Les dérives de l'aire arabe

Pr. Khalifa Chater

A l'exception de la Tunisie, qui semble réussir sa transition démocratique, les pays du printemps arabe connaissent des dérives graves.  Le jeu des puissances régionales conforte les dissensions.   Restaurant son autorité et son leadership, le jeu de l'Arabie Saoudite et des Emirats est complexe. Il dépend des situations spécifiques, des pays concernés.  Par contre Qatar et le Turquie et le Soudan, dans le cas de la Libye, soutiennent la contestation théocratique. Mais l'évolution de la donne régionale, suite à la révision annoncée du jeu de rôle qatari et la montée des périls, par la radicalisation  sur le terrain irakien, syrien et libyen, peut susciter un changement  des stratégies d'intervention.

Le Yémen est plongé dans un chaos politique : S'alliant à l'ancien président Salah, les Houthis  ont occupé Sanaa, le 22 septembre et étendu leur pouvoir, depuis lors à d'autres régions. La question est aggravée par la géopolitique régionale, puisque le pouvoir de transition est soutenu, par les pays du Golfe, alors que les Houthis, qui sont chiites, sont des alliés de l'Iran.

Contestant le pouvoir central, les Houthis ont assiégé le palais présidentiel. En conséquence, le gouvernement yéménite, nommé il y a moins de trois mois, a présenté, sa démission. Aussitôt,  le président Hadi  a démissionné, affirmant que le Yémen était arrivé dans "une impasse totale". Signe que la crise n'a pas fini de s'étendre, quatre provinces du sud du Yémen, région autrefois indépendante, ont décidé de n'obéir qu'aux partisans du président Hadi. Le Yémen est donc plongé dans un chaos politique total, le 22 janvier,  après la démission du gouvernement suivie de celle du président.

La balle est désormais, entre les mains du parlement, affirma hâtivement un observateur. Or, cette instance ne peut que traduire les rapports de forces. Le pays est divisé. Les tribus s'affrontent. Les seigneurs de guerre affirment leurs autonomies. Développant son action, la Qaïda multiplie ses opérations terroristes. L'entrée de jeu des USA, pour annihiler son action, peut difficilement s'accommoder de ce dépérissement de l'Etat.

 La situation de la Syrie est préoccupante : La guerre civile oppose les mouvements radicaux (Daeche, an-Nosra), l'opposition modérée, les forces kurdes et les troupes du pouvoir. La guerre civile se poursuit, sans perspective de sortie de crise. En ce qui concerne, la guerre entre Daeche et les Kurdes, la bataille de Kobané semble terminée. Les Kurdes ont réussi à libérer la quasi-totalité de la ville, après un long combat, engagé depuis la mi-septembre et qui aurait fait  plus de 1 800 morts (dernier bilan de l'Observatoire syrien des droits de l'homme). Mais  la guerre est loin d'être terminée.

Traduisant la complexité de la situation, le président turc Recep Tayyip Erdogan,  a déclaré, alors que les kurdes syriens de Kobané (nord) ont annoncé avoir chassé les jihadistes. que la Turquie ne veut pas en Syrie, d'une zone kurde autonome comme celle en Irak."On ne peut pas aboutir à une solution par cette méthode. Il se produira en Syrie exactement ce qui s'est produit en Irak", c'est-à-dire la création d'une zone d'autonomie, même si la Turquie entretient une étroite collaboration avec les Kurdes d'Irak, "Cette entité sera source de gros ennuis dans l'avenir". a ajouté M. Erdogan. (le quotidien Hürriyet, 27 décembre 2014). C'est donc la quadrature du cercle en Syrie et en Irak, où les pays sont menacés par Daéche, et leurs défenseurs kurdes son t objet de crainte, de suspicion et de surveillance du gouvernement turc.

 Le président Bachar al-Assad, soutenue par la Russie, l'Iran et Hizb Allah, sauvegarde son pouvoir. L'Establishment international semble se désengager, abandonnant l'opposition, à son triste sort. La décision du président Obama, d'envoyer des conseillers militaires à l'opposition, compense symboliquement l'envoi d'armes ou l'engagement militaire. Le départ de Bachar al-Assad ne semble plus à l'ordre du jour, puisqu'on lui demande désormais d'engager un dialogue avec l'opposition modérée.  La prise de distance américaine de l'Arabie, suite aux pourparlers avec l'Iran, crée un nouveau contexte et suscite un repositionnement géostratégique. Plutôt Bachar que Daéche, affirment certains observateurs.

Guerre civile en Libye : Conséquence de la bipolarité idéologique,  "Il y a désormais deux gouvernements, deux parlements et un imbroglio réel" (déclaration de Laurent Fabius, 6 janvier 2015). Fajr al-Islam, mouvement islamique occupe la Tripolitaine.  Un autre mouvement d'obédience islamiste occupe la région de Bengazi. Le mouvement séculier, qui a triomphé aux dernières élections, tente d'imposer son pouvoir, bénéficiant de l'appui du général Haftar.  La guerre civile a aussi pour enjeu, l'occupation de l'arc pétrolier.  La situation chaotique, réactualise les luttes tribales et territoriales.

La guerre civile libyenne s'inscrit dans la démarcation géopolitique arabe : L'Egypte, L'Arabie Saoudite et les Emirats soutiennent le gouvernement de Tobrouk, alors que Qatar,  la Turquie et le Soudan ont plus de proximité idéologique avec Fajr al-Islam. Le parlement élu, réfugié à Tobrouk, le seul reconnu par la communauté internationale, a appelé, en août 2014, à une intervention étrangère, contre la coalition Fajr al-Islam. Désormais, les autorités de Tobrouk écartent l'idée d'une intervention étrangère, par respect pour la souveraineté du pays et par crainte de ses grands effets sur la population.

La Libye qui menace de devenir un sanctuaire pour les jihadistes, déstabilise les Etats voisins du Sahel Africain. Conséquence du péril, cinq Etats du Sahel ont réclamé, le 19 décembre 2014, une intervention internationale.  Le Tchad, le Mali, le Niger, la Mauritanie et le Burkina Fasso ont demandé au Conseil de Sécurité et à l'Unité Africaine, de mettre en place, une force internationale contre  les groupes armés. La Tunisie souhaite une solution pacifique de la crise. L'Algérie est opposée à une intervention internationale. La France exprime son inquiétude. "Ce serait une erreur profonde, déclara Yves Le Drian, ministre de la défense français, pour la communauté internationale, de rester passive, face au développement d'un tel foyer de terrorisme, en Méditerranée. Il ne faut pas l'accepter" (déclaration, lors de ses vœux aux membres de l'expédition française, au Sahel, 31 décembre 2014).  La France semble plutôt hésiter. Elle souhaite que l'intervention soit l'objet d'un mandat de l'Onu, improbable vu l'opposition de la Russie.

Les tentatives de médiation engagée depuis septembre 2014, par Bernardino Léon, émissaire spécial des Nations nues pour la Libye n'ont pas porté leurs fruits. Les  négociations de Genève se sont poursuivis, en marge des travaux préparatoires du Sommet africain (Addis-Abeba, 30-31 janvier), dans le cadre du groupe international de contact sur la Libye. Fait significatif, lors de la séance d'ouverture du groupe, le 28 janvier, l'Egypte et la Libye, rejointes par les Emirats se sont absentés pour s'opposer à la présence du Qatar et de la Turquie.  Ce qui atteste le caractère géopolitique de la crise libyenne.  Après le retrait des invités contestés, les travaux reprirent. Conclusion de leurs concertations, on opta pour une solution politique et non militaire de la crise. Dans l'état actuel des choses, la porte est donc ouverte à tous les scénarios.

chaterkhalifa@topnet.tn


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