Remonter l’horloge

Pr. Khalifa Chater

Il n’y a pas de demi mesures en face de la «révolution»” (André Malraux, Les conquérants, Paris, Grasset, 1928, p.207).  Cette règle correspondrait-elle  au cas tunisien ? Il serait utile de tenter de décrypter la situation, pendant cette période décisive de la conjoncture post-révolution. La configuration générale, les jeux d’acteurs et la pesanteur politique appréhendent le citoyen, réactualisent ses attentes et mettent à l’ordre du jour ses frustrations. Nous sommes certes à la veille des élections municipales, mais la campagne électorale, qui se déroule sans enthousiasme, ne rompt pas la monotonie de la vie politique. La défection serait-elle à l’ordre du jour ?  La déception et la désillusion gagnent du terrain.  Les partis politiques sont décrédibilisés, alors qu’on les attendait comme des messies. Le nombre élevé des listes indépendantes atteste que les structurelles politiques n’ont pas pu prendre en charge la population civile et son élite.

Un combat d’arrière-garde : Comment interpréter les attaques du leadership Habib Bourguiba et la contestation de son œuvre d’émancipation et de libération ?  L’opération de diabolisation a été l’œuvre d’une structure qui prétend réécrire l’histoire, à l’appui de témoignages de certaines victimes, marginalisées par le régime de l’indépendance.  On ne soucia guère d’une recherche d’archives et de leur lecture. On oublia de considérer les faits (la lutte, Sakiet, la bataille de Bizerte) et on laissa la bride à l’imaginaire, sans connaissance du métier d’historien. Ce qui suscita une remise en cause de ces affirmations gratuites, par l’école historique tunisienne : Soixante historiens rejetèrent cette lecture subjective et erronée.

Mais au-delà de ces dires, la contestation de l’œuvre bourguibienne a pour objectif de remettre en question ses acquis, l’ouverture au monde, l’élan de progrès, le dépassement de la nostalgie et bien entendu, la libération de la femme et l’annonce de l’institution de l’égalité de l’héritage, par le président actuel de la république. Fait révélateur, le sursaut national atteste que la Tunisie reste attachée à l’ère des Lumières.

La crise de l’enseignement : Baisse du niveau général, affaiblissement de la connaissance des langues, programmes surchargés, favorisant l’apprentissage à la réflexion  et au développement de l’esprit critique, une réforme globale devrait être engagée, associant les enseignants avec  la participation des différents acteurs de la société civile et  les partis. Or, actuellement, les discours fondateurs des deux grands partis de la coalition gouvernementale excluent des visions partagées sur la question. De ce point de vue leurs conflits de culture sont irréductibles par définition.

Hasard de la conjoncture, la grève des enseignants occupe la scène et détourne les acteurs des vrais problèmes que pose la réforme. Conflit entre le gouvernement et les syndicats, tensions et altercations entre les enseignants et des parents d’élèves, il faudrait ramener la question à ses justes proportions. Les professeurs présentent des revendications salariales, qu’on devrait étudier et demandent la baisse de l’âge de la retraite à 57 ans, estimant que  leur travail est pénible. Une année blanche est exclue, vu la solidarité fondatrice enseignants/élèves. La poursuite de la grève, à la fin de l’année scolaire ainsi que la non publication des notes, tactique inusuelle, ont suscité à juste raison, des inquiétudes légitimes. Mais fussent-elles graves, ces décisions ne devraient pas susciter une attaque des professeurs. Le niveau de l’éducation dépend, dans une large mesure du statut des enseignants.   Il faudrait mettre fin aux surenchères de part et d’autre et rétablir le dialogue.

Autre fait important, il faudrait veiller à restaurer la gratuite de l’enseignement du régime bourguibien, que le practice des heures supplémentaires et l’augmentation des exigences (livres couteux, vente de tenues par certains établissements, financement des fêtes etc.) mettent en cause.   Ne perdons pas de vue que les parents peinent à entretenir leurs enfants dans le jardin publique, l’école primaire et les collèges.

Un bras de fer gouvernement/syndicat ? Après avoir soutenu le gouvernement Youssef Chahed et l’avoir défendu contre son propre parti, la centrale syndicale prend ses distances puis réclame le remaniement de son gouvernement et même son départ. Geste significatif, le Secrétaire général de l’UGTT a quitté le 18 avril, la réunion des experts, du Document de Carthage. Deux jours plus tard, il préside un grand meeting populaire à Gafsa, réclamant l’emploi des habitants dans la région. S’adressant au Président de la République, il lui demande d’intervenir, puisque la sécurité sociale et nationale est en danger. Le pays dit-il a besoin d’une “révolution économique ”.

Comment expliquer cette rupture ?  Nous ne pouvons l’attribuer au conflit entre le syndicat de l’enseignement et le ministère de l’éducation nationale, qui aurait contribué à créer l’environnement favorable, sans être déterminant.  Est-ce à dire que l’UGTT voudrait assurer le leadership de la protestation sociale ?  Certains affirment hâtivement que le syndicat souhaiterait  représenter une sorte de prolétariat mythique ? D’autres affirment qu’il y a, derrière l’arbitrage de Carthage, désormais deux centres de gravité du pouvoir : la Casbah et la place Mhammed Ali. Fait indiscutable, l’UGTT, à l’écoute de la population joue le rôle de lanceur d’alerte, tout en réclamant une prise en compte de la baisse du pouvoir d’achat et en affirmant son choix idéologique, contre la privatisation des sociétés nationales. Décision de sagesse, la commission administrative nationale de l’UGTT, réunie le 23 avril, vient de décider la fin de la grève des professeurs du secondaire. Unanime, la population tunisienne salue le retour en classe.

Conclusion : Peut être faudrait-il réviser le diagnostic alarmant sur la crise sociale. Comme le Liban et la Palestine, l’Etat tunisien est pauvre mais pas la population. D’autre part, l’enthousiasme populaire est devenu une force d’épopée. Mais  ce qui est difficile, c’est de transformer les velléités tunisiennes spontanées en résolutions. Remontons la montre, pour remettre les pendules à l’heure.

chaterkhalifa@topnet.tn 



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