Moyen-Orient, la nouvelle équation géopolitique

Pr. Khalifa Chater

Deux grands événements marquent cette période et peuvent déterminer les perspectives d'avenir au Moyen-Orient: l’accord historique conclu entre l’Iran et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies renforcés par l’Allemagne (Vienne, 14 juillet 2015 et la prise de distance de la Turquie de Daeche, qu'elle combat désormais. L'accord du nucléaire constituait un événement majeur. Signifiait-il que les Etats-Unis changeaient de statut ? " Au bout du compte, affirmait Pierre Razoux, cette négociation a mis en évidence le nouveau statut régional des États-Unis : celui d’arbitre plutôt que de joueur de l’incroyable partie d’échecs à laquelle se livrent sans merci les principaux acteurs de la région. Le but de la Maison-Blanche n’est plus de faire gagner un camp (celui du bien) contre l’autre (l’axe du mal), mais bien de préserver les équilibres entre les joueurs, afin de s’assurer qu’aucun d’eux ne prendra d’avantage décisif qui pourrait provoquer une réaction en chaîne incontrôlable, précipitant par là même le Moyen-Orient dans un chaos encore plus grand (Pierre Razoux, "Tribune n°673, site Internet de la RDN, 16 juillet 2015).  Nous pensons plutôt que les USA souhaitent rester maîtres du jeu, tenant compte du  nouveau rééquilibrage des forces, en faveur de l'Iran. Le scénario du chao du Moyen Orient ne peut se libérer des puissances internationales, susceptibles de fausser le jeu politique, de bloquer les processus d'interventions, tout en éloignant si possible, l'Iran du partenaire russe et en l'incitant à modérer son jeu politique, en Syrie, en Irak, en Libye et au Yémen. L'accord marque de fait la fin de l'alliance exclusive avec les pays du Golfe.

En dépit des assurances que le Ministre John Kerry a présenté aux pays du Golfe, elles manifestent leur inquiétude. Réunis en la circonstance, les ministres des Affaires Etrangères des Etats du Golfe ont exprimé leur souhait de voir l'accord mettre fin aux craintes que suscite le programme nucléaire iranien et exprimé leur souhait qu'il assure la sécurité et la stabilité dans l'aire arabe et lui évite la course aux armements (déclaration de Rached az-Zayani, Secrétaire Général du Conseil du Golfe, in Charq Awsat, 15 juillet 215). Plus explicite, le prince Bander Ben Sultan, ancien directeur des renseignements en Arabie Saoudite et ancien ambassadeur à Washington estime que l'accord permettra à l'Iran de posséder sa bombe et d'exercer sa politique  néfaste, dans la région (al-Quds al-Arabi, 16 juillet 2015). Transgressant le langage diplomatique, les journalistes proches de l'Arabie Saoudite sont plus explicites : Salman Ad-Doussari affirme que "l'accord nucléaire ouvre les portes du mal" (titre de l'article, Charq Awsat, 15 juillet 2015). "Aucun sage, ajoute-t-il, ne pense que l'Iran arrête sa politique de déstabilisation de la région". Abderrahmane ar-Rached  affirme que "le sauvage s'est libéré de ses chaînes, à l'appui de ses bonnes intentions. L'accord abandonne la demande d'arrêt du programme nucléaire et met fin au blocus militaire et économique " (libre opinion, "l'accord iranien/Occident et nous", Charq Awsat, 15 juillet 2015).

Est-ce à dire que l'accord constitue un séisme, rapprochant les ennemis à savoir l'Arabie Saoudite et Israël hostiles à l'accord et transgressant les alliés ? Annonce-t-il une nouvelle carte  d'influences ? La donne  mélange les cartes géopolitiques (Ibrahim Derouiche, Al-Quds al-Arabi, 15 juillet 2015). Ménageant les opinions radicales et les alliés traditionnels, Washington et Téhéran, affirment qu'il ne concerne que la question nucléaire, sans perspective d'alliance ou de normalisation des relations.

Donnée occultée par les acteurs arabes, plus soucieux de la carte géopolitique, Pierre Razoux évoque la concurrence entre les modèles de développement : "  La situation paraît plus délicate pour la monarchie saoudienne, très inquiète du modèle de développement économique et sociétal que pourrait représenter pour des masses populaires saoudiennes en voie de paupérisation, l’image positive de classes moyennes iraniennes très éduquées, disposant de davantage de droits fondamentaux et enrichies par l’afflux d’investissements étrangers (Pierre Razoux, "Tribune n°673, site Internet de la RDN, 16 juillet 2015). La visite de   Laurent Fabius, en Iran, le  29 juillet et son invitation du Président Hassen Rouhani, confirme le retour de Téhéran sur la scène internationale. Laurent Fabius a évoqué un sujet clé : l'économie. La diplomatie économique est désormais prioritaire. Elle explique, dans une large mesure, l'accord sur le nucléaire, qui de fait inscrit la révision des alliances, à l'ordre du jour.

Le changement d'attitude de la Turquie vis-à-vis Daeche - réelle ou apparente - marque l'actualité au Moyen-Orient. L'attentat suicide du 20 juillet à Suruç, à proximité de la frontière syrienne, qui a tué 32 jeunes Turcs aurait rompu les relations bienveillantes et complaisantes, - on parle même d'alliance !- entre l'Etat Islamique et Ankara. L'attaque de Suruç a aussi obligé Ankara à s'engager dans la lutte antijihadiste et même à effectuer des bombardements de leurs positions en Syrie. D'autre part, la Turquie a répondu à une demande pressante de Washington pour l'utilisation de la base aérienne d'Incirlik (sud) dans le cadre de la coalition internationale contre l'EI. Ce feu vert va permettre de rapprocher les avions de l'US Air Force de leurs cibles jihadistes, alors qu'ils devaient décoller de bases plus éloignées, comme en Jordanie ou au Koweït. Comment expliquer ce changement d'attitude, de part et d'autre ? L'histoire immédiate enregistre souvent les déboires des alliances contre-nature. Dans ce cas, on peut plutôt parler de proximité idéologique, entre mouvances islamistes et de relations de partenariat ambigües. Nous expliquons plutôt les cas de la transgression des alliances, par une autonomisation courante des mouvements contestataires.

Exploitant cette opportunité, la Turquie a multiplié les raids contre les bases du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Ces raids quotidiens depuis près d'une semaine, ont continué à une cadence accélérée, avec au moins sept nouvelles attaques mercredi 29 juillet, contre des cibles situées dans le nord de l'Irak et le sud-est de la Turquie. D'autre part, la Turquie souhaite établir une zone frontalière, dans le territoire syrien. Cette velléité expansionniste, dans le cadre d'un retour à l'élan ottoman, s'accommoderait volontiers du soutien des mouvements concurrents de Daeche mais d'idéologie théocratique similaire. La nouvelle donne réactualiserait le conflit des puissances régionales : la Turquie, l'Iran, l'Arabie Saoudite et pour quoi pas l'Egypte!, dans le cadre des alliances internationales non explicitées mais réelles.


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