Libye, vers une sortie de crises ?

Pr. Khalifa Chater

Le décryptage des enjeux régionaux et internationaux, en Libye, n'est pas aisé. Ils ne  sont pas explicités par les acteurs. Fait d'évidence, les jeux de rôles en Libye, confortent  la dynamique interne et encouragent la lutte entre les différentes mouvances.  Ils exploitent  la bipolarité géopolitique, dans la guerre de positions entre les acteurs. Mais la dynamique interne reste, dans une large mesure, essentielle. L'actualité de cette transition connait des flux et des reflux, dans une conjoncture d'instabilité.

La Libye, un enjeu international ? Le non-dit permet de supposer un jeu de rôle régional important. La démarcation de la carte géopolitique arabe  expliquerait les préférences des Emirats et de l'Egypte, du pouvoir de Tobrouk.  Qatar et la Turquie serait plutôt favorables  aux pouvoirs établis à Tripoli  et surtout à  Fajr al-Islam: Les entretiens de la délégation, de Tripoli à Qatar, le 12 mars 2017, confirmerait ce soutien (Al-Arab, 16 mars 2017).

D'autre part, la Russie s'intéresse de plus en plus, à la Libye, avec une préférence, évidente pour Haftar. D'ailleurs, le maréchal s'est rendu à Moscou, à deux reprises le 27 juin et le 29 décembre 2016. Un lien a été établi d'une manière "indéniable" entre la Russie et les forces du général Khalifa Haftar, a déclaré le chef des forces armées américaines en Afrique (Reuters, 24 mars 2017). Fait de notoriété publique, plusieurs pays occidentaux dont les Etats-Unis ont dépêché des forces spéciales et des conseillers militaires au cours des deux dernières années en Libye.  L'envoyé spécial américain, Jonathan Winer reconnait qu'il était en contact avec les importants acteurs libyens : Ses rencontres avec Sarraj et Haftar, en novembre et décembre et Aguila, en décembre, lui ont permis de connaître leurs points de vue et d'affirmer "la guerre des légitimités", de différents protagonistes. Il reconnait qu'il leur a recommandé d'entrer en négociation, de former un gouvernement provisoire et d'organiser des élections, en 2018 (interview de Winer, conférence du centre Rafik Hariri, pour le Moyen-Orient, 25 mars 2017, reportage de la chaîne libyenne 218). L'envoyé spécial affirme ses conclusions pessimistes, à la fin de sa mission, après l'élection du Président Trump. D'autre part, la reconstruction post-guerre de la Libye suscite déjà une compétition entre les puissances. L'Italie regarderait plutôt vers Tripoli, alors que la Grande Bretagne s'était rapproché de Haftar, intérêt pétrolier oblige. Mais les positions d'attentes n'excluraient pas les manœuvres, underground, vraisemblablement avec les différentes mouvances.

La médiation des pays du voisinage permettrait-elle de circonscrit, les jeux de rôles ?  La proposition tunisienne de médiation des pays du voisinage, préoccupés par le sort de la Libye, qui affecte leur sécurité, avait pour objectif de faire valoir la dynamique interne et de marginaliser les interventions étrangères.  Elle a, d'ailleurs, rapproché les ponts de vue des pays du voisinage: Le Caire semblait plus proche du Maréchal Haftar. Le régime égyptien se définit, en effet, par sa remise en question du pouvoir des Frères musulmans. Pouvait- il se désintéresser de la Libye, pays voisin, où travaillaient 2,5 millions de ses citoyens, avant la chute de Kadhafi.  L'Algérie ménageait le bloc rival, établi en Tripolitaine. La sécurisation de sa frontière - longue de 982 km - est une priorité stratégique, dans une zone saharienne exposée à tous les trafics d'armes. Tout en partageant cette donne, la Tunisie entretenait des liens réguliers avec le gouvernent de Sarrage, sans exclure les différents protagonistes. Repositionnements et rapprochements des points de vue, des pays du voisinage : Les Algériens ont reçu, en décembre 2016, le général Haftar et  Faez Sarrage. Le Caire à invité Sarrage et Haftar le 14 février. Mais leur réunion n'a pu avoir lieu. Le maréchal s'est désisté au dernier moment. Les divergences sur le contenu d'une solution politique et surtout sur la direction de l'armée nationale n'ont pas été surmontées. Tunis a reçu le gouvernement Sarraj et les différents acteurs, à maintes reprises. Elle attend la visite du maréchal Haftar. Le Sommet des pays du voisinage, prochainement à Alger, est appelé à redynamiser la médiation.  

D'ailleurs, de multiples initiatives régionales et internationales ont tenté d'engager les négociations entre les protagonistes. Les interventions de l'ONU, de l'Union Africaine et la médiation des pays de voisinage ont tenté d'encourager des négociations, sans résultats évidents. Dernière initiative, la réunion, le 18 mars, des représentants de l’ONU, de l’Union européenne, de la Ligue arabe et de l’Union africaine, au Caire, a affirmé des vœux pieux.

Libye, une conjoncture d'affrontement : Le gouvernement de Sarraj, soutenu par l’ONU, mais contesté par Tobrouk, a obtenu le ralliement de certaines milices, depuis son entrée en fonction en mars 2016. Les derniers affrontements, à Tripoli, atteste cependant les actuelles divisions entre les milices, qui transgressaient d'ailleurs, l’autorité du gouvernement Sarraj. La région de Tripoli, qui représente 70% de la population vit actuellement une crise d'instabilité.

L'Est du pays est dominé par l'armée du maréchal Haftar. Sa stabilité a été mise à l'épreuve par l'entrée en guerre, de la Brigade de Défense de Benghazi. Emanation du Conseil de la Choura révolutionnaire de Benghazi, intégrant certains noyaux jihadistes, des proches d'al-Qaida et d'autres de l'organisation Daech, la Brigade de Défense de Benghazi a été formée en 2016. Contre toutes attentes, elle a réoccupé le Croissant pétrolier. Mais les troupes de Haftar sont revenus à la charge et ont repris ces gisements pétroliers, le 16 mars 2017.

Fait important, cette plate-forme d'exportation du brut pétrolier est une région stratégique. Elle  joue un rôle majeur, pour la définition des rapports de forces. La production de la Libye atteignait avant les combats de mars 700.000 barils, par jour, plus du double de son niveau, il y a un an, mais loin du nombre - 1.600.000 barils par jour -, qu'elle produisait avant la chute de Kadhafi. (Frederic Robin, "en Libye, le maréchal Haftar  récupère le croissant pétrolier", Le Monde, 16 mars 2017). Les derniers développements du croissant pétroliers bloquent ou du moins retardent  les médiations, en vue de réunir les protagonistes, autour d'une table. Comment sortir de l'impasse libyenne ?

L'appel à la promotion du vivre ensemble ! La parution des actes du colloque " le vivre ensemble", en Libye, organisé en collaboration avec le Centre de Recherche de Benghazi et le   laboratoire  de l'économie médiévale de la Faculté des Lettres de Tunis (Tunis, 5 - 6  mai 2016) annonce une volonté de transgresser la crise libyenne et d'appréhender les conditions du vivre ensemble, entre toutes ses compositions sociales. Conclusion pertinente de Zahi Mgiri, de l'université de Benghazi, il fait valoir la "démocratie participative, comme moyen de coexistence politique, en Libye, dans la conjoncture de la construction de l'Etat, de la crise identitaire et de la problématique de la légitimité. Mahmoud Abousoua, de l'université de Tripoli estime que la coexistence est une condition nécessaire à la sécurité de la Libye et des pays du voisinage. Amel Labidi, de l'université de Benghazi examine l'état des valeurs du vivre en commun, dans les programmes scolaires, post-révolution. "L'enseignement de la conscientisation politique, dit-elle, devrait constituer l'alternative de l'éducation nationale", telle qu'elle fut pratiquée sous l'ancien régime.   Prenons la juste mesure de l'appel à la promotion du vivre ensemble, des universitaires libyens, pour créer l'environnement de sortie de crise.

in L'Economiste maghrébin, n°709, 5 au 19 avril 2016


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