Tunisie, le temps de l’économique !

Pr. Khalifa  Chater

Fin de la transition politique en Tunisie et en Egypte, c’est l’heure désormais de la relance économique. Dans le deux pays, les attentes des acteurs de « la révolution » n’ont pas pu être satisfaites. Crise économique, développement du chômage, baisse du pouvoir d’achat. Le développement de l’échange inégal et ses effets sur la balance commerciale ont institué des déséquilibres inquiétants. Le passé semble évacué,  sans autre forme de procès, alors qu’il est omni présent dans la tête des gens et suscite des comparaisons hâtives. Les observateurs s’interrogent sur l’état des deux pays. “Où en sommes-nous disent-ils ? Pour quoi ce sentiment d’impuissance ? ”.  Par contre en Syrie, au Yémen et en Libye, la guerre civile perdure : L’absence de perspectives de sortie de crise diffère les velléités d’engager des politiques de reconstruction, que souhaitent mettre à l’ordre du jour les puissances.

Au-delà de la transition politique : Le grand parti Nida Tounes, conçu en 2013, pour rassembler les modernistes et permettre l’alternance, aurait perdu, de ce point de vue, sa raison d’être. Il fédérait, lors des élections de 2014, grand monde. Son alliance avec Nahdha a suscité une révision de son discours fondateur. L’initiative de son fondateur, le Président Béji Caïd Essebsi, relative à la proposition courageuse et justifiée de l’égalité de l’héritage, présentée le 13 aout, journée de la femme, a permis de relancer son audience et d’annoncer une prise de distance idéologique, par rapport à ses alliés-adversaires.  Réponse de la Nahdha, la volonté de réactualiser le habous, rappelle son discours islamiste et sa relecture de la constitution, moderniste, objet de consensus.

 Le diagnostic présenté par le Président de la République suscite des inquiétudes. Outre la donne socio-économique, il décrit des aspects importants de la transition : “une situation politique à la dérive où les partis politiques n’arrivent pas à s’entendre sur un dénominateur commun qui assure au pays le seuil minimum de stabilité, ce qui représente la condition fondamentale de la continuité de l’Etat, de la réalisation du développement et de l’accomplissement des grandes réformes au profit du pays et du citoyen” (entretien à Essafa et la Presse, 6 septembre 2017).  Fait plus important, le Président Béji Caïd Essebsi présente une critique explicite du parti partenaire de Nida au gouvernement : “Ennahdha était disponible, en plus d’autres partis, ce qui nous a permis de former une alliance gouvernementale. Ennahdha a accepté mais pas à ses conditions. Nous nous sommes dit : au moins, nous contribuerons à ramener Ennahdha au club des partis civils. Mais, il paraît que nous avons fait une fausse évaluation” (Ibid.). Est-ce à dire que le consensus  risque d’être remis en cause. La modération de la réponse de Nahdha à cette critique atteste son attachement au statu quo.

Le défi économique : S’accommodant de la nouvelle équation politique, le nouvel agenda présidentiel et gouvernemental a mis à l’ordre du jour un remaniement ministériel : Le Président de la République a parlé du “gouvernement de la dernière chance”. Plus explicite, le chef du gouvernement Youssef Chached  définit son programme comme “une guerre contre le terrorisme, la corruption , et pour  la dynamisation de la croissance, combattant le chômage”. Les critiques relèvent le nombre élevé des membres du gouvernement : 26 ministres et 14 secrétaires d’Etat, dans une conjoncture de crise économique, d’endettement et de pénurie budgétaire. Notons l’entrée dans le nouveau gouvernement de compétences, essentiellement dans le domaine économique et l’innovation pertinente du titre 3. La discussion parlementaire, lors du vote de confiance, fut plutôt une pétition de droits, un rappel du diagnostic de crise et une critique de la gestion gouvernementale, sans effet sur le vote de confiance. L’exigence formulée de restauration de l’autorité de l’Etat, de l’application stricte de la loi, de la lutte contre le commerce parallèle, rappelle la nécessité d’établir l’environnement adéquat à la gestion économique. On évoqua ”la quête d’un nouveau modèle de développement ”, dans un monde dominée par l’économie de marché. Or, la situation présente fait valoir une politique pragmatique, de reprise du travail, de sécurité générale, de consolidation des entreprises et  de  réduction des dépenses.  L’importation des Glibets, signalée par un député de Nida Tounes, constitue un repère, dans le développement des importations superflues.

Le nouveau gouvernement a opté pour une politique de continuité, alors que le contexte exige une rupture. Or, le gouvernement  est appelé à redéfinir une nouvelle politique, dépassant les titres de l’action et les slogans, pour faire face aux défis socio-économiques.

Conclusion : Le remaniement ministériel (8 septembre), la confiance au nouveau gouvernement (11 septembre) et le vote de la loi de la réconciliation (13 septembre), objets de consensus de Nida et Nahdha attestent  la continuité de leur alliance. Peut-on parler d’un sursis du statu quo, vu la réactualisation de la démarcation idéologique, entre les deux instances ? Nahdha, actuellement sur la défensive, vu la nouvelle donne internationale, adopte une politique de concessions et soutient la stratégie économique du gouvernement Chahed. Mais l’organisation d’un éventuel référendum, en faveur de l’établissement d’un régime présidentiel, - proposition de Nida Toounes - pourrait susciter son opposition, vu son choix du régime parlementaire. D’autre part, le vote de l’égalité de l’héritage pourrait réanimer l’opposition géopolitique. Et n’oublions pas que Nahdha n’est pas favorable à l’ajournement prévu des élections municipales. Fait important et qui risque de remettre en cause le programme de relance économique, le paysage politique vit l’heure des manœuvres, pour les élections de 2019. Wait and see.

chaterkhalifa@topnet.tn


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