Au-delà de la tension coréenne

 
Professeur Khalifa Chater
 
«Tout ce qui pourrait nuire aux intérêts chinois pourrait être de nature à provoquer des conflits »
(le Golbal Times,  27 mai 2010).
 
 
Publiée par le Golbal Times, quotidien proche du pouvoir chinois, cette  déclaration  est une mise en garde aux autorités militaires américaines. En dépit des bonnes relations américano-chinoises actuelles et d'une certaine prise de distance de Pékin de Pyongyang, comme d'ailleurs de Téhéran, la Chine  affirme son souci de ménager sinon de défendre son partenaire nord-coréen. D'autre part, Moscou  estima que la situation est "dangereuse" et mit l'accent sur "sur la nécessité de désamorcer ses tensions au plus vite". Moscou et Pékin  affirmaient ainsi qu'il n'est pas question d'être de simples spectateurs dans cette crise. Dans le camp adversaire, la Corée du Sud et le Japon ont proclamé, le 29 mai, leur unité de vues sur la Corée du Nord. Le terrain ainsi balisé, montre que l'aire asiatique est affectée par une crise majeure, suscitant la mobilisation d'importants acteurs internationaux et régionaux. Au-delà d'un  jeu de puissances, de manœuvres diplomatiques "symboliques" et d'une affirmation de prérogatives, conformes aux statuts dans la carte géopolitique de la région, le jeu de scènes crée un climat de tensions, susceptible de déclencher des affrontements, avec tous les ingrédients d'une grave crise internationale.
La crise coréenne est en réalité une séquelle de la guerre froide, l'un des plus importants conflits périphériques, du monde bipolaire. Une "guerre d'un autre temps", qui s'est prolongée après la chute du mur de Berlin (1989),  la fin de la Russie soviétique et le dégagement des Etats de l'est européen de l'alignement communiste. La situation  particulière de la  Corée du Nord et sa liberté de manœuvre dans l'aire soviétique, confortée par la proximité de la Chine, lui a permis de maintenir son "régime"  spécifique et d'entretenir "les suspicions" de l'Establishment occidental. Signe de cette évolution bloquée, les USA estiment essentiel le maintien  de leurs troupes, en Corée du Sud, afin d'éviter son "invasion par les troupes du Nord". Leurs protagonistes estiment que cette présence militaire américaine fige la situation.  Spécialiste de la question, Pierre Rigoulot estime que "la réunification de la péninsule restera inconcevable tant que les Etats-Unis garderont sur place une présence militaire si massive. A moins d'un effondrement rapide de la Corée du Nord... " (http://assoc.pagespro-orange.fr). La surenchère nationaliste de la Corée du Nord, qui a pris, dans une large mesure, le relais de l'idéologie communiste, n'a pas facilité l'instauration de rapports de bons voisinages avec la Corée du Sud. Nous n'irons pas jusqu'à la perspective d'une restauration de l'unité de la péninsule, hors de propos dans ce contexte.
 
Après la crise du nucléaire, le "torpillage" par un sous-marin nord-coréen de la corvette Cheonan, selon les Etats-Unis et la Corée du Sud a mis le feu aux poudres.  Pyongyang rejeta l'accusation.  «C'est la pire crise que les deux Corées aient connu depuis l'attentat contre la Korean Ai », affirme le professeur Song Jang-jeong, spécialiste des questions nord-coréennes à l'Institut Sejong de Séoul (http://www.rfi.fr/). C'était en 1987, un appareil de la compagnie sud-coréenne avait alors explosé en vol et l'attentat avait été attribué par le Sud à deux agents nord-coréens. Montée des périls, Pyongyang a placé ses troupes en état d'alerte maximum mardi 25 mai. D'autre part, la Corée du Sud a suspendu lundi (24 mai) ses échanges commerciaux avec le Nord et a engagé une guerre des ondes  contre sa rivale.
 
La crise suscite la préoccupation internationale.  Transgressant son ordre du jour, la première journée du dialogue stratégique entre Chinois et Américains fut largement consacrée à la tension entre les deux Corées (24 mai). La Chine s'abstient d'accuser qui que ce soit du torpillage et a appelé les deux camps à la retenue. Wen Jiabao, le Premier ministre chinois, a campé sur cette position vendredi (28 mai) lors d'un entretien avec Lee Myung-bak, Président de la Corée du Sud, tout en assurant que Pékin ne "couvrirait" personne. Tout en se souciant du maintien  de ses relations cordiales avec Séoul et Tokyo, deux importants partenaires commerciaux, Wen Jiabao souhaite protéger la Corée du Nord pour préserver la stabilité dans la péninsule coréenne. Position assez proche de Pékin, Moscou prêche la retenue.  Sans preuves irréfutables de la responsabilité de Pyongyang dans cette affaire, le Kremlin pourrait opposer son veto à de nouvelles sanctions.
 
Fait importants, qui atteste la volonté populaire de Séoul, de nombreuses manifestations pacifistes s'inquiètent de l'éventualité d'une guerre. On estime que l'unité ethnique des Coréens l'emportera sur leurs divisions politiques. Comment faire valoir cette volonté de détente et de dialogue, affirmée surtout par des jeunes, pour imposer une normalisation qui rapprocherait les points de vue et aurait des effets de grande portée, pour le pansements des plaies d'une conjoncture politique, bel et bien dépassée ?
Pr. Khalifa Chater
(La Presse de Tunisie, La lettre du jeudi, 3 juin 2010)

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