Les pays maghrébins, à l'épreuve de leurs frontières

Khalifa Chater

 

Fussent-elles des  lignes marquant la séparation entre deux territoires relevant de juridictions différentes, les frontières constituent des aires d'échanges d'hommes et de marchandises, reliant plutôt que séparant des pays voisins. Limite territoriale, la démarcation plutôt virtuelle qu'elle institue, distingue des pouvoirs étatiques aux niveaux géographiques et politiques. La notion de frontière au sens actuel, qui succède à celle de confins, est associée au développement de l'État-nation  moderne. Définie par l'intégration d'un royaume et traduite par le paiement de l'impôt à son souverain, la frontière délimite désormais le territoire, géré par son régime politique spécifique. L'appartenance des pays maghrébins à une même communauté religieuse et culturelle et les épreuves communes de la colonisation, rapprochaient leurs peuples et faisaient valoir la solidarité maghrébine effective. Elle est désormais institutionnelle, depuis la création de l'UMA. Mais les régimes différentiés, depuis la révolution du "printemps arabe" ont redéfini les frontières, comme possibles zones de démarcations idéologique. Ne serait-il pas exagéré d'affirmer que les pays maghrébins sont désormais et dans une certaine mesure, à l'épreuve de leurs frontières.

La guerre civile en Libye implante le terrorisme : Ansar ach-Charia, installé à Benghazi et allié à d'autres groupes radicaux,  affronte les forces alliées au général Haftar. Fajr al-islam domine la Tripolitaine. Dans l'Est, l'Etat islamique a pris le contrôle de Derna. D'autre part, "les frontières poreuses, dans le Sud, sont un atout pour Aqmi, dont la région est devenue une base arrière" (Maryline Dumas, "la Libye dans la guerre des factions", Le Monde, 14 novembre 2014). La guerre civile  remet en cause la stabilité et la sécurité. Elle a ses effets conséquents sur les pays du voisinage (trafic d'armes et infiltration de jihadistes).

Les risques d’infiltrations terroristes, en Tunisie : Les frontières tunisiennes sont affectées par des infiltrations de terroristes et d’entrées d’arme : En Libye, le régime de Kadhafi a accumulé des réserves d’armes,  désormais accaparés par les seigneurs de guerre et les formations terroristes.  Ce qui explique la vigilance des forces de sécurité et de l’armée à la frontière et aux points de passage avec la Libye. Le ralentissement des échanges entre la Libye et la Tunisie, dans ces circonstances, a suscité la colère et les protestations des régions du Sud, particulièrement de Dhehibat et Ben Gardane. La question frontalière tuniso-libyenne préoccupe, désormais, les acteurs politiques tunisiens. Solution préconisée, la création d’une zone franche, dans la ville de Bengardane; elle devait dynamiser la vie économique, affectée par les vicissitudes des échanges tuniso-libyens (déclaration du ministre du Commerce, 4 mars 2015). Situation périlleuse le long de la frontière algérienne : La montagne Chaambi, subit des infiltrations terroristes. Mais la condamnation du terrorisme par les gouvernements de Tunis et d’Alger institue une coopération sécuritaire salutaire. Nous partageons le diagnostic de l’expert Mazen Cherif, qui estime que les deux niveaux des défis sécuritaires internes et externes « interagissent, traçant les contours d’un projet régionaliste terroriste » (« Sécurité : des prévisions alarmantes », L’Economiste maghrébin, n° 653, du 4 au 18 août 2015).

Algérie, une stratégie d'endiguement : Après les épreuves des années 1990, on ne parle plus, en Algérie  que de terrorisme "résiduel". Sa politique d'endiguement, éloigna la menace vers les frontières essentiellement méridionales. Les groupes armés du Nord se sont repliés vers la zone sahélienne. L'Algérie doit faire face à un front, dans sa profondeur stratégique, illustrée par l'attaque de Tingenroutine, en janvier 2013. Le groupe terroriste  aurait attaqué, à partir de la frontière libyenne, après un cheminement dans le Nord du Mali (Mélanie Matarez, " les trois âges de la lutte anti-terroriste", Magazine Afrique, novembre-décembre 2014). Depuis lors, Aqmi, développant son action, dans la zone sahélienne est devenu un acteur important, dans la région. "On sait maintenant, qu'on ne peut plus être tranquille et confiant, derrière une frontière", affirmait un cadre de l'armée algérienne (ibid.).

Situation similaire au Maroc : Agissant à partir des régions frontalières du Sud, Jund  al-Khilafa (qui a revendiqué la décapitation du Français Hervé Gourdel en septembre 2014),  affirme qu'il mène un combat transfrontalier pour l'établissement d'un califat maghrébin sur le modèle de Daesh. Au total, 147 affaires de terrorisme impliquant 323 individus ont été portées l'an dernier devant la justice marocaine. Plus du double qu'au cours de l'année 2013 ("Maroc : les nouvelles filières de Daesh", site Jeune Afrique). Dans le voisinage des frontières des agglomérations marocaines, sous occupation espagnole, les terroristes ont aménagé des camps d'entraînement. D’après un rapport du think-tank espagnol "AICS" (Asesoria de Inteligencia y Consultora de Seguirdad), ces camps se trouveraient dans une région montagneuse difficile d’accès, baptisée "le triangle noir", une zone située entre les villes de Fnideq, Tétouan et Tanger. Les Jihadistes infiltreraient les villes autonomes de Sebta et Melilla. Ce qui explique la coopération du Maroc et de l'Espagne, dans la lutte contre le terrorisme. (Jalil Laaboudi, "des camps d’entraînement de jihadistes au nord du Maroc",  site Biladi, 26 février 2015).Rappelons d'autre part, que les frontières à l'est, avec l'Algérie sont bloquées, à la suite du différend du Sahara Occidentale. Mais la fermeture des frontières n'empêche pas les infiltrations des terroristes, combattus par les deux Etats.

La Mauritanie s'implique dans la politique sécuritaire du Sahel: Le contrôle des infiltrations des mouvements, Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), dont les quartiers généraux se trouvent au Niger et au nord du Mali, a été érigé en priorité. La Mauritanie a réussi des raids contre AQMI en 2010 et 2011.  D'autre part, la présence des forces mauritaniennes a été renforcée au niveau des frontières sud-est avec le Mali et nord avec l’Algérie, pour « faire face au danger terroriste ».

 La Mauritanie inclut, davantage, sa politique sécuritaire,  dans le G5 Sahel, qui englobe outre la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad et le Burkina Faso. Il s'agit pour les participants de trouver des solutions permettant aux pays concernés de mettre en place des mécanismes de coopération sécuritaire commune. Cette structure favoriserait un réseau commun d'échanges d'informations à caractère sécuritaire et un cadre appropriée pour la formation dans le domaine de la sécurité et de la surveillance des frontières. A cet effet une réunion des ministres de l'intérieur s'est tenue en mai 2014. Ses recommandations ont été mises en œuvre lors de la réunion d'expert de Nouakchott du 10 mars.

Conclusion : Dans cette nouvelle conjoncture marquée par une recrudescence du terrorisme, dans l'aire arabe (Syrie et Irak),  l'expansion du mouvement Daeche, la montée des périls, dans le sahel africain, possible relais du jihadisme, à ses frontières, les gouvernements maghrébins, font preuve à juste titre de vigilance.  Fait évident, ils maitrisent leurs frontières mais n'occultent pas les risques.

Peut-être serait-il pertinent d'adopter la solution préconisée par la Tunisie, à savoir la création de zones franches, dans les régions frontalières, pour développer le commerce officiel et limiter les opérations de contrebande, plus ou moins liées aux transgressions terroristes.

D'autre part, les défis sécuritaires au Maghreb,  constituent une préoccupation régionale. Ils nécessiteraient, « le  renforcement de la coopération internationale et régionale en matière de défense ». Ce diagnostique  du président de la république tunisienne, Béji Caïd Essebsi est pertinent (audience  avec ministre de la Défense Farhat Horchani, le 27 février 2015).

(L'Economiste Maghrébin  n°654

 du 18 mars au 1er avril 2015).



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