'opposition d'un côté et quinze représentants du régime de Damas de l'autre et le gotha de la diplomatie mondiale : le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, les chefs de la diplomatie des États-Unis et de la Russie, parrains de la cérémonie  et une trentaine d'autres ministres des Affaires étrangères, pour la plupart alliés à la révolution. Notons que l'Iran, puissance régionale impliquée dans cette crise fut exclue de la réunion. Sous très haute sécurité, ce premier face-à-face entre protagonistes fut de fait uns instance virtuelle, puisque les deux délégations ne s'adressèrent  pas la parole à l'ouverture de ce processus de négociations. Alors qu'on attendait un pas vers l'accord, les deux monologues des protagonistes excluaient tout dialogue. Les opposants à Assad et leurs parrains occidentaux  souhaitaient amorcer une transition politique sans Assad. Le représentant du régime évoqua essentiellement la montée des périls par le développement des structures terroristes, plus ou moins proches de la Qaïda, fait que l'opposition occultait, démentant ce qui se passait sur le terrain.  En guise de pourparlers, les deux délégations se sont accusées mutuellement, lors de leurs rencontres quotidiennes,  d'actes de "terrorisme". Le débat fut stérile, sans possibilité de rapprochement des points de vue ou de construction d'un compromis. Le médiateur Lakhdar Brahimi déplora  qu'il n'y ait pas "réellement de changement dans la position des deux interlocuteurs" (declaration, le 30 janvier). L'objectif initialement énoncé de former un gouvernement de transition, mêlant adversaires et partisans du régime et qui serait doté des pleins pouvoirs exécutifs ne fut pas l'objet d'un compromis. Dans l'état actuel des choses, on pourrait s'entendre, à la rigueur et à court terme, sur des accords ponctuels,  sous forme de libérations de prisonniers, de cessez-le-feu locaux et d'un meilleur accès humanitaire au profit des centaines de milliers de Syriens assiégés. Mais en attendant, les deux clans agissaient  sur le terrain pour s'assurer un rapport de forces, qui leur serait favorable.

Equilibre instable en Libye : Fragilité de l'Establishment libyen, incapacité d'assurer  le contrôle territorial et  de désarmer les milices, le gouvernement tente difficilement de mettre fin au chaos.  L'enlèvement du Premier ministre Ali Zeidan, le 10 octobre par des rebelles illustre cette situation. Il fut détenu durant plusieurs heures par des ex-rebelles dont les motivations demeurent inconnues. D'autre part, les assassinats visant des militaires, des policiers, des juges, des notables et responsables de médias à Benghazi et à Derna ont fait plus de 300 morts, tentant d'empécher la tenue des élections de l'Assemblée constituante, prévue initialement pour le 24 décembre.

Expression  de la bipolarité, les leaders du Parti pour la justice et la construction, parti islamiste présenté comme le bras politique des Frères musulmans libyens exigea  le départ, du 1er ministre Ali Zeidan. Devant son refus, les cinq ministres issus du parti islamiste ont démissionné, le  21 janvier, dans l’objectif de mettre, le Premier ministre et son gouvernement en difficulté.

Calme précaire à Tripoli, mais l'est et le sud libyen  sont régulièrement les théatres d'affrontements entre les tributs. Profitant de cette situation, les partisans de Qadhafi se sont manifestés et ont occupé, durant deux semaines la base militaire de Tamenhat (dans la banlieue de Sebha). Elle fut libé, rapidement, de faire rentrer dans les rangs, les seigneurs de la guerre ?

Egypte, la fin de l'épreuve  ? Est-ce que l'Egypte est sortie du goulôt d'étranglement, après la réussite du referendum, relatif à la constitution, première étape de la feuille de route du gouvernement. La destitution du Président Morsy par l'armée, suite à  la révolution populaire du 30 juin, a suscité différentes définitions. Les Islamistes parlent de coup d'Etat.  Les libéraux évoquent une correction de l'itinéraire de la transition démocratique, pour assurer "une sortie  du despotisme obscurantiste". Observateur averti, Tony Blair a declaré récemment : L'armée égyptienne "est intervenue à la demande du peuple afin d'amener le pays à un nouveau stade de son développement démocratique et nous devons soutenir le nouveau gouvernement dans cette tâche" (L'Express.fr, le 30 janvier 2014).  Précipitation des événements, l'armée a demandé le 27 janvier au general Sissi, promu depuis lors maréchal, de se présenter à la présidentielle prévue dans les trois mois. Dans quelle mesure est-ce que la nouvelle donne est en mesure d'assurer l'établissement d'un régime civil démocratique, et de faire valoir le compromis institutionnel  nécessaire ?  

En Tunisie, la société civile a mis en échec les dérives :  La soft révolution, fut l'œuvre  de la population civile et de son opposition libérale. Initié par le"Quartet", l'avant-garde de la population civile,  le dialogue national a imposé la correction d'un projet de constitution d'un autre temps, par un référentiel de promotion. D'autre part, il a imposé le remplacement du gouvernement de la troïka, par une équipe d'experts indépendants, compétents et  jeunes. Le consensus résultant du changement des rapports de force remit à  l'ordre du jour le retour à l'agenda tunisien : attachement à l'Etat-nation, idéaltype des Lumières, école sunnite ijtihadienne, normes du vivre ensemble, volonté d'ouverture etc. L'évolution illustre ce principe énoncé par le poète égyptien Jamel Bakhite : "L'obscurité ne peut éteindre une bougie". La jeunesse tunisienne éclairée reprend le flambeau.


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