Machrek-Maghreb, les pôles de crises

Pr. Khalifa Chater

L'aire arabe vit des guerres régionales, qui ont accompagné et pris le relai des soulèvements du "printemps arabe' et des guerres civiles qui s'en sont suivies (Syrie, Yémen, Libye etc.). La situation s'est aggravée par l'entrée en scène de Daech, L'évolution des faits affecte, bien entendu, la carte géopolitique des alliances et explique l'intervention des grands acteurs.

La Syrie, une guerre régionale : Les négociations entre les Etats-Unis et la Russie (Obama/Poutine, le 5 septembre, en marge du G 20)  attestent le souci d'arrêter la montée des périls. Suivi de ce sommet, par une  rencontre entre le secrétaire d'Etat américain John Kerry et son homologue russe Sergueï Lavrov, à Genève, le 9 septembre, les Russes et les Américains, qui soutiennent des camps adverses en Syrie, ont annoncé un accord sur une trêve. Outre la lutte contre l'organisation Etat islamique (EI), les deux parties sont convenues de renforcer leur action contre toutes les forces jihadistes, notamment le Front Fateh al-Cham, ex-front al-Nosra qui a renoncé formellement à son rattachement à Al-Qaïda.

Ce t accord pourrait-il mettre fin à la guerre régionale, engagée en Syrie ?  Les pays du Golfe et la Turquie soutiennent les différentes composantes de la résistance. Au sol, l’armée syrienne a reçu le renfort du Hezbollah libanais et de combattants iraniens, irakiens et afghans. Dans les airs, les avions et les hélicoptères russes bombardent les positions rebelles. D'autre part,  les Kurdes s’allient parfois au régime contre des groupes rebelles et parfois à des combattants sunnites arabes pour attaquer Daech, entité jihadiste, occupant un territoire à cheval, sur les deux pays. Les fronts se sont ainsi multipliés en Syrie, mettant à leur merci les populations otages.  Or, c'est une loi de la guerre : plus un conflit dur, plus les radicaux prennent l'ascendant sur les modérés. Changement de l'attitude de la Turquie, depuis le coup d'Etat avorté et la prise de distance de l'alliance occidentale, elle  a lancé mercredi 24 août, sa plus grosse opération militaire en Syrie depuis le début de la guerre. Mais l’opération était également dirigée contre le Parti kurde de l’Union démocratique (PYD), dans le nord de la Syrie. Annonce d'une nouvelle orientation, qui serait plus conforme aux rapprochement avec la Russie et l'Iran, la Turquie souhaite être "plus active" sur la crise syrienne dans les six mois pour tenter de faire "cesser le bain de sang", a annoncé samedi 20 août, son Premier ministre. "Que nous l'aimions ou pas, Assad est aujourd'hui l'un des acteurs" de la guerre dans ce pays et il est possible de "lui parler pour la transition" déclara le Premier ministre turc.

L'accord a été annoncé, dans le contexte de la bataille décisive, pour le contrôle d'Alep, la deuxième ville de Syrie, entre les rebelles et le régime syrien. Rappelons que les rebelles  sont assiégés, dans l'est de la ville, par les forces gouvernementales. Ils sont fragilisés par la perte mi-juillet, de la route dite du Casteillo, leur dernière ligne de ravitaillement avec la Turquie.  Une contre-attaque depuis le sud de la ville, leur a permis de briser le siège. Mais le statu quo ne leur serait pas favorable.  

Les Russes et Américains pourraient-ils et voudraient-il imposer cet accord à leurs alliés? Les acteurs locaux et régionaux sont-ils plus ou moins dépendants de leurs parrains extérieurs, comme ils l'étaient pendant la guerre froide ? La trêve est entrée en vigueur, lundi 12 septembre. Le cessez-le-feu doit permettre d'améliorer les conditions de travail des organisations humanitaires et de venir en aide aux populations civiles piégées par les combats. Mais pourrait-il créer les conditions d'une sortie de crise ?   

La situation Libyenne : Suite à la disparition de "l'appareil d'Etat" kadhafien, les entités tribales et les pouvoirs locaux et régionaux remirent en cause, conjoncturellement l'Etat-nation. Les aléas des élections ont établis deux pouvoirs :

-      le « gouvernement de Tripoli » basé à l'ouest dans la capitale Tripoli, dominé par les Frères musulmans et soutenu par le Qatar, le Soudan et la Turquie;

-      le gouvernement du Chambre des représentants élus en 2014, connu sous le nom de « gouvernement de Tobrouk », basé à l'est du pays. Ce gouvernement peut compter sur la loyauté du général Khalifa Haftar. Il  serait   ponctuellement soutenu par l'Egypte et les Emirats arabes unis.

Suite à l'intervention de l'ONU, les négociations entre les protagonistes à Skhirat, Alger et Tunis,  ont permis la formation du gouvernement d'union de Faez Sarraj. Mais il trouve des difficultés à prendre le relai des pouvoirs établis. La situation s'est aggravée par l'émergence de Daech. Elle a, d'ailleurs, pris le contrôle de Syrte, au cours du premier trimestre 2015. La bataille pour la reprise de la ville natale de Moammar Kadhafi a été engagée, avec l'appui de l'aviation américaine, à la demande du gouvernement de Faez Sarraj. Le soutien des USA aux forces gouvernementales semble avoir sceller le sort des jihadistes. Dimanche 28 août, les brigades anti-Daich, ont lancé un dernier assaut, qui se voulait décisif. La bataille s'achève, par une lente opération de nettoyage, rue par rue. A plus ou moins brève échéance, Syrte sera libérée. D'ailleurs, les forces impliquées étaient pour la plupart de Misrata, la base aérienne des assaillants à 250 km à l'Ouest (Louis Imbert, "à Syrte, les derniers feux du califat", Le Monde, 31 août 2016). Ces milices de Misrata,  ne sont pas en bon terme avec l’armée libyenne de l’est dirigé par Khalifa Haftar, qui n’a pas voulu participer à cette bataille de Syrte. D'autre part, l'assaut surprise mené les 11 et 12 septembre, par les forces du général Haftar contre les terminaux pétroliers pourrait déclencher une bataille directe entre ses hommes et les brigades fidèles au gouvernement d'union nationale. Geste de bonne volonté, les forces du général Haftar ont affirmé mercredi 14 septembre, avoir remis la gestion de ces principaux terminaux pétroliers du pays,  à la Compagnie nationale du pétrole, même si elles continuent d'en assurer la surveillance.

Fait évident, le gouvernement Sarraj n'a d'ailleurs qu'une emprise relative, depuis son installation en mars. Les membres du dialogue politique libyen, dont est issu le gouvernement d’union nationale (GNA), se sont à nouveau réunis à Tunis, les 5 et 6 septembre, sous la présidence du Chef de Mission des Nations Unies de soutien en Libye, afin d’avancer dans la mise en œuvre de l'accord inter-libyen, signé fin 2015, et d'assurer une direction consensuelle de l'armée. Problème grave : comment intégrer le général Haftar, dans le gouvernement d'union ? On ne parvint pas à conclure un accord.

Conclusion : La crise syrienne a donné lieu à une guerre régionale, dans le cadre de la démarcation géopolitique. Elle fut affectée par les jeux de rôle des pays du Golfe, de la Turquie et de l'Iran. Conséquence de cette donne, les pays du voisinage, ont été d'une neutralité relative. En Libye, par contre, les effets d'un affrontement régional sont moins évidents. Evitant de s'impliquer et de prendre parti, le voisinage maghrébin   s'est plutôt mobilisé, pour rapprocher les protagonistes. La dénonciation officielle  de Daech, par les différents acteurs régionaux et internationaux, devraient rapprocher les points de vue. Mais les prises de positions différentielles et les jeux dans l'underground ne favorisent pas la transgression du contexte conflictuel, dans la région.

chaterkhalifa@topnet.tn

L'Economiste Maghrébin, n° 6693,  du  21 septembre au 5 octobre 2016.


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