Ni guerre, ni paix … !

Pr. Khalifa Chater

 “Ni guerre,  ni paix”, définirait la situation actuelle de l’aire arabe. Elle n’est pas forcément synonyme de stabilité. On ne peut parler, dans la plupart des cas,  de pays définitivement apaisés. La paix intérieure et civile n’a jamais été autant menacée qu’aujourd’hui, avec la multiplication des fronts auxquels les pays sont exposés. La Palestine subit  une  guerre larvée permanente, marquée par les surenchères de l’occupant et ses velléités d’expansion territoriale, niant le droit légitime de ses habitants. Alors que le Yémen est l’objet d’une guerre d’usure meurtrière et sans espoir, l a Syrie et la Libye ne sont pas débarrassés des démons de  guerres civiles qui perdurent. Partout, le péril intégriste menace les fondements de l’Etat républicain. Le terrorisme est, évidemment, l’avatar des transformations de la guerre et de la paix ? De quelle stabilité peut-on raisonnablement se prévaloir, en Irak, en Jordanie, en Tunisie, en Egypte, en Algérie et en Mauritanie,  lorsqu’à la menace intérieure, entretenue par un «terrorisme résiduel» qui fait tragiquement parler de lui vient se greffer un défi majeur sur leurs différentes frontières ? Il serait bien difficile de parler de  l'institutionnalisation de la "sécurité nationale". Mais la situation actuelle ne peut perdurer.

La Syrie, un répit conjoncturel : Sous la pression des changements extérieurs, la Syrie vit actuellement un répit. Mais la bataille d’Idlib, fut-elle contrecarrée et retardée par l’intervention de la Turquie, plutôt favorable aux guérillas terroristes, ne saurait tarder. Elle reste cependant l’enjeu de la géopolitique régionale (Hizb Allah, Qatar, Arabie Saoudite et Turquie) et de l’affrontement international sur le terrain. Dans ce cas, une politique de neutralité est hors jeu, vu l’engrainage des interventions extérieurs. On n’envisage plus - mais ne l’a-t-on jamais envisagé ! - un compromis susceptible de sauver la face. Une extension des conflits était à l’époque dictée, par la logique des faits. D’ailleurs les plans stratégiques américains n’avaient pas dépassé le stade de l’ébauche. Mais prenons en compte les limites de la volonté américaine de désengagement au Moyen-Orient.

L’alignement de la Turquie sur les thèses défendues par les USA n’est plus à l’ordre du jour. Le conflit entre ces deux membres de l’Otan domine l’actualité et annonce un rapprochement d’Ankara avec Moscou, du moins une politique de connivence entre elles. La concertation entre ces deux acteurs, sur la bataille d’Idlim l’atteste.  En représailles à la destruction d'un de ses avions, Moscou, qui en impute la responsabilité aux Israéliens, dit avoir commencé à livrer des batteries S-300 aux forces syriennes. Ce soutien militaire russe suscite le mécontentement d’Israël et de son allié. Ne négligeons pas le risque d’un point de rupture fatale, vu le jeu des lobbies ?

L’initiative de la Turquie, d’organiser un sommet quadripartite, le 27 octobre, pourrait faire figure d’une victoire diplomatique, alors qu’elle est toujours confrontée au risque de l’isolement sur la scène internationale. Après l’annonce d’Ankara, l’Elysée a confirmé vendredi 19 octobre qu’un sommet sur la Syrie réunissant les chefs d’Etat français, turc, russe ainsi que la chancelière allemande devrait se tenir à Istanbul le 27 octobre. Berlin et Moscou ont également confirmé la présence d’Angela Merkel et de Vladimir Poutine. D’après les déclarations formulées par la présidence turque, le sommet du 27 octobre devra notamment porter sur la situation dans l’enclave d’Idlib et sur “ le processus politique”,  censé aboutir à un règlement du conflit qui ravage la Syrie depuis 2011. L’Elysée a de son côté annoncé des priorités similaires: “La France entend favoriser le maintien du cessez-le-feu dans la province d’Idlib afin d’éviter une catastrophe humanitaire et une nouvelle vague massive de réfugiés, et le lancement effectif d’un processus politique inclusif

Libye, le jeu des grands ? Le conflit a basculé des revendications à caractère  démocratique à l’institution  d’une guerre civile, opposant de nombreuses visions politiques : fondamentalisme religieux, nostalgie passéiste ou tribale, libéralisme et ouverture. Le gouvernement de Sarraj, soutenu par l’ONU, mais contesté par Tobrouk, n‘a pas réussi à étendre son pouvoir, sur l’ensemble du pays. Les derniers affrontements, à Tripoli, attestent les actuelles divisions entre les milices, qui transgressaient d'ailleurs, l’autorité du gouvernement Sarraj. L'Est du pays est dominé par l'armée du maréchal Haftar. Ces autorités locales entretiennent-elles une guerre civile par procuration ? Haftar est soutenu par l’Egypte et les Emirats alors que la Turquie et Qatar soutiennent ses adversaires.

Actuellement les deux puissances européennes, qui sont entrées en scène, la France et l’Italie mènent, en Libye, une “diplomatie d’influence”. Grand coup médiatique,  le président français Emmanuel Macron a réussi à réunir, mardi 25 juillet,  au château de la Celle-Saint-Cloud (Yvelines), non loin de Paris, les deux chefs rivaux de Libye, le Premier ministre du gouvernement d'union nationale (GNA), reconnu par l'Onu, Fayez Seraj, et le chef militaire Khalifa Haftar, homme fort de l'est libyen. Les deux hommes se sont par la suite retrouvés pendant une heure et demie autour de la même table en présence d'Emmanuel Macron et de l'émissaire spécial de l'Onu Ghassan Salamé. “Nous nous engageons à un cessez-le-feu et à nous abstenir de tout recours à la force armée pour ce qui ne ressort pas strictement de la lutte antiterroriste ”, affirment les deux leaders libyens. L’accord de Skhirat, signé le 17 décembre 2015 et qui peine à être appliqué, est confirmé par les deux protagonistes. Il sera réactualisé, en tenant compte des nouveaux rapports de forces et essentiellement du développement du pouvoir du maréchal Haftar. Les deux acteurs décident d'organiser des élections générales le 10 décembre 2018.

Différent son de cloche de l’Italie, qui tente  de faire valoir son rôle. Ancienne puissance coloniale en Libye, elle entend bien reprendre la main. Pouvait-on oublier les attentes concurrentielles de ces pays, relatives à la construction post-crise ? Initiative d’accord, Enzo Moavero Milnesi, ministre italien des Affaires étrangères, annonce l'organisation d'une conférence sur la Libye. Elle se tiendrait à Palerme (Sicile) les 12 et 13 novembre 2018. Selon le gouvernement italien, cette réunion, ferait valoir “une approche inclusive (qui) permettra d'identifier les étapes d'un processus de stabilisation”.  Elle aurait lieu, avec le soutien de la France. Mais l’intervention extérieure serait-elle en mesure d’arrêter une guerre civile, engagée par des acteurs nationaux, dans une situation de “stateless society”, une société sans Etat.  

Tunisie, un  “jeu de pokers ?  Par son intégration au Watani al-Hor, Nida Tounes réalise son verrouillage, mettant en échec, les velléités de sa reconstruction, par le retour de ses fondateurs. Le dirigeant du Watani al-Hor,  se positionne pour les présidentiels, alors que la direction autoproclamée de Nida souhaite, par cette alliance tactique et conjoncturelle, augmenter le nombre de parlementaires, au sein de sa coalition, pour faire échec à la coalition favorable au chef du gouvernement. Certains parlent d’une “partie de cache-cache ”. D’autres évoquent un “mercenariat politique ”, puisque les  principes et les programmes sont laissés aux vestiaires. Des partis qui se “vendent ”, mais qui n’iront pas loin, vu leur unique objectif de repositionnement. En dépit de cette combine, de ce “jeu de pokers”, leurs parcours  restent semés d’embuches.

Nahdha tient les bouts de ficelle. En dépit d’un conflit apparent, un jeu de rôle diplomatique, ce parti reste uni. Dans les deux cas, on critique volontiers l’alliance, qui transgresse les discours fondateurs. Pouvait-on occulter cette volonté de retour aux sources originelles des deux partis, Nida, niant sa modernité et Nahdha occultant sa nostalgie islamiste. Mais les horizons politiques de différentes formations politiques restent incertains, si  les luttes pour le pouvoir dérivent lors du  prochain rendez-vous électoral. La coalition nationale et le Machrou peinent à s’inscrire sur le terrain, en dépit de leurs importants rôles, au sein du parlement.

L’accord entre le gouvernement et l’UGTT annule la grève annoncée du 24 octobre. Régulateur de la paix sociale, l’organisme syndical a réussi a faire valoir sa demande d’augmentation des salaires, nécessité par la hausse des prix et l’affaiblissement du pouvoir d’achat. Le gouvernement remet en question, son accord avec le FMI, suite à son endettement. Il n’annonce guère cependant sa restauration de la valeur du dinar, qu’il a accepté de déprécier. Ces différentes décisions sans programme et sans vision d’avenir confirment sa gouvernance erratique. Le remaniement annoncé pourrait-il limiter le nombre des charges ministériels (plus de 50 actuellement) et réduire les dépenses de l’Etat, par un gouvernement de compétences ?


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