Le retour de la guerre froide

 

 Professeur Khalifa Chater

Le conflit opposant la Russie à la Géorgie a franchi un nouveau cap, durant cette semaine. Le compromis conjoncturel du cessez le feu, a eu certes, le mérite d’arrêter les affrontements meurtriers ; mais il laisse plusieurs questions en suspens, difficiles à régler par les instances internationales.  Fait d’évidence, une sortie de crise n’est pas encore à l’ordre du jour. Pouvait-on revenir à la situation antérieure, que l’expédition de pacification de l’armée géorgienne en  Ossétie du Sud et la riposte russe, qui s’en suivit, ont mis en cause. Les affrontements militaires et la redistribution des cartes, en conséquences, sont plus favorables à l’escalade qu’au statu quo. Nous en sommes là, hélâmes. Le maintien des troupes russes en Ossétie du Sud, en Abkhazie et dans certaines positions avancées en territoire géorgien, notamment dans les environs du port de Poti (ouest), la reconnaissance le 26 août par l’Establishment russe de l’indépendance de ces régions en sécession et la rupture vendredi 29 août, par Tbilissi de ses relations diplomatiques avec Moscou ouvrent une ère conflictuelle, dont on ne peut prévoir toutes les conséquences. Fait significatif, dans sa reconnaissance de l’indépendance des "républiques autoproclamées" voisines, la Russie affirme qu’elle conclue avec elles des "traités d’amitié de coopération et d’assistance mutuelle" et fait valoir "le droit des peuples à disposer d’eux- mêmes et d’être doté d’un gouvernement représentant l’ensemble du peuple appartenant au territoire" (déclaration du ministère des affaires étrangères, 26 août 2008). L’affirmation du principe d’autodétermination prioritaire dans la déclaration par rapport à l’intégrité territoriale, apparaissait comme une réplique à la question du Kosovo. Cet argumentaire non explicité est conforté par une remise en cause revendiquée du régime géorgien. Il apparaît, ans ces conditions, que la guerre de Géorgie et les réactions en chaîne qu’elle est appelée à provoquer, nécessitent bien évidemment un re-examen de la géopolitique internationale, une re-évaluation des mutations du jeu des acteurs sur la scène-monde, une redéfinition de notre conjoncture d’histoire immédiate appelée hâtivement post-guerre froide. Qu’en est-il au juste ?
 
La fin de la menace massive ne signifie pas la paix :
 
Nous faisons appel à l’analyse pertinente de Dominique David et aux termes de références qu’il a élaborés pour définir l’ère post-guerre froide et dégager ses implications multiples, ses conséquences possibles et probables et les dynamiques qu’elle met en oeuvre :
 
«La fin de la menace massive ne signifie pas la paix. Si l’illusion était tentante, la prolifération des crises et conflits hors d’Europe (Irak) ou en Europe même (dans l’ancienne Yougoslavie qui éclate avec l’URSS, dans le Caucase, aux confins asiatiques de l’ancien empire) devrait vite la dissoudre... » (Dominique David Sécurité : l’après-New-York Presse des Sciences Po. Paris 2002  p. 17).  
 
Dominique David estime, d’autre part, que la fin de la guerre froide, constitue "une révolution" tout en étant "une non-guerre" et il fait  valoir que le "différentiel de puissance" dont s’assure désormais les Etats-Unis met fin à «l’antagonisme des blocs militaires»  (op.cit. pp. 12-15).  Bien entendu, les considérations stratégiques étaient confortées par la "guerre idéologique", entre le capitalisme et le communisme, permettant aux deux protagonistes de légitimer leur différend et de définir leurs aires d’alliances.
 
Dans ce contexte de l’après-guerre froide, du désaveu du communisme en Europe centrale et orientale et de l’homogénéisation idéologique qu’il engagea, la Russie se résigna à voir ses anciens alliés quitter le bateau. Plusieurs d’entre eux rejoignirent l’Union Européenne et/ou de l’Otan.  L’Ukraine et la Géorgie engagèrent le processus de leur intégration dans le club atlantiste. Assumant leur alignement, la Pologne et de la République Tchèque permirent aux Etats-Unis d’envisager de déployer sur leur sol, leur bouclier anti-missile, soi-disant, pour protéger leur territoire contre d'éventuelles attaques de pays comme l'Iran. Situation asymétrique, caractérisée par l’éloignement de la menace des Etats-Unis et de la défense territoriale qu’elle implique, alors que la Russie a comme voisins des alliés du clan adverse. Sur les autres scènes (Irak, Palestine Afghanistan, Iran etc.) la Russie dut prendre acte de son statut d’acteur de deuxième niveau, sinon de comparse, dans l’ère monopolaire. En dépit de l’entrée sur la scène internationale, d’autres acteurs, particulièrement l’Union Européenne et la Chine, le jeu géopolitique reste dominé, dans une certaine mesure, par "les adversaires-partenaires" (expression de Raymond Aron) de la guerre froide. Mais les Etats-unis ont profité de la redimension effective de leur challenger de la guerre froide et de la rupture de l’équilibre bipolaire qui s’en suivit, pour étendre, comme on l’a vu, leurs moyens et leurs champs d’action.
Dans cette analyse de l’enchaînement des faits depuis la chute du mur de Berlin, il apparaissait que Moscou a "peu de chance de reconstruire, à moyen terme, une vraie puissance extérieure avec une capacité de projection militaire massive" (Ibid, p. 16). Or, la guerre de Géorgie semble annoncer un tournant, vu le processus de redynamisation militaire (intervention en Géorgie) et diplomatique (position différentielle sur la question du nucléaire iranien), mis en oeuvre par l’Establishment russe. Le duel américano-russe pourrait s’engager, par acteurs interposés, dans le nouveau contexte. Nous retrouvons les termes de référence identifiés par l’analyse de Dominique David : « Au temps de l’affrontement EST-OUEST, dit-il, la garde du sanctuaire était première, centrale, l’action extérieure marginale ». Or, désormais « l’essentiel de la problématique est tourné vers l’organisation de l’intervention de stabilisation extérieure (op. cit. p. 19).
 
L’Union Européenne prend le relais :
 
Le déclanchement du conflit géorgien et les perspectives d’une re-actualisation des "conflits gelés" depuis l’implosion de   l’URSS et l’ajournement de la solution de certaines questions de nationalités, soulevées par la nouvelle carte géopolitique, annoncent une ère conflictuelle dans l’aire et peut avoir une extension européenne et internationale. D’ors et déjà nous pouvons parler d’une redistribution des cartes après la crise dans le Caucase. Faut-il s’empresser d’affirmer que la guerre de Géorgie « a engendré un nouveau rapport de force international dans lequel la Russie triomphe» ? (Anne Fauquemberg, RFI, 25/08/2008). La Géorgie a subi des revers importants. D’autre part, la riposte énergique de la Russie a montré aux pays de l’ex-URSS qu’elle n’est plus disposée à se laisser faire. Ce qui incite ces pays à limiter leurs marges de manoeuvre et à tenir compte de l’éveil stratégique de leur puissant voisin.
 
La crise actuelle a, d’autre part, révélé les limites de l’alliance américaine et du champ d’intervention de l’Otan. Les USA ont certes entrepris une puissante action diplomatique de soutien et défendu fermement le point de vue géorgien à l’ONU. Mais l’absence de consensus au sein de l’instance internationale et la crainte d’un veto russe probable paralysent cette stratégie diplomatique.
 
L’Union Européenne a pris, certes, le flambeau de la défense de la Géorgie. Dès le déclanchement de la crise, elle est apparue, cependant, divisée sur l’attitude à tenir vis-à-vis de Moscou. Par réalisme politique, de nombreux pays ont fait valoir, semble-t-il, la nécessite de ménager ce partenaire stratégique, vu la dépendance de leur sécurité énergique : l’Allemagne importe de la Russie 40% du gaz qu’elle consomme, la France 20% et certains Etats du nord de l’Europe quasiment 100%. D’autre part, la Grande-Bretagne devra d’ici 2020 importer les deux tiers de son gaz, et près de la moitié de son pétrole. Alors que la France et l’Allemagne souhaitaient calmer le jeu, les pays baltes, la Pologne et la Suède, prônent une politique de fermeté. Soutenant la ligne dure, le Premier ministre britannique, Gordon Brown propose que l'UE « revoit totalement ses relations avec la Russie", à la lumière des actions russes et il avertit également que l'Occident ne se laisserait pas prendre en otage par la Russie pour sa fourniture en énergie » (tribune publiée par le journal The Observer, 31 août 2008).
 
Au cours d'un sommet extraordinaire à Bruxelles (31 août 2008), les dirigeants de l'Union européenne ont annoncé «le gel des négociations en cours sur un partenariat renforcé avec Moscou, tant que les troupes russes déployées en Géorgie ne seront pas revenues sur leurs positions antérieures». La fermeté du ton s’accommoda, en réalité, d’une modération diplomatique, puisque l’Union Européenne se contenta de décider un report des négociations sur un partenariat stratégique avec Moscou, qui ont commencé en juillet et étaient prévues pour se poursuivre le 15 septembre. Mais elle écarta tout scénario de sanctions économiques, seul moyen de riposte possible. L’Union Européenne - géant économique mais nain militaire - a dû adopter la politique de ses moyens et prendre en compte que la Géorgie est loin de constituer un enjeu aussi important que la Russie. Explicitant les enjeux de la crise du Caucase, le Président Sarkozy a déclaré, à Bruxelles, à l’issue de ce sommet extraordinaire de l’U. E. que «le retour des sphères d’influences n’est pas acceptable».
 
Un retour à la guerre froide !
 
Plusieurs observateurs, reprenant les discours des protagonistes ont évoqué le risque de retour à la guerre froide. Nous devons cependant rappeler, dans ce contexte, l’absence d’affrontement idéologique, vu l’abandon du communisme dans le discours de l’Establishment russe. Nous préférons plutôt nous référer à une nouvelle carte d’alliances, en relation avec les politiques engagées par les USA et la Russie, pour faire bouger les lignes de démarcation.
 
Notons, dans le cadre des repositionnements signalées, dans l’aire de voisinage de la Russie, son ancien glacis protecteur, la signature le 20 août à Varsovie, par la Pologne et les Etats-Unis d’un accord de coopération militaire qui prévoit l'implantation d'ici 2012 de dix intercepteurs capables de détruire en vol d'éventuels missiles balistiques à longue portée. L’empressement des signataires s’explique par l’escalade de la guerre de Géorgie. Est-ce que la présence à sa frontière de ce bouclier antimissile et le déploiement, en Pologne, des batteries anti-aériennes de dernière génération ne sont pas de nature à susciter les craintes de la Russie ? Un scénario de catastrophes peut prévoir des interventions militaires préventives. Une analyse réaliste l’exclut vu l’état des rapports de forces entre la Russie et les Etats protagonistes.  D’autre part, en dépit de leur supériorité militaire, les USA ne peuvent courir le risque d’affrontement avec la Russie. Elles doivent s’accommoder de ce retour de la Russie sur la scène internationale. Mais ce climat est susceptible de remettre à l’ordre du jour la course aux armements.
 
Comment définir, dans ces conditions, la nouvelle ère qui s’annonce ? Nouveau cas de figure ? Fin du monde monopolaire ? Prémices d’un monde multipolaire ? Retour à la guerre froide ou du moins à une compétition pour élargir l’espace des alliances, servie nécessairement par une course aux armements ? Peut être faudrait-il tout simplement inscrire les guerres de l’ère post-guerre froide dans les effets d’une géopolitique de puissance et des affrontements qu’elle annonce et génère ? Nous pensons cependant qu'il serait prématuré de conceptualiser les soubresauts de cette conjoncture. 
 
(publié in Réalités, n° 1185 du 17 septembre 2008, pp. 20 – 24.

_____________________________________

Page précédente: Études internationales
Page suivante : Histoire contemporraine