Tunisie, le paysage politique 2017

Pr. Khalifa Chater

“ Il est vrai peut-être que les mots nous cachent davantage les choses invisibles qu'ils ne nous révèlent les visibles ” (Albert Camus).

Pourrais-je décrypter les discours politiques tunisiens, pour définir le paysage politique 2017.  Comment faire parler les silences, expliciter les allusions, traduire les états d'âme des protagonistes ? "Les querelles" sur les plateaux TV, concernent bien souvent des questions subsidiaires, alors que les professions de foi masquent volontiers des positions partisanes. Les comptes rendus de réunions officielles expriment des consensus, occultant les démarcations au cours des débats. Fait nouveau, les enregistrements fuités, le 6 et le 13 mars 2017, d’une réunion du Bureau politique de Nidaa Tounes - fussent-ils amoraux !  - nous renseignent sur le vécu politique tunisien. .

Les difficultés gouvernementales : Le "gouvernement d'union nationale"  affronte les dures réalités du pouvoir.  Les signataires de l'accord de Carthage n'ont pas tardé à formuler leurs critiques au gouvernement. Al-Machroua n'a pas approuvé la répartition des charges de gouverneurs et des délégués entre  Nida Tounes et Nahdha. Les "fuites" de Nida Tounes ont révélé son prise de distance du gouvernement (critique du remaniement et de certains secrétaires d'Etat, réserves formulées à la gestion du ministre de l'Education nationale, prise en compte de l'attitude de l'UGTT). Révision de la copie, la réunion des signataires de l’Accord de Carthage, le 13 mars, affirma  l'attachement à l’initiative présidentielle par les différentes parties participantes. “Cette réunion lors de laquelle toutes les parties se sont exprimés avec transparence, a abouti à réitérer l’engagement du gouvernement à appliquer tous les points de l’Accord. La situation du pays est difficile surtout lorsqu’il s’agit de maintenir les équilibres financiers ”, a déclaré le chef du gouvernement. Mais le consensus officiel n'a pas occulté certaines divergences, qui ont nécessité la décision de former des commissions, pour identifier les réformes à engager. “Nous avons avancé sur plusieurs dossiers, ajouta le chef du gouvernement,  mais il reste plusieurs points sur lesquels nous devrons travailler”.

La question de la réconciliation nationale :La condamnation  de quatre anciens ministres, par la justice, en première instance, a reposé la question de la réconciliation nationale, qui a déjà fait l'objet d'une proposition de la présidence de la république. Mais sa discussion avait alors été différée, n'étant pas l'objet d'un consensus.   Changement de l'opinion publique, elle voulait tourner la page de l'ancien régime, pour restaurer un climat de confiance des hommes d'affaires et assurer la relance économique.   Nida Tounes et Nahdha sont favorables à la réconciliation. D'autre part,  le bloc al-Horra, proche du parti de Mechroua aurait saisi cette circonstance, pour lancer un appel à accélérer l’examen du projet de loi en question par l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Al Horra aurait appelé les autres blocs parlementaires à adhérer à cette initiative. Néanmoins,  certains partis de l'opposition, appartenant à la gauche, s'y opposent. Remarquons,  dans ce contexte, que les séances d'audition publique, organisées par l’Instance Vérité et Dignité (IVD), traitant des cas extrêmes d'illégalité, n'avaient pas suscité un grand enthousiasme. Elle semblait pourtant bénéficier du soutien officieux du parti Nahdha et de certaines composantes de la gauche.

L'exigence de la promotion scolaire : “C'est de là qu'on commence” dirait le leader Habib Bourguiba. Le gouvernement d'union nationale a trouvé une école souvent délabrée, en tout cas mal entretenue. Prenant compte de cette situation, qui a fait l'objet d'exigence populaire, le ministère de l'éducation national a fait appel aux hommes d'affaires, pour participer aux réparations nécessaires. Prenons la juste mesure de la signification de la mobilisation au service de l'école. La réforme des programmes semble, pour le moment, différée. Elle nécessite le consensus des deux grands partis au pouvoir, qui hélas, n'auraient pas la même vision, vu la bipolarité géopolitique, encore dominante. La "libération" des parents d'élèves des heures supplémentaires a suscité leur satisfaction. Pouvait-elle être acceptée facilement par le corps enseignant ?

La grève ouverte annoncée pour le 22 mars 2017 par les syndicats de l’enseignement primaire et secondaire met à l'ordre du jour le risque d'une année scolaire blanche. La subordination de l'arrêt de la grève au départ du ministre de l'Education nationale suscite l'inquiétude générale. Des parents parlent d'une "école otage", d'un abus sinon d'une dérive syndicale. Au-delà des tractations, l'accord finirait par mettre fin à la grève et à la revendication d'un départ du ministre, transgressant les objectifs des syndicats. L'exemple des discours nationaux de Ferhat Hached, Ahmed Ben Salah, Ahmed Tlilili et Habib Achour ne saurait être oublié.

Vers une recomposition du paysage politique : A Nida Tounes, la division des ego désespère. “ L'union est un combat”, disait jadis le parti communiste français. Nida Tounes semble au bord du naufrage. L'équipe dirigeante a fait valoir le ralliement de ministres, d'anciens ministres, d'anciens dirigeants de l'ancien régime. Mais rien ne pourrait compenser le manque d'assise populaire.  Ne perdons pas de vue, que Nida Tounes est né, pour assurer le rééquilibrage politique, après le triomphe de la troïka. Son action traduisait un rejet et non un projet. Dans l'état actuel des choses, à en croire les données fuitées, il constitue un appareil de blocage et non de proposition.

Nahdha n'a pas hésité à refonder son socle idéologique. Mais le passage de Nahdha utopique à Nahdha du gouvernement, n'a pas annihilé son discours fondateur et son projet de société. Son choix culturel s'opposerait à une réforme scolaire d'envergure d'ouverture. Elle souhaiterait jouer son rôle, dans toute réforme scolaire : ce qui explique son attitude mitigée,  dans la querelle de l'école. Fait d'évidence, il n'ya pas d'homogénéité confondante entre les deux grands partis au pouvoir. Le futur affrontement électoral, lors des municipales, annoncerait les prolégomènes d'une mésalliance Nahdha/Nida. La quête d'une "belle alliance populaire", qui constituerait l'alternative, constitue l'utopie de la conjoncture politique.  D'ailleurs les parti politiques tunisiens exercent leurs droits d'inventaires, sur le gouvernement et partagent volontiers la même attitude critique, rejoignant la désillusion générale. Ils sont appelés, à répondre aux désirs de contribution, d'engagement et de contestation. La bonne gouvernance implique l'exercice de ce droit.

in L'économiste maghrébin,
n°708, du 22 mars au 5 avril 2017.


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