Moyen-Orient : enjeux et défis du jeu diplomatique

Pr. Khalifa Chater

L'actualité confirme les dessous internationaux du printemps arabe. L'évolution atteste le passage du jeu underground, aux interventions caractérisées, dans les relations différentielles, selon la démarcation géopolitique. En Syrie, au Yémen et en Libye, les acteurs nationaux sont sous contrôle des metteurs en scène régionaux et internationaux, qui les intègrent de fait dans leurs aires d'alliance. Exceptions tunisienne et égyptienne, l'autodétermination des peuples est un vœu pieux, dans des leurs opérations de mise en dépendance. Fait dominant, Daeche remet en cause les Etats-nations en Irak, en Syrie, en Libye et bien au-delà. Quels sont ses soutiens réels,  ses alliés objectifs, dans leur stratégies du chaos ? Quels sont les intérêts qu'ils servent et ceux qu'ils desservent ? Les vendeurs d'armes confortent volontiers les acteurs militaires de différentes obédiences. Mais il y aurait sûrement des intérêts supérieurs que l'histoire immédiate n'a pas été encore en mesure de dévoiler.

La crise syrienne constitue l'apogée des interventions extérieures. Soutenue par les pays du Golfe, la Turquie, les USA et des puissances européennes, la contestation populaire du régime Assad a été relayée par les mouvements radicaux al-Nusra, alliée d'al-Kaïda et Daeche, partisan de l'instauration du califat islamique mythique. Repli du pouvoir baathiste, sur une bande dans l'ouest du pays, allant d'Alep à Dora, en passant par Homs et Damas, le régime occupe désormais presque le tiers du pays.  Il est réduit à engager une politique défensive, soutenu par la Russie, l'Iran et Hezb Allah. Sous le contrôle de conseillers iraniens, des miliciens chiites irakiens et des contingents afghans assurent désormais la relève de l'armée syrienne. De l'autre côté, la montée en puissance  des groupes jihadistes aurait convaincu Washington, de ne pas précipiter la chute d'Assad. D'ailleurs, depuis les débuts des frappes aériennes, de la coalition, contre Daeche, en Irak et en Syrie, les Américains ont évité de viser le régime et d'ébranler Assad (Hélène Sallon, "Après l'accord avec l'Iran, les espoirs d'Assad", Le Monde, 23 juillet 2015). Peut-on parler d'un accord tacite de Washington, avec Téhéran ? De fait, les Américains "ralentissent la chute d'Assad, tant qu'ils ne savent pas, quel acteur pourrait le remplacer  et pour prendre du temps de discuter d'un accord, avec tous les acteurs de la région" (diagnostic de l'expert Ziad Majed, cité par Hélène Sallon, ibid.). De fait, l'expansion spectaculaire de Daeche en Irak et en Syrie et l'apparente incapacité internationale à la stopper imposent à la communauté internationale une douloureuse révision de stratégie. Bachar El Assad "pourrait aussi compter sur le soutien invisible de tous les institutions militaires qui ont réussi à reprendre ou à garder le pouvoir face à la bourrasque des printemps arabes " (Mustapha Tossa, " Bachar le miraculé doit une fière chandelle à Daeche,", Huffington Poste, 23 septembre 2015).

L'Iran pourrait, dans la conjoncture de l'accord sur le nucléaire et l'abolition progressive des sanctions, accroître son soutien financier au régime syrien et même reprendre l'initiative, pour modifier les rapports de forces. D'autre part, la Russie semble esquisser "un important changement de position, sur l'échiquier syrien" (titre de l'éditorial d'al-Quds al-arabi, 15 septembre 2015). Renforcement de son soutien militaire, la Russie aurait, selon Washington, envoyé vingt -huit appareils, des bombardiers SU-24 et des avions d'attaque au sol SU-25. Officiellement, il s'agirait d'une simple "aide militaire technique", selon les mots de Vladimir Poutine. D'ailleurs le soutien du régime syrien permettrait à la Russie de ne pas sortir de la scène moyen-orientale.  En tout cas, la Russie a accru l’intensité de son engagement en Syrie. Peut-on dire que "le système Assad est sorti du jeu et que les négociations auraient désormais lieu avec Poutine, dont les équipements militaires d'envergure ont pour objet la création d'une nouvelle armée syrienne" ? (Bassam al-Badarine, titre de l'article, al-Quds al-Arabi, 21 septembre 2015). 

La transition  a mis à l'ordre du jour la guerre civile au Yémen. L'ancien président Ali Abdallah Salah, appuyée par une partie de l'armée et des milices houthies, partis du Nord, ont suscité le départ du gouvernement de transition, occupé la capital et déferlé sur le sud, sur sa capitale régionale Aden. La complexité des lignes de fracture régionales, religieuses et politiques s'inscrit désormais dans une vraie guerre  régionale: La république iranienne est soupçonnée de soutenir les chiites Houthies et de rechercher un point d'appui, dans le Golfe d'Aden, qui contrôle l'accès en mer rouge ? S'opposant à cette politique, l'Arabie Saoudite, dirige une coalition pour  restaurer le pouvoir du Président Abd Rabbo Mansour. L'Arabie ne peut admettre l'établissement d'une autorité pro-iranienne, dans son arrière-jardin. D'ailleurs, Téhéran, Bagdad et Hezb Allah se sont empressés de dénoncer  "l'atteinte à la souveraineté yéménite".  Dans le cadre du système international actuel, qui fait valoir les guerres hybrides, la question yéménite opposerait également les USA et la Russie, dans ce nouveau champ de pseudo- guerre froide.

Le Yémen, pourtant habitué à la guerre, "vit à l'heure des bombardements urbains et d'une crise humanitaire, chaque jour plus dramatique". Poursuite de l'escalade, les Yéménites meurent dans une "assourdissante indifférence" (éditorial "le martyre du Yémen, dans l'indifférence absolue", Le Monde, 22 juillet 2015). Depuis mars, les raids aériens et les combats au sol font en moyenne 30 morts et 185 blessés par jour, dont de nombreux civils, selon l'ONU qui dénonce une "catastrophe humanitaire". Le conflit au Yémen aurait fait près de 4.900 morts et quelque 25.000 blessés depuis la formation de la coalition.

La tournure des événements annoncerait-elle la fin du calvaire ? L'engagement militaire de la coalition  a permis aux forces loyales au président Hadi  de reprendre l'aéroport d'Aden. Après six mois d'exil en Arabie Saoudite, le président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi est retourné mardi 22 septembre, à Aden, la grande ville du sud, déclarée capitale "provisoire", d'où s'organise la reconquête du nord du pays, toujours sous le contrôle des rebelles chiites. Peut-on espérer un retour  au statu quo ?

chaterkhalifa@topnet.tn

(in L'Economiste Maghrébin  n°667 du 30 au 14 octobre 2015). 


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