Moyen-Orient, une nouvelle carte géopolitique ?

Pr. Khalifa Chater

Réunion  du président iranien, Hassan Rouhani  avec le président turc,  Recep Tayyip Erdogan (Téhéran, le 4 octobre 2017), réunion  de Vladimir Poutine avec le roi Salmane d'Arabie saoudite (Moscou, le 5 octobre 2017), le Moyen-Orient vit actuellement “la concordance discordante”, qui marque le paysage moyen oriental.  Fait non exprimé, nous vivions l’histoire secrète, mais non déclarée, d’une désunion entre l’Arabie Saoudite et les Etats Unis.  Au-delà des faits d’annonce, comme l’alliance contre l’Iran et la critique de sa politique nucléaire, une prise de distance marque leurs rapports. D’autre part, la stratégie  de la sécession, inaugure un nouveau cycle de la reconstruction de la carte du Moyen-Orient, après “le grand Moyen-Orient”, “le printemps arabe” et la dérive de Daech.  On évoque souvent la dynamique interne, le principe de l’autodétermination, dans le cas du Kurdistan.  Mais ces stratégies d’instabilité sont, vraisemblablement soutenues, sinon provoquées et en tout cas réactualisées, par le jeu underground. “Derrière, il ne se passe rien”, affirment volontiers des politiciens innocents ou complaisants. Les sommets Poutine/Salmane et Rouhani/Erdogan seraient, dans une large mesure, une réaction contre la stratégie de sécession.

La question de “l’indépendance” du Kurdistan : Résultat évident, le référendum kurde, organisé lundi 25 septembre, affirme l’indépendance du Kurdistan. Le vote a eu lieu, non seulement dans la région autonome du Kurdistan (nord de l'Irak), qui comprend les provinces d'Erbil, Souleimaniyeh et Dohouk, mais aussi dans des zones que se disputent les Kurdes et le gouvernement central irakien telles celle de Ninive dans le nord du pays, de Dyala et de Salaheddine, au nord de Bagdad, ainsi que la riche province pétrolière de Kirkouk.  Riposte des pays du voisinage, l’Iran a suspendu les liaisons aériennes à destination d'aéroports au Kurdistan irakien. D’autre part, il a également fermé son espace aérien aux vols en provenance d'Erbil et de Souleimaniye, les deux aéroports du Kurdistan irakien. La Turquie a annonce son embargo, sur les produits du Kurdistan et la fermeture des canaux pétroliers, en provenance du Kurdistan.

Les dés sont jetés. Pour les experts, Bagdad, qui a repris le contrôle de la quasi-totalité de son territoire, en chassant les jihadistes du groupe Etat islamique (EI), veut désormais “renverser les faits accomplis” créés par les Kurdes. Ces derniers ont en effet gagné en territoire et en ressources naturelles au gré des victoires contre l'EI. Bagdad durcit le ton, les organisateurs du référendum kurde sont menacés d'arrestation. D’autres prédispositions, peut-être même une intervention militaire pourrait être envisagées. La région de Kirkouk en dehors de la ligne verte, qui trace les limites du Kurdistan, depuis 2003 et intégrée de fait dans son territoire  risque d’être l’objet d’une guerre civile entre kurdes et arabes irakiens. Elle déclencherait alors une nouvelle guerre d’Irak.

D’autres projets de fragmentation des Etats seraient envisagés, outre l’implosion de fait, qu’on souhaite passagère et conjoncturelle de la Syrie, du Yémen et d la Libye, du fait de la guerre civile.

La nouvelle donne moyen-orientale : Elle expliquerait les rapprochements précités. Tout en affirmant que le facteur essentiel, en tout cas annoncé, du voyage  d’Erdogan, en Iran, est  leur réaction commune au mouvement séparatiste du Kurdistan, en ce qui concerne “la menace directe à la sécurité des deux pays”, l’analyste du journal égyptien al-Ahram estime que la rencontre concernerait “le règlement de la question syrienne et l’avenir de l’Irak”. Il explique l’attitude turque par “sa déception de ses amis et  ses alliés : les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite, Les Emirats et l’Union Européenne”. Les Turcs croiraient que “la crise factice”, avec Qatar aurait pour objectif d’encercler la Turquie et d’empêcher sa participation avec l’Iran, pour se mettre d’accord sur les arrangements concernant l’Irak (Dr. Mohamed Saïd Idriss, « la compétition des alliances régionales. Qui gagnerait le pari ? », Al-Ahram, 10 octobre 2017). Mais il ne s’agit guère, selon notre vision, d’une simple diversion. L’Arabie Saoudite, Les Emirats, Bahreïn et l’Egypte  craignent le jeu de rôle déstabilisateur du Qatar, qui serait d’ailleurs susceptible de soutenir la stratégie de sécession. De son côté, l’analyste du journal al-Arab évoque “une feuille de route secrète, entre la Turquie et l’Iran, pour dominer la Syrie” (titre de l’article, Al-Arab, 10 octobre 2017).

Le Sommet de Moscou est qualifié d’historique, par Riyad. C’est la première fois qu’un souverain d’Arabie se rend à Moscou.   “Un tournant pour ces deux pays qui ont longtemps eu des relations glaciales“ (Daniel Vallot, « A Moscou, Poutine et le roi Salman réchauffent des relations longtemps glaciales », 5 octobre 2010). Outre la recherche d’un règlement acceptable par les deux pays, le pétrole a, vraisemblablement constitué un point majeur de la discussion. Est-ce à dire que le sommet de Moscou révèle “un changement  de la boussole de la politique étrangère de l’Arabie Saoudite ? ” (Mohamed Lazimi, Al-Arab, 10 octobre 2017). L’Orient le jour estime que la rencontre “pourrait redessiner les équilibres au Moyen-Orient” (Philippe PERNOT, « Salmane à Moscou: vers un nouvel ordre géopolitique », L’Orient le jour, 5 octobre 2010). L'expert russe Alexandre Choumiline, directeur du Centre pour l'analyse des conflits au Proche-Orient, explique justement que, pour la Russie, reprendre contact avec les monarchies du Golfe est important. “La Russie en intervenant en Syrie s'est opposée au monde sunnite et maintenant Moscou veut restaurer ce lien. Elle a besoin des monarchies sunnites pour financer la reconstruction du pays” (RFI, Ibid). L'Arabie saoudite y trouve aussi son compte : son “objectif est d'empêcher la création d'une relation plus solide entre la Russie et l'Iran, et d'attirer Moscou vers le monde sunnite.  En ce moment, les Saoudiens se rendent compte qu'il y a pas mal de tensions entre Moscou et Téhéran autour de la Syrie. Et ils voudraient en profiter pour essayer de neutraliser la Russie, ou même de l'attirer dans leur camp” (RFI, Ibid).

 Conclusion : Quelle importance accorder à ces sommets ? Simples jeux de scène ?  Dans sa lecture de la géopolitique internationale, George Friedman affirme que “l’horizon est fixe…, qu’il faut savoir mettre l’actualité entre parenthèses” (George Friedman, Les 100ans à venir : un scénario pour le XXIe siècle, traduit par Denis Lejeune,  Zdl Editions, 2011). Il serait inconséquent d’affirmer que “les occasions de redistributions des cartes sont nulles ? ” (Ibid.). Est-ce que le court terme  n’induit pas des changements d’envergure dans la carte géopolitique ?  Faut-il, dans ces cas du Moyen-Orient redimensionner ces opérations diplomatiques ? Au-delà des opérations cérémoniales, qui traduisent des états d’âme, des changements importants sont en tout cas annoncés.  


chaterkhalifa@topnet.tn

in Economiste maghrébin, n° 722, du 18 octobre  au 1er novembre 2017.



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