Royaume Uni, Union Européenne, la donne du Brexit

Pr. Khalifa Chater

Le Royaume-Uni a voté, jeudi 23 juin,  sa sortie de l'Union européenne. Le Brexit l'a emporté avec 51,89% des voix, dans un scrutin marqué par un fort taux de participation (72,2%). Les partisans du remain avaient pourtant espéré un revirement après le meurtre de la députée travailliste Jo Cox.  Le Brexit change la donne, au Royaume Uni et dans l'Union Européenne.

Une confirmation du statut particulier du Royaume Uni : La relation de la grande Bretagne avec l'Europe a toujours été marquée par une "grande hésitation" (Arnaud Leparmentier, le cheval de Trois hors les murs", Le Monde, 9 juin 2016). Cette ambigüité fut exprimée par deux déclarations de Winston Churchill, à l'approche des deux guerres mondiales : ‘‘chaque fois qu'il nous faudra choisir entre l'Europe et le grand large, nous choisirons le grand large, dit-il’’. Repositionnement, dans son appel de Zurich, en 1946 ‘‘à ériger quelque chose, comme les Etats-Unis d'Europe’’. Contrecarrant la préparation du traité de Rome, les britanniques lancent, sans succès, en 1960, une organisation concurrente, L'Association Européenne de Libre Echange, (AELE). Changement d'attitude, Londres sollicite son adhésion à la Communauté économique, en 1961 et 1962. Deux vétos du général de Gaulle. Le royaume Uni put adhère à la communauté européenne, le 1er janvier 1973. Mais la Grande Bretagne reste hésitante. Le référendum, organisé par les travaillistes, en 1975  atteste leur hésitation.  Le oui l'emporta par 60 % des voix. Margaret Thatcher, élue en 1979, exigea la réduction de la participation anglaise au budget de l'Union. ‘‘Aujourd'hui, la Grande Bretagne a le pied dedans (en Europe)  un pied dehors. Après le 23 juin, ce sera l'inverse’’. Ce diagnostic de l'ancien eurodéputé centriste Jean-Louis Bourkanges reste valable, après la sortie de l'Union. En effet, le Royaume Uni ne faisait pas partie de Schengen, de la zone euro et de l'embryon de l'Europe de la défense. Elle a fait valoir, par l'exigence de sa spécificité, la construction d'une Europe à plusieurs vitesses.

D'ailleurs, le filmBrexit qui devait traiter le plus grand dilemme européen, dans le cadre de la campagne, en faveur du Brexit énonçait l'argumentaire du vote "leave" (voter pour sortir). Niguel Frange, le chef du parti pour l'indépendance du Royaume Uni, y affirmait que le Brexit permettait de ‘‘reprendre le contrôle du pays’’. Un citoyen plus diplomate affirme : ‘‘Ce sera un divorce amical…On aurait dû constituer un marché commun, avec les Américains. On s'est trompé de cible’’. Inquiétude d'un expert comptable : ‘‘mon cœur me dit de quitter l'UE. Mais ma tête me commande de réfléchir’’ (présentation de la première du film par Philippe Bernard, " les deux familles du vote Leave", Le Monde,  8 juin 2016). Evitant d'aborder la question de l'immigration des pays de l'Europe de l'Est, important argument des eurosceptiques, le film d'inspiration libertaire, exprime la nostalgie de la puissance britannique et fait valoir comme important grief, une pseudo conspiration franco-allemande.

Quel impact sur le Royaume Uni ? La mobilisation des hommes d'affaires en faveur du maintien en Europe traduit leur inquiétude. Les risques de bouleversement de l'économie sont évidents : L'évaluation des risques, par le ministère des finances britannique, le confirme : récession de 3,8 % à 7,5% du produit intérieur brut, augmentation du chômage de 500.000 à 800.000 personnes, dévaluation de la livre de 12 à 15 %, réduction du produit annuel par personne de  780 à 1100 livres, selon que Londres obtient ou non un statut d'accès au marché unique de libre échange, comme le Canada ou comme simple membre de l'Organisation mondiale du commerce (éditorial, "Brexit et si les Britanniques restaient", Le Monde, 30 mai 2016). Des grandes entreprises risquent d'être délocalisées. D'autre part, la cité de Londres est menacée. On parle même d'un choix de locaux, en vue d'un éventuel transfert de sièges des grandes banques à Paris.

Ces risques devraient être cependant réévalués. Le royaume Uni obtiendrait vraisemblablement sa participation au marché unique européen, qui représentait son intérêt majeur au sein de L'Union Européenne. Ce qui n'impliquerait guère une conversion de son économie, mais plutôt un développement de ses possibilités de manœuvres dans l'aire monde. 

Le Royaume Uni subirait, sans doute, une crise conjoncturelle : Pour mettre en application le retrait de l'U.E., des  tractations seront indispensables pour définir une nouvelle relation entre le Royaume-Uni et le reste de l’UE. Londres devrait aussi modifier sa législation nationale pour y remplacer la multitude de textes découlant de sa participation à l’UE, comme dans le domaine des services financiers. ‘‘Il est probable que cela prendrait longtemps, d’abord pour négocier notre sortie de l’UE, ensuite nos futurs arrangements avec l’UE, et enfin nos accords commerciaux avec les pays hors UE ’’, souligne le gouvernement britannique, dans une étude communiquée au Parlement en février. La Grande-Bretagne et l’Union européenne plongeraient dans une situation inédite, les obligeant à bâtir une nouvelle relation pleine d’incertitudes.

Dans le domaine politique, le Brexit implique le départ du Premier ministre britannique David Cameron. D'ailleurs, dés la publication de résultats du référendum, il a annoncé sa démission, qui sera effective à l'automne.

Des mutations de l'Union Européenne : A quoi  rassemblera l'Union Européenne, sans le Royaume Uni ?  Faudrait-il faire évoluer le projet et dans quel sens ? Les européanistes craignent  une contagion centrifuge à d'autres membres.  ‘‘L'UE serait-elle condamnée à choisir entre une lente et discrète réparation de son fonctionnement, confinant à la paralysie ou une dislocation, par chute de lambeaux successifs’’ (Jurels Kiewicz, lettre d'Europe, " Prouvons l'utilité de l'Union, aux habitants du vieux continent", Le Figaro, 13 juin 2016). Diagnostic du  président d'Europa Nova, Guillaumz Klossa : ‘‘Aujourd'hui, la Grande Bretagne permet un équilibre de puissance à trois avec la France et l'Allemagne. L'Union Européenne, sans la grande Bretagne, c'est une Europe à réinventer. A court termes, le Brexit aurait une série d'effets négatifs. Outre les risques de crises économiques et financières et les incertitudes internationales,  les institutions se consacreraient pendant des mois,  au processus de sortie alors  qu'elles  auront  besoin  de se concentrer sur la relance économique, la sécurité et une stratégie de migration et d'intégration des refugiés’’ (Julie Conan, " Guillaumz Klossa ; "l"UE sans la grande Bretagne, c'est une Europe à réinventer", Le Figaro,  10 juin 2016).

Sérieusement remise en cause, l'Union Européenne devrait faire son diagnostic, en relation avec les attentes citoyennes. La démocratisation de ses structures, vis-à-vis de sa bureaucratie, est désormais une exigence. D'ailleurs, pour éviter les crises à répétitions, à l'exemple du cas grec, il faudrait mettre sur pied une nouvelle gouvernance de la zone euro. D'autre part, l'UE devrait transgresser la question de l'Europe, à plusieurs vitesses et poursuivre son intégration, au-delà du marché unique.

Fait d'évidence, les migrants ont été les boucs émissaires de l'opinion publique européenne. L'Union européenne s'érige comme une forteresse. Cette obsession atteste une absence de solidarité avec son environnement, qui traduirait une absence d'ambition, dans la mesure où elle aliène les facteurs de puissance au-delà de ses frontières. Comment concilier alors sa quête d'ouverture du marché et son splendide isolement, dans l'aire euro-méditerranéenne ?



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