Les élections tunisiennes: quelles visions d'avenir !

Pr. Khalifa Chater

La révolution tunisienne impliquait une remise en cause du statu quo politique et social, une ouverture d'horizon et une reformulation de visions d'avenir. Fait surprenant, les acteurs politiques, transgressent les "cahiers de doléances" des auteurs du quatorze janvier 2011et occultent leurs rêves. De ce fait, la campagne électorale, qui s'est déclenchée prématurément, accorde la priorité aux alliances et aux affrontements. Relativisons cependant, l'impact des "grenouillages sur face-book.  Le nouveau radiotrottoir opère, par la propagation de rumeurs infondées, une véritable chasse à l'homme politique. Les citoyens ne se laisseront certainement pas facilement dupés par ces procédés, en marge de la vie publique.

Des négociations sont en cours, pour constituer des fronts politiques, comme alternatives aux partis Nida Tounis, et an-Nahdha,  mis en valeur par les sondages d'opinion et considérés de ce fait comme hégémoniques. Al-joumhouri s'inscrit dans ce processus, sans rejeter une possible alliance présidentielle avec an-Nahdha, en faveur de son candidat. Les partis  de la mouvance "union pour la Tunisie", évoquent la possibilité d'un front électoral, en dépit de l'abstention de Nida Tounis. Une alliance des mouvements centristes sortis, d'attakattoul ou du Congrès doivent au préalable, réussir leur conversion de réseaux de dirigeants, en partis politiques, ayant des assises. A l'exception du front populaire dont la stratégie semble définie, dans la cadre de son idéologie de gauche, l'actualité politique tunisienne est marquée par "une guerre de mouvements", faisant valoir les repositionnements des dirigeants, aux dépens des batailles de l'opinion, ou même la prise en compte de l'inconscient collectif tunisien post-révolution.  Sans programmes politiques annoncés, des partis affichent leur souci de gouverner, avec des majorités de circonstances que les rapports de forces, au sein du nouveau parlement établiraient. De ce fait, les citoyens-électeurs sont dans un état de désarroi, propice à l'indifférence et peut être demain à l'abstention électorale. Comment les principaux partis appréhendent-ils cette quête de visions d'avenir, de rêves sinon d'utopies idéologiques, dans un monde qui effectué un virage à droite. Les sondages confirment les socles d'adhésion des deux partis importants Nida Tounis et an-Nahdha. Mais ne sous-estimons guère "les axes de fragilité" qui peuvent les affecter. La bataille électorale ne livre ses résultats que le jour du vote. Des imprévus, des états d'âme, des événements nationaux ou régionaux peuvent changer la donne. Faut-il aussi oublier "les manipulations" partisanes de certaines chaînes paraboliques, outre la possible intervention de l'argent perturbateur ?

Quel espoir peut porter Nida Tounis ? Formé pour rétablir l'équilibre des forces, suite à la victoire d'An-Nahdha, lors de la précédente consultation, il avait comme objectif déclaré, de faire échec à la théocratisation du régime. Est-ce que l'amélioration de ses relations avec le parti adversaire depuis la rencontre Essebsi/Ghannouchi et la mise à l'ordre du jour du dialogue ont mis fin à sa stratégie d'affrontement ? Son ménagement du discours théocratique de l'adversaire risquait d'affaiblir sa campagne électorale Or, la récente interview de son leader, Béji Caïd Essebsi, le 3 juillet, a rectifié le tir. Fidèle à son discours fondateur, le Président de Nida Tounis, a rappelé l'opposition entre les deux projets de société, excluant toute alliance et dessinant une démarcation idéologique. In fine, "l'inventaire" désastreux des deux gouvernements de la troïka est un argument de poids, que Nida Tounis doit rappeler et faire valoir, pour consolider son assise populaire.

Dans la ligne politique du leader Habib Bourguiba, qu'il conforte par un discours de gouvernance démocratique, Nida Tounis  défend les acquis de la modernité et de l'ouverture. Ce qui exige la mise sur pied d'un programme ambitieux de développement, de redéfinition du futur, répondant aux vœux des nouvelles générations. Peut être devrait-il privilégier l'écoute du terrain, aux négociations des dirigeants, pour faire valoir son leadership. Ne perdons pas de vue que dans la stratégie bourguibienne, il y a un rapport direct au peuple. Il ne s'agit point de reprendre le positionnement d'homme providentiel du père. Son discours de campagne devrait, peut-être,  consolider les acquis et poursuivre l'itinéraire de progrès, dénoncer les dérives nostalgiques et théocratiques et susciter l'adhésion des citoyens, par la prise en compte des questions de l'emploi, du pouvoir d'achat et de l'équilibrage régional. NidaTounis doit être, en effet, en rupture avec le conservatisme. Il faudrait donc  se réinventer, pour répondre aux défis de la conjoncture et faire le pari sur la jeunesse.

En ce qui concerne an-Nahdha, son relooking, après sa tactique de dénonciation de sa victimisation, a pour objectif de faire valoir sa "normalisation" comme parti politique. Suite à la chute du régime islamiste en Egypte, à la remise en question de son projet théocratique et à l'accord sur la feuille de route, an-Nahdha a réalisé qu'elle ne pouvait mettre à l'ordre du jour ses options en faveur d'un régime qui fait la synthèse entre pouvoir temporel et fondamentalisme. Elle a abandonné son  discours d'exclusion, malgré les tirs de barrage de ses alliés sur Nida Tounis et les partis destouriens. Mais son discours fondateur ne peut s'accommoder d'un processus de sécularisation, dans lequel le religieux est peu à peu relégué à la sphère privée, à l'individu. Pouvait-elle réussir son opération de séduction de l'extérieur, sans mécontenter sa base et son aile radicale ? Comment pourrait-elle réussir la démarcation entre l'essentiel et l'accessoire de sa pensée politique ? Peut-elle ignorer l'aspiration au mieux vivre de la population tunisienne ?   

D'autre part, l'initiative d'an-Nahdha, relative à sa quête d'un président consensuel fut une "bombe politique",  susceptible de bouleverser la donne électorale. Elle fut perçue par ses alliés, au sein de la troïka comme un lâchage ou du moins une recherche d'alternative à leurs alliances. De fait, la proposition contourne la bipolarité idéologique et déplace le débat des projets de sociétés, des alliances étrangères privilégiées et de l'inventaire négatif des gouvernements qu'elle a présidés. On évoqua volontiers "un écran de fumée", d'un parti fuyant le débat. L'élection présidentielle se trouvant ainsi mutée en "procédure référendaire". Or, la "révolution" instaure nécessairement la discussion, le choix, la concertation, la formulation de projets d'avenir. Est-ce à dire qu'an-Nahdha veut instituer "la pensée unique", déférant et préparant la mise à l'œuvre de son programme théocratique ? Ne s'agit-il pas plutôt d'une manœuvre, pour gagner du temps, vraisemblablement, en attendant le choix difficile de candidatures, entre ses deux anciens chefs de gouvernement ?

chaterkhalifa@topnet.tn

(L'économiste maghrébin, n°635 du 9 au 23 juillet 2014.)


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