Moyen-Orient, jeux de puissances et dynamique nationale !

Pr. Khalifa Chater

 La rencontre Poutine- Assad (Moscou, 20 octobre) rappelle que Moscou est plus déterminé que jamais à soutenir son allié.  Elle eut lieu alors que la campagne des raids de l'aviation russe entrait dans sa quatrième semaine. D'autre part, Vladimir Poutine a pris l'initiative d'une réunion quadripartite incluant les Etats-Unis. Il a également contacté, le lendemain de la visite d'Assad à Moscou, les principaux dirigeants de la région, dont le roi saoudien et le président turc, hostiles au président syrien.  Abdel Beri Atouane estime que cette rencontre Poutine- Assad constitue un "séisme politique dans la région, et brouille les cartes" (Ray Al-Youm,  21 octobre). Prenons la juste mesure de ces récentes manœuvres diplomatiques au Moyen-Orient. Annonceraient-elles un retournement de la situation ?  

La stratégie occidentale aurait, en effet, conduit à l'impasse. Les frappes de la coalition d'une soixantaine de pays, n'ont pas arrêté la progression de Daeche, en Irak et en Syrie: Le Président Obama le reconnait. Il a souligné,  lors de la réunion destinée à renforcer la coalition, le 29 septembre,  qu'il s'agit d'un combat de longue haleine : "Ceci n'est pas une banale guerre conventionnelle. C'est une campagne de long terme, non seulement contre cette organisation, mais contre son idéologie". Le changement d'attitude de l'Allemagne et l'entrée de la Russie dans le théâtre de la guerre contre Daeche, l'affirmation de son rôle au Moyen-Orient et sa mobilisation en faveur du régime syrien expliquent la nouvelle donne.

Berlin/Moscou, vers un renversement diplomatique ? La chancelière Angela Merkel a annoncé, le 23 septembre,  à l'issue du Conseil européen sur les réfugiés, un renversement diplomatique. L'Europe doit accepter de discuter avec le régime de Bachar al-Assad, a-t-elle expliqué.  "Nous devons parler avec beaucoup d'acteurs, pour résoudre le conflit… Assad en fait partie. D'autres aussi. Et pas seulement les Etats-Unis ou la Russie, mais aussi les partenaires régionaux majeurs, dont fait partie l'Iran, mais aussi des pays sunnites, comme l'Arabie Saoudite… Cela veut dire que nous ne pourrons pas résoudre ces questions de l'extérieur". Dés qu'il s'agit d'opérations  armées, faute de puissance militaire opérationnelle et compte tenu d'une opinion publique non interventionniste, Berlin  se montre réservé. Mais dans cette nouvelle conjoncture, elle adopte une attitude d'avant-garde, par rapport, aux puissances occidentales. Notons cependant que l'Allemagne a pris une attitude solitaire, non partagée par la France et le Royaume Uni. Mais ne sous-estimons point sa grande influence sur l'opinion et sa force d'entrainement.

En engageant ses raids contre Dache et en intensifiant son soutien militaire au régime syrien, la Russie signe son grand retour au Moyen-Orient. Poutine suggère qu'une coalition internationale, élargie à la Russie et à l'Iran s'appuie sur l'armée de Damas, pour venir à bout de Daeche. C'est "moins une stratégie qu'une posture rhétorique"  (Alain Frachon, "Poutine s'en va en guerre", Le Monde 2 octobre). De ce fait,    une forte tension entre Washington et Moscou, sur la Syrie a dominé l'Assemblée Générale de l'ONU et semble réactualiser la guerre froide. Situation complexe, "cinq guerres se superposent désormais sur le théâtre syrien" (titre de l'article d'Adrien Jaulames, Le Figaro, 2 octobre). Elles opposent principalement le camp sunnite et le camp chiites, les Russes et les Américains et les interventions underground d'Israël. Les patrons de Tsahal  estiment que Daeche n'est pas une menace prioritaire. Les USA et la Russie ont des intérêts communs. Ils veulent la fin de Daeche et ne souhaitent pas l'effondrement des structures étatiques. Mais la démarcation géopolitique définit leurs alliances différentielles, au Moyen-Orient. Dans ce cadre, la stratégie d'Ankara reste ambigüe. Pour elle, c'est la lutte contre les Kurdes et non contre Daeche, qui reste prioritaire. D'ailleurs la remise en cause des Etats-nations sert  sa politique d'une ottomanisation de la région, confortée désormais par l'idéologie islamiste.

Un tournant significatif : Fait évident, l'armée syrienne a réussi, selon les analystes à invertir le rapport de force en sa faveur. Elle a bénéficié des frappes intenses russes et de et l'aide de ses alliés iraniens et du Hezbollah. Les troupes du régime ont lancé simultanément cinq offensives dans le nord, l'ouest, le centre et autour de Damas.  Elles ont pu affaiblir les rebelles et  avancer au sud d'Alep et dans le nord de Homs. Le soutien russe a eu un effet multiplicateur de forces pour l’armée syrienne et une couverture aérienne pour les forces sur le terrain.

Changement conséquent de la donne internationale, le Secrétaire d’Etat américain John Kerry a appelé, le 19 octobre, à réunir un sommet d’urgence afin que les dirigeants russe, turc, saoudien et jordanien puissent discuter des moyens d’éviter la « destruction totale » de la Syrie. « Tout le monde, dit-il, y compris les Russes et les Iraniens, ont dit qu’il n’y a pas de solution militaire. Nous devons donc faire un effort pour trouver une solution politique », a ajouté Kerry. Poutine a-t-il forcé Obama à capituler sur la Syrie ?, s'interroge Jean-François Goulon (Mediapart, 21 octobre 2015).

Par ailleurs, l'accord sur le nucléaire iranien et la normalisation des relations de Washington avec Téhéran, qu'elle peut annoncer induisent des changements sur la scène orientale. Dans ce contexte, Khaled Mechaal, le chef du bureau politique de Hamas en omra à la Mecque, a été reçu, par le roi Salman d'Arabie Saoudite, le 16 juillet. L'honneur qui lui a été réservé, alors qu'il était persona non grata, depuis trois ans a marqué un tournant diplomatique "en germe depuis l'avènement de Salman, au pouvoir en janvier". Le rapprochement avec les Frères musulmans, devait permettre de "former le front le plus large, face l'Iran, son rival pour la suprématie régionale" (Benjamin Barthe, "Riyad se rapproche des Frères musulmans", Le Monde, 24 aout). "La diplomatie saoudienne a deux objectifs; stabiliser le Proche-Orient et le purger de toute influence iranienne", expose Jamal Khashogi, commentateur saoudien".  (Ibid.).

Dynamique intérieure et interventions extérieures : Comment concilier ses deux aspects de la carte géopolitique du Moyen-Orient. Peut-on dire que " l'avenir des Arabes est entre les mains des autres" (Mohamed Hussein Heykal, entretien, TV avec Lamis Hadidi, 15 septembre, cité par lawww.taqadoumiya.net, 17 septembre). Mohamed Hussein Heykal a ajouté que "le monde arabe est dans l'errance, depuis que l'Egypte a perdu son rôle". Conclusion du diagnostic, l'Egypte devrait revoir ses relations avec la Turquie et l'Iran.   

Fait important, le déclanchement de la troisième intifadha fait valoir la dynamique intérieure. Elle rappelle aux grands acteurs internationaux et régionaux la nécessité de mettre en application l'idéaltype de liberté et d'autodétermination des peuples. De ce point de vue, nous assistons à un redressement salutaire de la situation. La tragédie palestinienne reprend sa place sur l'échiquier.  Le récent voyage du Secrétaire d'Etat américain John Kerry s'inscrit dans cette prise en compte des exigences de l'actualité. Mais le pouvoir américain, conscient de l'opposition du gouvernement Netanyahou au processus de la paix, devrait transgresser les  simples opérations diplomatiques et convoquer une conférence internationale, à cet effet. La tragédie palestinienne reste la question du jour.  

chaterkhalifa@topnet.tn

(in L'Economiste Maghrébin  n°670 du 28 octobre au 11 novembre 2015).

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