Tunisie, le temps des manœuvres

Pr. Khalifa Chater

“ Nous ne savons pas où nous allons. Mais nous y allons”.  

Le champ politique tunisien est marqué par une mobilisation des acteurs. Les partisans de l’ouverture et de la défense des acquis, ont formé le front démocratique, qui groupe une quarantaine de députés. En réaction, les forces adverses ont constitué une nouvelle troïka, rassemblant Nahdha, Nida et le Watani al-Hor. La crise était dans l’horizon et les différents acteurs sollicitaient la prévenir. Fait plus important, ils mettent prématurément à l’ordre du jour, les élections présidentielles de 2019 et tentent d’avancer leurs candidats éventuels et de barrer la route à leurs concurrents. Les velléités de changer le chef du gouvernement, Youssef Chahed, par Nahdha et son propre parti Nida, s’inscrivent dans ce contexte, ainsi d’ailleurs que les critiques de Mohsen Marzouk, dirigeant du parti le projet et de Jomaa, ex- chef du gouvernement. Il fallait mettre échec toute proposition d’alternance. Ces grands partis au pouvoir tentent  d'exploiter le vote du budget 2018, pour affirmer qu’ils prennent leurs distances vis à vis  du gouvernement  “d’union nationale” et de rappeler les attentes sociales, qu’ils ont eux-mêmes occultées. Fait d’évidence, le citoyen est appréhendé par la dialectique infernale de l'identification et de l'exclusion.

La nouvelle troïka : Nida, Nahdha et l'Union libre ont réuni un conseil consultatif. Le puzzle Nida Tounes s'est fracturé. Face à la troïka, Beji Caïd Essebsi était le ticket gagnant. Parti électoral, il avait rassemblé plusieurs courants bourguibistes, progressistes, nationalistes, laïcs etc. Le  vote utile : Nida contre la première troïka a permis sa victoire. Actuellement, “la concordance discordante” a suscité une grave démarcation politique, confortée par le départ des principaux fondateurs et surtout la rupture avec son programme de démocratie sociale. Prenons la juste mesure de l’occultation de la perspective émancipatrice, que son fondateur rappelle en tant que Président de la République. .
L'équipe dirigeante de la Nahdha  subit des controverses internes. Ses militants s’inquiètent par son abandon, comme Nida, de ses fondamentaux et de ses valeurs originelles. L’Union Libre est bien affaiblie, par le statut de son président. Il rentre dans le groupe de Carthage. Il ne s'agit pas, dans le cas de la nouvelle troïka d'une famille politique, mais d'une alliance conjoncturelle, qui résiste à toute délimitation claire. Point de vision d’avenir commune. Quiconque s'interroge sur ses frontières s'expose aux pires suspicions. La culture de la négociation et du compromis ne peut tenir lieu de programme.  Mais les rapports de forces privilégieraient le  pôle identitaire islamiste qu’incarne la .Nahdha.

Le Front démocratique : Le front en constitution rassemble des parlementaires, favorables à une idéologie progressiste et médiane. Font partie du front des députés du Machrou, le projet, Afak, quelques membres influents du Nida et  des indépendants etc. Il s’agit d’un pôle libéral, unissant sociaux-démocrates et humanistes. C'est un front de coordination, destinée à réaliser un reéquibrage politique. L'égalité, l'école, la santé, l'émancipation, les droits des femmes constituent les fondements du mouvement progressiste. Mais les différents courants qui s’y coexistent, désidéologisés, n’ont pas le même projet de société. Mais ils affirment un besoin de régulation de l’Etat et défendent en commun les acquis du régime bourguibien, qu’ils confortent par une volonté de démocratisation de fait.

L’opposition de gauche : Vu l’entrée du parti Jouhouri,  démarxisisé, au gouvernement et sa proximité volontaire avec les partis au pouvoir, l’opposition de gauche est le fait quasi exclusif, du Front Populaire.  Souvent défini par ses adversaires politiques, par son opposition systématique, il se démarque d’eux, en fait, par le rejet du libéralisme économique, objet de consensus du gouvernement de l’union nationale. Certains analystes évoquent plutôt   son “romantisme” et son “souverainisme”. Il affirme qu’il fait valoir la donne sociale et les attentes des couches populaires, qui souffrent de la précarité et du chômage. Le choc fiscal du budget 2018, pourrait accréditer son discours. Mais la population tunisienne ne met pas à l’ordre du jour un inversement de la hiérarchie sociale. Elle peut être, semble-t-il  presque égalitaire, mais point révolutionnaire.

 Conclusion : Il serait exagéré de parler d'un échiquier politique nouveau. Les mêmes rapports de forces dominent la vie politique tunisienne, en dépit d’une certaine mutation hiérarchique, en faveur de la Nahdha, suite  au départ de certains des députés du Nida  vers le groupe al-Hourra. La Tunisie vit “la concordance discordante” Nadha/Nida, qui marque le paysage tunisien. Point de projets de changement, affirmé dans ce contexte et point idéologie porteuses d'espoirs. La population abandonne ses rêves. Un sentiment d'attente et de provisoire pèse sur la population, marquée par une incertitude constante.
Le futur est plutôt indéterminé et vécu comme une menace. Le pouvoir pourrait difficilement répondre à ces “révoltes d'en bas”, du “printemps tunisien”. Nous assistons à un profond changement de rôles entre le pouvoir et les acteurs politiques et économiques. Alternatives au silence populaire, les médias constituent des caisses de résonance, du discours des politiciens.  Pouvaient-ils occulter les problèmes vécus du pouvoir d’achat et du quotidien. Les velléités actuelles de traiter la question des prix des produits de première nécessité, attestent une prise en compte du gouvernement Chahed de cette donne.  Annonceraient- elles un tournant de la gestion des affaires publiques, une plus grande écoute des citoyens ? Or le jeu politique underground vit une éventuelle désunion de la concordance atypique de l’alliance Nahdha/Nida. Fait parallèle, l’aire arabe vit aussi son temps de manœuvres. Nous y reviendrons. 

 

chaterkhalifa@topnet.tn


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