Sondage d'opinion, religion et politique au Maghreb

Khalifa Chater

          La fondation Konrad-Adenauer-Stiftung (KAS), SIGMA Conseil, et l’Observatoire Arabe des Religions et des Libertés (OARL), ont présenté, lors d'une conférence de presse, mardi 10 mai 2016,  les résultats du sondage  d’opinion sur le thème « la religion et politique, la perception de l’Etat Islamique dans les pays de l’Afrique du Nord». Commandée par la fondation Konrad-Adenauer -Stiftung (KAS), en partenariat académique avec  l'Observatoire Arabe des Religions et des Libertés, utilisant la  Technique d’enquête : CATI (interviews téléphoniques assistées par ordinateurs) via call center SIGMA, l'enquête a été réalisée, en décembre 2015. Trois principaux thèmes ont été analysés : la relation des citoyens avec l’islam et l’islam politique, les citoyens et la notion d’extrémisme religieux  et enfin  la perception des citoyens sur l’Etat Islamique. Des Tunisiens, des Algériens, des Marocains, des Libyens et des Egyptiens (1000 citoyens par pays), âgés de 18 ans et plus, constituaient la population cible.  Nous remarquons que l'enquête intègre l'Egypte. Ce qui permet une possibilité de comparaison avec un pays du Moyen-Orient, qui  a d'ailleurs vécu les vicissitudes d'une  prise du pouvoir suivie d'une remise en question de l'Islam politique. Ce sondage permet une connaissance approfondie de l'appartenance, un examen des différentes lectures  sur le terrain, une estimation de l'impact des mouvements politico-religieux et une évaluation des dérives et des surenchères radicales. Dans un contexte de bipolarité et du jeu politique qu'elle met à l'ordre du jour,  cette connaissance objective permet d'affiner les argumentaires des acteurs politiques. Elle  met les discours, en relation avec les réalités, au-delà des polémiques politiques.

          L'appartenance revendiquée : L'Islam politique semble être un mouvement  très puissant et très profond, qui occulterait le nationalisme et le panarabisme. Déclin du nassérisme et du baathisme, qui prêchaient le panarabisme. L'islamisme aurait pris le relai. L'émergence de ce nouveau paradigme, qui a développé un discours alternatif, explique les difficultés actuelles des Etats - nations. Dans ses marges,  les dérives radicales et les mouvances terroristes marquent désormais le paysage maghrébin et arabe. Est-ce à dire qu'on vit un temps nouveau ?

          Néanmoins des disparités marquent l'aire maghrébine. Exception évidente, les sondés Tunisiens affirment leur appartenance  à l'Etat-nation (53,2 %). Ils ne renient certes pas leur religion, mais 37,6 % d'entre eux ne l'érigent guère en slogan. Ce qui montre que l'état d'esprit général refuse tout usage de la religion, à des fins politiques. Les mouvances radicales qui apparaissent à contre-courant,  ne pourraient guère représenter, pour eux, une alternative. L'opposition radicale et ses marges terroristes s'inscriveraient évidemment hors champ de la gouvernance politique.

          Ce sondage justifierait l'édifice majoritaire tunisien, comme compromis de nécessité du parti Nahdha et ses velléités de se convertir en parti politique.  Partout ailleurs,les personnes sondées se sentent musulmanes d’abord, citoyennes ensuite:

 Comment se perçoivent les Maghrébins ?

Tunisie

Algérie

Maroc

Libye

Tunisiens

53,2%

Musulmans

58,5%

Musulmans

52,8%

Musulmans

63,2 %

Musulmans

37,6 %

Algériens

30,1 %

Marocains

35,0 %

Libyens

21,6 %

Arabes

2,2%

Arabes

6,6 %

Arabes

7,4 %

 

Arabes

12 %

Autres

4,8 %

Autres

4,8 %

Autres

4,7 %

Autres

2,9 %

Source : Rapport  « la religion et politique, la perception de l’Etat Islamique dans les pays de l’Afrique du Nord», p.6.

          Recul évident du panarabisme : Son appartenance est faible. Voisine de L'Egypte et longtemps sous influence du discours nassérien, relayé par Moammar Kadhafi, la Libye est plus marquée par l'arabité, dépassant même l'Egypte, son principal foyer d'antan (6,1 %). L'Africanisme est bel et bien occulté, en dépit de l'ouverture du Maghreb au Sahel africain et sa solidarité géopolitique évidente. Le nationalisme garde cependant sa place  (plus du tiers des sondés en Algérie et au Maroc, à l'instar de l'Egypte et plus du cinquième seulement en Libye). Il aurait résisté aux bourrasques du "printemps arabe".

          Postulat évident, les personnes sondées dans les cinq pays de l’Afrique du Nord sont quasi unanimes à considérer que l’islam est important ou très important dans leurs vies (page 8 du rapport). L'aspect cultuel est bien traité, y compris la pratique différentielle du culte. Il fait valoir, dans ses approximations, un consensus. C'est plutôt l'islam politique qui dessine la démarcation. Ce qui met en valeur l'analyse de la perception de l'islam politique.

          La perception de l'Islam politique : La bipolarité politique a mis à l'ordre du jour la problématique de la séparation de la religion et de la politique. La Tunisie, l'Egypte et dans une moindre mesure la Libye et l'Algérie, qui  ont connu l'émergence des mouvances politico-islamistes, qui restent d'ailleurs au seuil du pouvoir, revendiquent une nette séparation entre les deux registres. Au Maroc, la prise du pouvoir d'un parti politique est presque sans effet, vu les importantes prérogatives de la monarchie.  Fait évident, une grande majorité, dans les cinq pays, objets du sondage, sont nettement favorables à une séparation.  

Séparation entre la religion et la politique

 

Pour la séparation

Contre la séparation

Tunisie

72,8 %

21,8 %

Egypte

71,3 %

23,5 %

Libye

63,1 %

34,6 %

Algérie

57,4 %

37,8 %

Maroc

54,8 %

36,4 %

Source : Ibid. p.14. Ce rapport distingue d'ailleurs ceux qui sont tout à fait d'accord et ceux qui sont plutôt d'accord, sur la séparation.

          Le sondage montre  que la référence à la charia comme unique source d’inspiration de la loi révèle une véritable démarcation.   A l'exception de la Tunisie, les personnes sondés sont favorables : plus de 50 % avec des summums en Libye (78,7 % et en Algérie (62,9 %). Par contre, les Tunisiens sont nettement hostiles. Moins d'un quart, tolèrent   une telle référence exclusive.

L’utilisation de la charia comme l’unique source d’inspiration de la loi.

 

Pour

Contre

Libye

78,7%

18,5 %

Algérie

62,9 %

31,5 %

Egypte

59,7 %

33 %

Maroc

54,9 %

35,8 %

Tunisie

23,4 %

69,5 %

Source : Ibid., p. 15.

           L’intervention des Imams dans la vie politique est rejetée. Le pourcentage est nettement plus élevé, dans les pays du "printemps arabe" (75,6 % en Tunisie, 67,1 % en Egypte, 64,9 % en Libye). Dans ces pays, la mosquée a volontiers servi de pôle de propagande aux mouvances marginales radicales.

          Les citoyens sondés affirment leur hostilité à l'extrémisme religieux: Sans rejeter les causes socio-économiques, ils  font valoir comme principal facteur, la mauvaise interprétation de l'Islam (ibid., p. 22). Fait d'évidence, Daech et le retour au pseudo califat sont rejetés. Ils les définissent essentiellement par leur action terroriste (Tunisie : 64 %, Algérie 52,1 %, Libye : 46,3 %, Maroc 45,3 %).  En Egypte, le pourcentage descend à 35,4 %. Peut-on l'expliquer par la lutte actuelle entre le gouvernement et l'opposition islamique.

          Conclusion : En dépit d'un consensus quasi général sur le rejet des mouvances de l'Islam politique et de la condamnation absolue de l'extrémisme religieux et de ses dérives terroristes, le sondage atteste une démarcation  qui s'expliquerait par les différences géopolitiques, les impacts de l'histoire immédiate et les tragédies vécues, dans les différents pays. Fait d'évidence, la Tunisie constitue une exception, une société d'avant-garde. Cet état de fait s'expliquerait par  la praxis religieuse de l'école zeitounienne, le mouvement des réformes du XIXe et XXe siècle et les acquis de l'idéaltype bourguibien. Les structures régionales : Conférence Islamique, Ligue des Etats Arabes, UMA devraient tenir compte de cet état de fait.


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