Les enjeux stratégiques

Pr. Khalifa Chater

Des mutations géopolitiques internationales sont à l'ordre du jour. "Le XXIe siècle stratégique n'est pas  le prolongement du XXe siècle nationaliste et conflictuels", affirme  Jean Dufourcq (éditorial, enjeux stratégiques, Revue de Défense  Nationale, juin  2014). Peut-on élaborer une grille de  lecture des tendances à l'œuvre ? L'analyste Dominique David, qui s'interroge, estime cependant que  les mutations géostratégiques semblent instituer "une polarité désorganisée", puisque "le rapport entre les pôles n'est pas stables". En effet, ajoute-t-il, le système international n'est "ni unipolaire, ni bipolaire, ni multipolaire, au sens d'une organisation convenue, reconnue, ni aéropolaire, ni zéropolaire" (Dominique David, "puissances fluides, équilibrés instables", enjeux stratégiques, ibid.). Cette donne est confirmée par  le rapport du Conseil National du Renseignement,  publié récemment, qui identifie, pour la CIA, les perspectives économiques, sociales, écologiques et géostratégiques mondiales dans toutes les régions du monde, en 2035. Dans ce contexte s'inscrit la politique du Président Trump, qui a, d'ailleurs,  trouvé ce rapport, dans le bureau ovale.

Une multiplication de conflits de types nouveaux: Un rapport de la  cellule de prospective du ministère de la Défense britannique a précédé le rapport de la CIA. Il affirme que le monde en 2035 serait "surpeuplé, marxiste et infesté de groupes violents". La population mondiale pourrait atteindre 8,5 milliards d’habitants en 2035, dont 98 % vivraient dans des pays en développement, qui rassemblent déjà près de 87 % des moins de 25 ans. Sur la même période, les populations subsahariennes devraient croître de 81 % et celles du Moyen-Orient de 132 %. Les flux migratoires augmenteront. Selon le rapport, cette poussée démographique sera toujours synonyme de grande instabilité au Moyen-Orient, et dans une moindre mesure dans le nord de l’Afrique. Les tensions entre le monde musulman et l’Occident devraient perdurer.  La mondialisation pourrait conduire à un niveau d’intégration internationale tel que les guerres entre Etats pourraient devenir impossibles. En revanche, elle pourrait créer des “conflits interrégionaux” où des communautés d’intérêt s’affronteraient par-delà les frontières nationales. Une “coalition terroriste”, rassemblant des opposants réactionnaires ou révolutionnaires tels que les ultranationalistes, les groupes religieux et même certains militants écologistes extrémistes, pourrait mener une campagne mondiale plus intense. Le rapport revient sur plusieurs grandes questions telles que l’importance économique croissante de l’Inde et de la Chine  et la militarisation de l’espace (rapport de 90 pages, résumé par the guardian. 9 avril 2007).

Le  rapport  de la CIA (2016) affirme que jamais nos sociétés n'ont été menacées par autant de périls. Nous vivons dans un monde de plus en plus intégré et interdépendant. Comment les États-Unis dirigés par Donald Trump exerceront-ils leur leadership ? La Russie demeurera-t-elle agressive si son économie faiblit? Comment l'Europe va-t-elle affronter sa crise d'identité et la montée des populismes ? Dans les vingt prochaines années, la population chinoise continuera à vieillir et l'Afrique connaîtra la croissance démographique la plus élevée au monde. Comment affronter le réchauffement climatique, les cyber-attaques et les actes terroristes ? La prospective de la CIA  évoque " une multiplication de conflits de types nouveaux". Sur le plan intérieur, les mouvements sociaux et ethniques gagnerait de pouvoir d'action, face à des Etats dépassés. Sur le plan extérieur, la désagrégation des grands systèmes d'alliance, la compétition accrue entre les grandes puissances, la menace terroriste et l'instabilité des Etats les plus fragiles seraient autant de facteurs d'instabilité. Les limités entre la guerre et la paix auront aussi tendance à se brouiller. Le rapport fait valoir l'essor fulgurant de la Chine, la désindustrialisation rapide de l'Occident, les vagues de migration vers l'Europe (résumé du rapport, par Le Figaro, 6 février 2017).

Une compétition ouverte : Suscitant la surprise, le Président Donald Trump esquisse de nouvelles "lignes rouges". Il s'en prend à la Chine et à l'Iran. Il remet en cause le concept d'une Chine unique et conteste sa politique océanique. En ce qui concerne l'Iran, il conteste l'accord sur le nucléaire. De ce fait, la mer de Chine et le Moyen-Orient sont transformés en "table de Poker" (Alain Frachon, "Maison Blanche et lignes rouges", Le Monde, 10 février 2017).  D'autre part, l'islam politique et ses éventuels dérives suscitent son inquiétude. Sa politique isolationniste s'accommode des velléités d'interventions, suscitant des risques de tensions et bien au-delà. D'autre part, sa politique protectionniste remet en cause les relations commerciales avec la Chine et l'Europe. Or la "pax americana" est à l'épreuve des défis stratégique de demain (Entretien avec l'universitaire canadien, Charles Philippe David, Trump menace tout l'édifice international, construit par les Etats Unis, depuis 1945, Le Monde, 14 février 2017). La multipolarité est ainsi dominée par les USA, la Russie, la Chine et prend acte de l'émergence des puissances émergeantes : Inde, Japon, Iran etc. Tenant compte des continuités essentielles, le gouvernement américain a atténué sa politique israélienne et réactualisé l'engagement «inébranlable» des Etats-Unis au sein de l'Otan, pour rassurer des alliés inquiets des propos de Donald Trump. Signe des temps nouveaux et de la contestation géostratégique, la Russie a prôné samedi 18  février, à Munich un ordre mondial "post-occidental". S'exprimant à la Conférence pour la sécurité de Munich qui réunit un parterre de dirigeants étrangers dont le vice-président américain Mike Pence, M. Lavrov a annoncé la fin de "l'ordre mondial libéral" conçu selon lui par "une élite d'Etats" occidentaux à visées dominatrices.  Mais ne perdons pas de vue, les relations entre le discours du Président Trump – fut-il apparemment incantatoire ! – et le diagnostic du rapport de la CIA, qui lui a été remis et sans doute préparé à son intention, après son élection.

chaterkhalifa@topnet.tn

 

Les enjeux stratégiques, in L'économiste maghrébin,  n°707, du 8 au 28 mars 2017.



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