- Moyen-Orient, le dessous des cartes !

Pr. Khalifa Chater

L'étude de l'origine de l'insurrection de la Syrie est à l'ordre du Jour. Déclenchée dans la conjoncture du printemps arabe, elle fit valoir la dynamique interne, aux dépens de la donne internationale, non exclue d'ailleurs,  du processus arabe.  A-t-elle était déterminante ? La question appartient désormais à l'histoire, censée dégager la graine de l'ivraie.  Evolution de fait, les enjeux internationaux marquent désormais la géopolitique syrienne.  Analyste spécialiste de l'Iran et du Moyen-Orient, Milad Jokar identifie trois enjeux stratégiques principaux: l'isolement de l'Iran, le maintien de l'alliance stratégique et économique avec des alliés arabes comme le Qatar, et enfin assurer les besoins énergétiques en gaz vers l'Europe (http://www.huffingtonpost.fr, 20 octobre 2012).

Bien entendu, la dynamisation de l'acteur contestataire syrien, dans le jeu politique du Moyen-Orient, est une opportunité utile pour affaiblir le clan adverse, redimensionner le clan de la moumanaa (refus) arabe, qui rassemble, sous le ledership de Damas, et avec le soutien de l'Iran, Hizb Allah et Hamas. Mais l'instrumentation du discours de la démocratisation et  la promotion effective du mouvement islamiste, ne suscitent pas l'enthousiasme de l'Arabie Saoudite. Bien au contraire. Ce qui explique d'ailleurs, la contestation saoudienne du jeu de rôle qatari.  Les pays du Golfe se sont volontiers accommodés du statu quo et ont défini des compromis sur la scène libanaise et au-delà. D'autres raisons expliqueraient vraisemblablement ce changement d'attitude. Est-ce que les USA et leurs alliés européens et arabes ont choisi le terrain syrien, pour engager une guerre par procuration contre l'Iran ?  Cette thèse ne nous parait pas crédible, vu le souci de l'Establishment américain, de se désengager en Irak et en Afghanistan. D'ailleurs l'actualité récente montre la recherche du Président Obama d'un réglement du contentieux avec l'Iran.

Les recherches internationales actuelles font valoir "la géopolitique des pipelines, qui connait  un tournant capital" (M. K. Bhadrakumar, titre de l'article, http://www.comite-valmy.org, 3 février 2010). La guerre de Syrie résulterait ainsi de la  redistribution des cartes de la coopération énergétique au niveau régional. "Le trajet des gazoducs Qataris décide des zones de combat !" affirma Nasser Charara.  Le quotidien Al-Akhbar aurait obtenu des informations en provenance de sources sûres qui se résument à dire qu’il existe un plan qatari, approuvé par l’administration US, dont l’objectif serait la mise en place d'un nouveau gazoduc destiné au transport du gaz qatari vers l’Europe. La Turquie et Israël étant parties prenantes. Ce nouveau gazoduc devrait emprunter une « voie terrestre » qui démarre du Qatar, traverse le territoire saoudien, puis le territoire jordanien évitant ainsi le territoire irakien, pour arriver en territoire syrien et plus précisément à Homs. À partir de Homs le gazoduc devrait bifurquer dans trois directions : Lattaquié sur la côte syrienne, Tripoli au nord du Liban et la Turquie (le journal libanais al - Akhbar, 22 octobre 2012. Voir aussi sa traduction in http://www.palestine-solidarite.org). Le but principal de ce projet est d’acheminer le gaz Qatari, vers l'Europe,  la libérant de la voie du Golfe persique, soumise aux aléas de l'Iran.  Or, le Qatar détient les troisièmes réserves mondiales de gaz naturel. Il  est le premier exportateur de gaz naturel liquéfié avec une capacité de production de GNL de 77 millions de tonnes par an. Il vient, d'ailleurs, de découvrir  un gisement en mer contenant 2,5 trillions de pieds cubes dans le nord du pays. L'Europe est bien concernée par ce projet, qui mettrait fin au monopole gazier russe.

Le diagnostic de David Rigoulet-Roze, chercheur rattaché à l’Institut d’Analyse Stratégique (IFAS), consultant en relations internationales et spécialiste du Moyen-Orient est éloquent : "Le problème du Qatar, c'est un champ de gaz commun avec l'Iran. Jusqu'à présent, le Qatar exporte son gaz par méthanier, mais l'inconvénient des méthaniers c'est qu'ils transitent par le détroit d'Ormuz sous surveillance étroite de l'Iran. Ces incertitudes ont poussé le Qatar à chercher d'autres options, dont la voie terrestre, avec la formalisation d'un "pipe", à destination des européens, passant par le Nord et débouchant sur la Méditerranée". Confirmation de cet intérêt, le cheikh Hamad bin Khalifa Al Thani, le prince du Qatar, a déclaré fin août 2013, suite à des négociations avec le président turc Abdullah Gull et le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan dans la station balnéaire de Bodrum. "Nous avons discuté de cette question dans le cadre de la coopération… «Nous sommes impatients d'avoir un pipeline de gaz du Qatar à la Turquie». A cet égard, un groupe de travail sera mis en place qui va arriver à des résultats concrets dans les plus brefs délais".

Mais les Russes ont eux aussi un projet concurrent, South stream, et qui déboucherait à proximité de la Turquie, en mer Noire" (Pascal Herard, "le gaz du Qatar influence-t-il le conflit", site TV5 Org, 9 septembre 2012). Leur engagement en faveur du régime syrien,  s'expliquerait ainsi par leur souci de paralyser la construction de cet oléoduc. L'Iran, également hostile au projet, soutenait le refus de son allié idéologique syrien. Les affrontements en Syrie furent ainsi dynamisés par la compétition qui se joue entre, d’une partles Occidentaux, la Turquie et les monarchies du Golfe, d’autre part, la Russie, l’Iran et la Syrie, auxquels s’est ajouté l’Irak, qui s’est fortement rapproché de Téhéran et Damas aux dépens des Américains. Ajoutons à cela que la Syrie dispose de réserves dans son sol et probablement du pétrole off-shore. Elle  vient de découvrir, en août 2011,   un important gisement de gaz à Qara, près de Homs, avec une capacité de production de 400 000 m3/j (Aymeric Chauprade : “Où vont la Syrie et le Moyen-Orient ?”, http://www.realpolitik.tv, 29 novembre 2012). Le gaz est donc, bel et bien,  la toile de fond du conflit, sinon sa raison d'être ? Est-ce que la Syrie est l'otage d'une bataille pour l'énergie, similaire à sa sœur jumelle l'Irak, sans pourtant disposer de sa richesse pétrolière ?

Comment expliquer alors ce brusque changement d'attitude américain, contre la frappe de la Syrie et la recherche d'un rapprochement avec l'Iran ? Certains l'expliqueraient par le changement de la donne énergique aux USA, grâce aux découvertes récentes de grands gisements pétroliers américains.  Les deux géants du pétrole et du  gaz, les Etats-Unis et la Russie étaient désormais soucieux de s'entendre er de se concerter, sur la question. Conséquence de la nouvelle conjoncture et suite au changement d'émir, que les Etats unis ont provoqué ou ratifié.  La fin éventuelle de la guerre des oléoducs entre la Russie et Qatar est appelée à induire des changements sur la scène moyen-Orientale. La Russie serait ainsi sortie victorieuse de cette guerre d'oléoducs gaziers, appelé à concurrencer le ravitaillement de l'Europe par son gaz (Raghda Dergham, "le pétrole et le gaz et les nouvelles relations entre l'Amérique et l'USA, al-Hayat, 18 octobre 2013).

Peut être faudrait-il nuancer cette approche fondée exclusivement sur les enjeux gaziers, fussent-ils importants et dans une large mesure déterminants ! Le compromis américain  s'inscrivait dans la volonté de construire le grand Moyen Orient. Mais la richesse pétrolière n'est jamais absente de la scène géopolitique. Ce compromis avec des nouveaux partenaires serait remis en cause par l'attaque de ses ambassades, la chute du Président Morsy et le développement des mouvements jihadistes proches d'al-Qaïda, en Syrie, en Egypte, en Libye et ailleurs.  Pragmatiques, les Américains favorisent la tactique des essais et erreurs. Leur dégagement de la guerre de Syrie, à plus ou moins brefs délais, semble annoncer une révision de leur alliance avec l'aire sunnite ou du moins l'élargissement de leur partenariat et pourquoi pas avec les ennemis d'hier. Wait and see.

chaterkhalifa@topnet.tn

(l'Economiste maghrébin, n°616 du 30 octobre

au 13 novembre  2013).

 

 

 

 

 



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