Rentrée politique, un clivage plus marqué

Pr. Khalifa Chater

Alors que la crise économique atteint son niveau record (chute du dinar, endettement, déficit de la balance commerciale) et que le bras de fer entre la Qasba et Carthage,  conforté par le jeu politique de Nahdha et de la centrale syndicale, l’interview du Président de la République Béji CaÎd Essebsi, le 17 septembre, annonce la fin de son alliance  avec le parti islamique. Est-ce à dire que le statu quo socio-économique serait attisé  par la mise à l’ordre du jour d’un clivage politique plus marqué ?

Vers une recomposition du paysage politique : Au cours de son interview, le président de la République a déclaré que son alliance, engagée depuis le 15 aout 2013 avec Nahdha, a pris fin suite à la décision, de son ancien partenaire. Le démenti diplomatique des dirigeants de Nahdha ne convainc personne. Par quoi expliquer cette donne qui induit une recomposition du paysage politique ? 

a)  Un différend conjoncturel : Ce fut le point de départ de la divergence : Nahdha a pris position pour le chef du gouvernement, refusant de partager le point 24 de Carthage 2. Tout en ménageant la direction autoproclamée de Nida Tounes, elle a marqué sa préférence pour Youssef Chahed, qui s’est aligné de fait sur ses positions, tissant avec elle une alliance de fait concurrente. D’ailleurs Nahdha estime que “ce pacte inattendu”, - une connivence, plutôt qu’une alliance - lui permet de gouverner indirectement.

b) La divergence idéologique : Elle concerne la question de l’égalité de l’héritage femme/homme, proposition  de la commission désignée par le Président. Nahdha qui a admis, comme fait accompli, les mesures d’émancipation du leader Habib Bourguiba et l’abolition de la polygamie, se ressaisit et indique son ferme refus. D’autre part, la Présidence et la présidence ne partagent pas la même lecture de la géopolitique régionale : Nahdha, l’allié du Qatar et de la Turquie,  est hostile au gouvernement égyptien et à la direction syrienne.

c)  L’horizon 2019 : Nida Tounes et le président ont été élu, par une majorité démocrate et prés d’un million de femmes, hostiles à Nahdha. La fin de l’alliance permettrait au Nida de récupérer ses électeurs.

D’ailleurs, l’accord de l’alliance concerne non des partis mais deux personnalités Béji Caïd Essebsi et Ghannouchi, exerçant un leadership sur leurs partis. La tournure des événements semble plutôt favoriser une nouvelle alliance entre le chef du gouvernement et le parti Nahdha.

Les partis politiques, état des lieues : La crise politique de Nida est évidente. Beaucoup de ses députés et de ses dirigeants l’ont quitté. Les autres partis issus de son sein, par des membres fondateurs, qui l’ont quitté, n’ont guère pu créer des assises nationales et locales. Nahdha craint les conséquences de la fin de l’alliance. De fait, ces partis se sont essoufflés. La vie politique existe essentiellement dans les plateaux des médias. C’est pour un parti la preuve majeure du droit au pouvoir, plutôt que d’offrir un programme apportant, en toutes choses, des solutions nouvelles. Ne perdons pas de vue le tourisme des députés et des dirigeants, entre les partis : Ceux qui y collaborent aujourd’hui, peuvent changer de camp demain.

L’avenir du pays dépend du développement des consciences politiques. L’engrenage qui s’est rapidement développé aurait, de fait, assuré “le passage des courtisans aux partisans”. La hiérarchie du régime du Sept novembre était essentiellement formée de courtisans. L’Establishment actuel serait formé plutôt par des partisans,  qui suivent des chefs de partis, sans vie politique et sociétale.  D’autre part, la vie parlementaire est aliénée par un absentéisme évident. Constat d’évidence, les deux seules forces politiques qui disposent d’une ligne et d’une organisation sont Nahdha et  la centrale syndicale. Leur affrontement non déclaré aujourd’hui  déterminerait, à plus ou moins brève échéance, la nouvelle composition de l’espace politique.

La fin de l’ère des illusions : La crise a été la toile de fond de l’interview du Président de la république : chômage des diplômés, dévaluation du dinar, endettement et problème du pouvoir d’achat. Les gouvernements successifs depuis 2011, ont occulté les attentes et furent incapables de traiter la crise socio-économique, dissipant les rêves de “la révolution”. Faits graves, l’augmentation de l’analphabétisme (18,2 %, en 2010 et 19,1 % en 2018) et la baisse de l’espérance de vie d’une année et demie, depuis 2011 (déclaration du ministre des affaires sociales) attestent que les progrès de la Tunisie indépendante sont remis en cause. Est-ce à dire que la marche-arrière est assurée ? Notre optimisme de principe écarte  cette triste éventualité. 

Mais la crise sociale est inquiétante. Le pouvoir n’a pas pu donner aux classes laborieuses la perspective d’une amélioration de leurs sorts. La moyenne bourgeoisie décline, en faveur de l’enrichissement d’une catégorie sociale nouvelle, par le commerce parallèle et la corruption. S’alignant sur les positions ultralibérales de la nahdha, le gouvernement a opté pour la politique du laisser faire. Il envisagerait de mettre fin, en trois étapes à la politique de subventions des denrées essentielles. Fallait-il oublier la révolte du pain, de 1984, de triste mémoire ? Il faut savoir écouter les silences de la rue. “Prenez garde, sous les cendres, il y des flammes, celui qui sème les épines, récolte les blessures”, déclarait Aboul Kacem Chabbi, notre poète visionnaire. Faut-il sous estimer la prise de position de la centrale syndicale : “A la lumière de la détérioration continue du pouvoir d'achat et des plans du gouvernement de privatiser de nombreuses entreprises publiques, l'UGTT a décidé de déclencher une grève générale dans le secteur public le 24 octobre” (déclaration du secrétaire général de l’UGTT, aux journalistes,  à l’issue de la réunion de son instance administrative du jeudi 20 septembre). Nous rejoignons Jeune Afrique qui affirme que l'Union générale tunisienne du travail (UGTT), est “le baromètre historique des tensions sociales dans le pays”,

Des étincelles  peuvent jaillir de la braise. “ Le vent va tourner », affirme un analyste. Prenant en compte cette donne, l’Establishment tunisien devrait transgresser son attentisme, revoir ses priorités et être davantage à l’écoute des citoyens. Pour eux, le panier de la ménagère les concerne bien plus que les guerres des chefs.

chaterkhalifa@topnet.tn



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