Maghreb, la peur de l'avenir …!

Pr. Khalifa Chater

 

Deux événements marquent l'actualité maghrébine: les élections algériennes et la crise de l'Etat libyen, dans un climat  général de la peur d'une extension  du terrorisme. Les priorités de l'heure concernent le redressement de l'économie.  prise en otage par les aléas de la conjoncture :  la multiplication des sit in par un processus libertaire sans contrôle, en Tunisie, les velléités d'autonomie des seigneurs de guerre, en Libye, les hésitations entre le statu quo et l'aventure, en Algérie et l'impact des changements globaux du "printemps arabe", sur le Maroc et la Mauritanie. D'autre part, les pays du Maghreb,  sont défiés par l'extension du jihad armé, qu'ils combattent avec vigueur. Menace évidente, les armes échappées du chaos libyen, irriguent désormais les mouvements terroristes en Tunisie, en Algérie et bien au-delà, en Afrique subsaharienne.

Dans ces conditions, l'UMA est paralysée, en situation d'attente. Son appareil de gestion,  tente de poursuivre le rapprochement et de rappeler l'esprit de l'alliance régionale, dans le cadre de son indépendance, par rapport aux acteurs de la conjoncture de la transition. Est-ce que le développement des relations bilatérales, faute de mieux, est en mesure de compense l'absence de fait, de la stratégie régionale, dans son système auto-bloqué, bien avant, il est vrai, les tempêtes du "printemps arabe".

Libye, la dérive anarchique : L'objectif prioritairede "la révolution" libyenne  était la reconstruction de l'Etat  et  la création, plutôt que la réactualisation de ses institutions. La Jamahiriya, sous Kadaïf avait, en effet, dénaturé l'Etat et remis en question ses structures de gouvernement. Il fallait donc transgresser "le compromis de gouvernement", de la conjoncture post-révolution. La tâche ne fut pas aisée. La première élection libre,  le 7 juillet 2012, devait consacrer le nouveau régime. Les libéraux libyens, qui ont triomphé, sont en fait, “des islamiste modéré qui refusent le Jihad et le "wahhabisme saoudien". Mais ils comptent appliquer la charia islamique”.

L'importance de la donne tribale et la faiblesse des structures de l'Etat expliquent le climat d'instabilité et de sécurité dominant.  Le gouvernement n'a pas réussi à désarmer les milices, ni à faire valoir le consensus unitaire. Le premier ministre, Ali Zidane, qui prêta serment 14 novembre 2012, fut contesté. Il fut enlevé, par des ex-rebelles, durant quelques heures le 10 octobre 2013. Le 11 mars, il est démis de ses fonctions par le Parlement. Son successeur Abdalla al-Thani, victime d'une agression, décida de démissionner, le 13 avril. Instabilité politique, remise en cause de la légitimité du pouvoir central, la solidarité clanique et la corruption distributive (contrôle des terminaux pétroliers de l'Est libyen  par les seigneurs de la guerre), remplacent volontiers le ciment civique. Fait grave, depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, les représentations diplomatiques sont régulièrement la cible d'attaques et d'enlèvements. L'ambassadeur de Jordanie, Fawaz Aitan, a été enlevé, le 15 avril 2004, à Tripoli par des inconnus. Deux diplomates tunisiens ont été pris en otages. Des égyptiens ont subi le même sort. Est-ce à dire que la Libye est désormais ingouvernable? Fait certain, la Libye est désormais une aire d'affrontement  qui menace son voisinage.  Est-ce que sa situation actuelle est "un appel ouvert à l'intervention extérieure" ? (Ali Ibrahim, Charq awsat,  22 avril 2014).

Elections algériennes, au-delà de la continuité : Des observateurs affirmaient hâtivement que les élections algériennes étaient sans enjeux. Il n'en n'est rien. Alger constitue un enjeu essential pour ceux qui veulent assurer l'extension du "printemps arabe" et du "Grand Moyen-Orient", dans une aire marquée par le développement du terrorisme jihadiste. Dans son voisinage méridional, le Sahel africain est instable.  

Les six candidats au scrutin ou leurs représentants ont certes,  axé leurs discours électoraux sur des thèmes de la vie courante, au plus près des centres d'intérêt de leurs électeurs potentiels (l'agriculture, la santé, la jeunesse, les loisirs). Mais, fait plus important, le processus électoral devait proposer à l'Algérie, le choix entre la continuité et l'aventure.  Fait spécifique, la mémoire de la guerre civile, qui a déstabilisé le pays dans les années 1900, explique l'option d'un choix de prudence, soutenu par l'appareil gouvernemental.  Faisant valoir la continuité, le président sortant, Abdelaziz Bouteflika, a remporté les élections présidentielles avec 81,53% des suffrages exprimés. Le taux de participation pour ce scrutin qu'une partie de l'opposition, dénonçant par anticipation des fraudes, avait appelé à boycotter,  s'établit à 51,7%. Son principal adversaire Ali Benflis, également home du régime -  ancien dirigeant du Front de libération nationale (FLN), ancien Premier ministre, obtient 12,18%. Mais  la nouvelle conjoncture doit inciter le pouvoir algérien à plus d'écoute des contingences de la vie quotidienne, et à la prise en compte du défi sécuritaire régional. Des observateurs annoncent la nomination prochaine d'un vice-président, pour conforter la continuité et ouvrir des perspectives d'avenir, où Ali ben Fliss et les autres candidats resteraient en réserve de la république. Fait plus important, la nouvelle donne interne et régionale devait inciter l'establishment algérien, à engager un renouvellement politique, une promotion de la jeunesse et une diversification de l'économie.

Tunisie, une accalmie : La rédaction d'une constitution consensuelle et le remplacement du gouvernement de la troïka par un ministère de compétences, sans engagement dans la vie politicienne, ont, pour objectifs, de sauver le processus révolutionnaire, de sauvegarder les acquis et de créer les conditions d'une alternance politique pacifique.  Prenant acte de la nécessaire écoute de l'opinion, en-Nahdha aurait abandonné ses revendications théocratiques. Elle  remet en cause, en effet, son opposition  aux droits des femmes, à la liberté du culte et abandonne sa demande relative à l'établissement de la charia, sinon du califat. Mais jusqu'ici, point de désaveux, sans réserves, du discours sans nuance de son aile radicale. D'ailleurs, le report des congrès d'en-Nahdha et de Nida Tounis,  atteste que ces deux partis concurrents, sont pour le moment en train de raccorder leurs violons, chacun de son côté, afin de définir leurs stratégies respectives de compromis, sinon de consensus. Ils vivent, vraisemblablement,  l'ère des débats internes et de reconstruction idéologique.

Fait grave, l'effondrement de l'économie et l'endettement du pays qui s'en suivit, suscitent des inquiétudes.  Le nouveau gouvernement dut emprunter 350 milliards pour verser les salaires d'avril. Il  devrait encore trouver 600 millions de dinars jusqu’au mois de juillet 2014, pour pouvoir éviter un déficit probable dans les fonds alloués aux salaires et autres dépenses. Les réactions en chaîne de la faillite de la gestion de la troïka  limite le champ d'action du nouveau gouvernement, dans le domaine de l'investissement, la lute contre le chômage et le développement des régions défavorisées. Dans de telles conditions, le gouvernement peut, au mieux,  assurer une accalmie, limitant les enjeux de la paix sociale et le redressement général. Le développement du terrorisme n'est pas de nature à consolider cet équilibre instable, pour faire face aux défis et ouvrir  des perspectives ambitieuses.

Conclusion : La question sécuritaire  constitue désormais la préoccupation essentielle des pays du Maghreb. Ce souci partagé et qui se prolonge dans l'Afrique subsaharienne, devait inciter les Etats du Maghreb à remettre leurs pendules à la même heure. Ne serait-il pas utile et pertinent, pour répondre aux défis commun actuels, d'élargir les compétences de l'UMA, à la prévention sécuritaire. Mais sa conversion éventuelle en alliance sécuritaire, parait pour le moment prématurée, vu l'absence actuelle d'un consensus des différents régimes nord-africains.  Est-ce que le développement des relations bilatérales, mises en œuvre, par l'Algérie et la Tunisie, pour faire face au défi sécuritaire est susceptible de réunir l'ensemble des pays de l'UMA. Wait and see.  

(L'économiste maghrébin, n°630, du 30 avril au 14 mai 2004).

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