Moyen-Orient, une volonté de rééquilibrage

Pr. Khalifa Chater

Le plus souvent, une guerre secrète précède la phase médiatisée de la guerre. Mais les gens assis devant le téléviseur ne voient rien de cette phase préalable” (Daniel Gaiser, « arrêt sur l’information», 30 novembre 2017).

En adoptant les concepts du chercheur suisse allemand, auteur du livre Les guerres saintes de l’Otan, une chronique de Cuba à la Syrie (éditions Résistances, Octobre 2016), nous pouvons affirmer que le Moyen Orient, avait subi une guerre sous projecteur en Libye et une guerre à l’ombre, en Syrie. Il vit actuellement le passage de la guerre secrète à la guerre médiatisée. Dans cette conjoncture et particulièrement en Syrie, au Yémen et désormais au Liban, les deux puissances régionales, l’Arabie Saoudite et l’Iran sont des acteurs incontestables et des protagonistes.  Leur affrontement annoncé, par la crise actuelle, est-il réellement à l’ordre du jour ? Les nouvelles donnes en Arabie, au Liban, au Yémen et en Syrie semblent y créer des conditions favorables. Mais les rapports de forces entre les deux protagonistes seraient plutôt favorables à des surenchères, sans passage aux actes. D’ailleurs la Russie s’y oppose alors que les USA ne souhaitent pas transgresser leurs practices d’une guerre par procuration.

Une nouvelle donne saoudienne : Le jeune prince, l’héritier du trône,  Mohamed Ibn Salman, a effectué une purge, qui a concerné plus de 60 princes et dignitaires, dans la nuit du samedi-dimanche 5 novembre. Les analystes ne parviennent guère à expliquer cette fameuse “ nuit des longs couteaux”. (Georges Malbrunot, Arabie, les dessous d’une purge risquée », Le Figaro, 10 novembre 2017).

Dans ce contexte d’engagement contre le terrorisme et de la culpabilisation de l’Union des Ulémas musulmans, le gouvernement saoudien vient de retirer des bibliothèques les livres de Hasan al-Banna et de Saïd Kotb, les fondateurs du mouvement des Frères musulmans, de Youssef Qardhaoui et de Hassen Tourabi et de leurs confrères et adeptes. Peut-être a-t-il  voulu simplement consolidé son pouvoir, pour réaliser sa  “ révolution culturelle”. Le prince héritier a l’ambition de faire naître “une nouvelle Arabie”. Préparant l’ère âpres-pétrole, il a engagé une profonde transformation économique et sociale. Il a réduit le rôle de la police religieuse, vestige du pacte fondateur entre Mohamed Ibn Abdel Wahahhab et  le prince Séoud.  Il  a engagé la modernisation des contenus scolaires. S’agit-il d’opter pour un “ Islam moderne, ouvert et modéré” ? Fadhila Dazi Hani, n’hésite pas à affirmer “qu’on est  déjà, dans l’après-wahhabisme” (G. M., «  le défi de MBS : affaiblir le pilier wahhabite du régime » Le Figaro, 10 novembre 2017). Ce diagnostic nous parait excessif. Fait certain, l’Arabie Saoudite vit un tournant de son histoire, qui annonce des mutations importantes, lui permettant de vivre son temps.

En politique étrangère, les nouvelles autorités de Riyad  souhaitent attaquer l’Iran, isoler le Hizbollah libanais et entraîner les pays membres de la Ligue arabe dans les guerres régionales. Les autorités saoudiennes, qui ont intercepté, le 4 novembre, au-dessus de l'aéroport de Ryad un missile tiré par les rebelles du Yémen, affirment que ce missile est de fabrication iranienne, ce que Téhéran a démenti. Dans ce contexte  eut lieu, sur demande saoudienne, la réunion des ministres des Affaires étrangères. Le communiqué final affirme aussi le droit de Ryad et de Manama à la "légitime défense" de leurs territoires. Il accuse en outre "le Hezbollah et les Gardiens de la révolution iraniens de financer et d'entraîner des groupes terroristes à Bahreïn". La Ligue arabe rejoint ainsi la position de Ryad, comme l'avait dit plus tôt son secrétaire général Ahmed Aboul Gheit: "les capitales arabes sont dans la ligne de mire des missiles balistiques de Téhéran". De fait, en dépit du consensus verbal, l’accord était mitigé, vu l’absence du Liban et le silence, sinon les réserves de certains pays maghrébins. 

La donne libanaise :Aujourd’hui, le Liban fait l’effet d’un avion  dont le pilote a sauté en parachute. Un autre passager pourrait se saisir des commandes, mais tous les moteurs sont éteints” (Pierre Harding, « y a –t-il un pilote au Liban », Le Monde, 15 novembre 2017). Ainsi fut perçu la démission surprise du premier ministre Saad Hariri. Le 4 novembre 2017. Démission annoncée à Riyad, avec la connivence des autorités saoudiennes, certains avait affirmé, sous leur dictée, en tant qu’otage (Marc Daou, « Saad Hariri démissionné ou retenu à Riyad ? Rumeurs et soupçons au Liban », France 24, 7 novembre). A l’appui de sa démission, le premier ministre libanais a accusé le Hezbollah chiite et son allié iranien de “mainmise”  sur le Liban et il a affirmé avoir peur d’être assassiné. “ L’Iran, dut-il, a une mainmise sur le destin des pays de la région (…). Le Hezbollah est le bras de l’Iran non seulement au Liban mais également dans les autres pays arabes. Ces dernières décennies, le Hezbollah a imposé une situation de fait accompli par la force de ses armes”. Ce fut un vrai remue ménage, qui annonçait la fin de l’accord de dernière chance, d’un rare gouvernement d’unité nationale, rassemblant les multiples factions. Le Liban, dont la stabilité est fragile, redevient au centre des grands enjeux régionaux et du conflit Arabie Saoudite/Iran.  Face à la présence prolongée de Hariri à Riyad, le gouvernement libanais, soupçonne l'Arabie saoudite de le mettre en résidence surveillée, demande.

Deus ex machina, voyage du Président Macron à Riyad le 15 novembre et invitation de Hariri,confiné à Riyad depuis dix jours, à venir en France avec sa famille. En faisant venir M. Hariri, Paris tente une autre solution pour résoudre la crise, faute d’avoir pu obtenir le retour de M. Hariri au Liban comme la France le souhaitait initialement. Diplomates et politiques français se sont positionnés en tant que médiateurs pour éviter que la situation ne dégénère. Saad Hariri arrive à Paris, en France, le 18 novembre, puis effectue son come back au Liban, le 21 novembre. Dés le lendemain, il annonce qu’il suspend sa démission. Cette décision a été prise à la demande du président, Michel Aoun. “En ces temps, dit-il, notre patrie a besoin d'un effort exceptionnel pour surmonter les défis. Pour cela, nous devons appliquer une politique de distanciation à l'égard des conflits dans la région et de tout ce qui pourrait perturber les relations avec les pays arabes”. Hariri souhaite que le Liban se libère des enjeux régionaux.  Pourrait-il  obtenir satisfaction de Hizb Allah, allié de l’Iran ? Comment pourrait-il réaliser un compromis entre l’Iran et son allié privilégié, l’Arabie Saoudite ?  Le conseil de ministre réuni le 5 décembre, sous la présidence du chef de d’Etat, Michel Aoun,  affirme que “toutes les composantes du gouvernement libanais réaffirment leur attachement à la politique de distanciation à l'égard des conflits dans la région”.

La donne yéménite : Les options militaires y ont montré leurs limites. L’assassinat de l’ancien président Ali Abdallah Saleh, le 2 décembre, par les houthis chiites, ses anciens alliés, constituent un tournant. Concordance discordante, Ali Abdallah Saleh qui s’est illustré par sa guerre contre les Houthis, au nord du Yémen (2004-2010), puis s’est allié avec eux après sa perte du pouvoir, s’est repositionné et a rompu son alliance avec eux le 2 décembre Les Houthis avaient dénoncé une "grande trahison". Aussitôt, les  deux partis se livrent à des affrontements meurtriers, dans la capitale Sanaa.  L’ancien dirigeant yéménite a été tué dans des combats entre ses troupes et celles des chiites Houthis.

La disparition de l’ancien président provoque-t-elle une escalade ?  Affaiblirait-elle les Houthis privés du soutien du Congrès Général du Peuple que dirigeait Salah et des tribus, qui lui prêtaient allégeance ? Comment réagirait les acteurs en conséquence, je veux dire l’alliance présidée par l’Arabie et les partisans de l’ancien président ? Quels impacts auraient ces nouvelles donnes saoudiennes, libanaise et yéménite, sur les autres guerres d’usure, en Syrie, en Libye et au-delà ?

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