Tunisie, le temps politique !

Pr. Khalifa Chater

 La république n'est pas un simple cadre institutionnel. Elle s'écrit au jour le jour ou elle se délite. L'habilitation citoyenne, fruit de la "révolution tunisienne", est sérieusement mise à l'épreuve,  par une occultation des engagements de la campagne électorale, une marginalisation des artisans de la contestation populaire - essentiellement des jeunes -, et des affrontements au sein des establishments politiques. Des analystes avertis affirment que la "révolution" peut être confisquée par des nouveaux venus, attirés par l'appât du gain. Prenons la juste mesure des risques de dérive du processus politique. Les partis politiques semblent en dehors du temps que vivent les Tunisiens. Ils évitent et ajournent les débats, qui peuvent rappeler les enjeux et défis de l'heure. Les alliances contre-nature des grands partis défient leurs adhérents, qui sont désormais hors jeux, en marge des scènes politiques. Les opérations suicidaires au sein de Nida Tounes - certains parlent même de  velléités de putschs - pourraient remettre en cause la stabilité du régime, tout en réhabilitant les structures post-révolution et en rappelant, bien entendu la gouvernance bourguibienne et ses acquis.

Une discordance des temps : la culture commune - l'identité heureuse - fait partie du patrimoine immatériel tunisien. Le discours de Nahdha et des salafites a remis en cause la culture tunisienne et la pensée zeitounienne. Il  a opéré un véritable déracinement culturel. Les intellectuels ont lancé des cris d'alerte. Les femmes se sont mobilisées pour défendre les acquis contestés par l'Establishment islamiste. La soft révolution tunisienne a permis le retour aux normes. La bipolarité idéologique fit valoir une démarcation géopolitique, qui domina la campagne électorale de 2014. Le "vote utile", en faveur de Nida Tounes  et la révision du discours de Nahdha devaient mettre fin à cette "discordance des temps", qui reste cependant le slogan des radicaux. La formation d'un gouvernement quasi national, produit d'une alliance contre nature, occultait apparemment et conjoncturellement cette démarcation géopolitique. Mais ce processus politique est cependant sévèrement critiqué par les radicaux de chaque camp, alors que des imams d'un autre temps faisaient valoir cette référence nostalgique. Fait d'évidence la Tunisie n'a pas réellement transgressé cette discordance des temps, à l'exception de l'opinion éclairée. Que des écrans de fumée, ne devraient pas nous induire en erreur.

Une discordance sociale : Les partis au pouvoir devraient clarifier leurs positions entre partis de progrès social et partis de pouvoir. Les doléances de "la révolution tunisienne" : précarité, chômage, inégal développement régional, semblent occultées. Ne sous-estimons pas l'action du gouvernement actuel. Il a multiplié les chantiers, développé les infrastructures. Mais ses moyens financiers restent limités, alors que les risques d'insécurité bloquent l'investissement et paralysent le tourisme. D'ailleurs, la crise sociale favorise les velléités extrémistes, fruit de désespoir de la jeunesse. Il faut raisonner le temps présent et donner de l'espoir à notre jeunesse.

La vie des partis politiques tunisiens : L'inversion des priorités à Nida Tounes et Nahdha a heurté la culture militante.Au sein de Nida Tounes, les dirigeants issus du "marxisme libertarien", ont réussi à larguer toutes leurs chaînes idéologiques, qui les liaient à l'extrême gauche, pour incarner simplement l'exigence du système politique.  Leur base essentiellement formée par des néo-destouriens restent attachée à ses convictions. Elle constitue l'armature réelle de Nida Tounes. Il faut tenir compte de son silence conjoncturel.

La guerre éclaire entre les prétendants que vit Nida Tounes, annoncerait une éventuelle implosion du parti. Les adhérents sont agacés d'être continuellement renvoyés à la vie interne du parti et non à sa gestion gouvernementale et à ses projets d'avenir. Avec ces réunions virant à la "foire d'empoigne", Nida tounes  s'est donné en spectacle. Il n'a, désormais  le choix qu'entre de mauvaises solutions. A moyen terme,  nul doute que la victoire des prétendants est irréversible. Mais elle susciterait un phénomène de rejet, lors des prochaines échéances culturelles. En fait, c'est l'inconnu  qui s'ouvre à présent pour ce parti, alors que même l'objectif du congrès constitutif ou électorale suscite la discorde.

Par contre Nahdha  a su conserver à la fois  sa vision stratégique et ses aptitudes tactiques. Sa participation au gouvernement et son abandon de ses exigences idéologiques - réel ou conjoncturel ! - suscitent des descensions internes. Mais son antécédent de parti clandestin lui permet de ne pas rendre politique ses divisions. Pourrait-elle assurer sa mue, comme parti politique, alors que l'idéologie religieuse est désormais mise hors jeu par l'Establishment international. La crise de Nida Tounes lui serait favorable. Mais les électeurs modernistes sont à la recherche d'une nouvelle alternative. Par contre, les partis qui ont été déclassés par les élections de 2014 s'érigent  en prolétariat de substitution. Ils resteraient, à court terme et à moyen terme marginalisés. 

Conclusion : L'esprit républicain n'a pas dit son dernier mot.  Un sursaut salutaire lui permettrait  de marginaliser "les prétentions" des politiques et les guerres des chefs, que l'actuel processus a discrédités. Les Establishments politiques sont sous le contrôle de la "société de citoyens". Ils ne devraient pas sous-estimer ses rappels à l'ordre, pour transgresser la discordance des temps, la discordance sociale, les luttes de chefs et les chefs d'orchestre qui agissent dans l'underground.  L'absence de leaderships et le déficit de notoriété considérable de certains prétendants sont des sources d'inquiétude. Il faudrait ouvrir le jeu, pour assurer l'émergence d'une nouvelle élite politique et déclasser des dirigeants sans culture politique et sans visions d'avenir. La jeunesse ne devrait plus être oubliée. L'avenir lui appartient. Autre enjeu important, à la veille des élections municipales, il faudrait réinventer la démocratie locale.

Fait important,les réseaux sociaux sont certes des déversoirs des humeurs. Face aux velléités de dérive, les réseaux sociaux tunisiens s'érigent en contre-pouvoirs. Ces lanceurs d'alerte  sont désormais des défenseurs de la démocratie. Par contre les médias qui  sont dans l'instant, privilégient volontiers les querelles de personnes aux débats d'idées. D'autre part, les interventions extérieures, constituent un tabou que les responsables devraient bien lever, pour clarifier le jeu politique. 

(L'Economiste Maghrébin  n°671 du 11 au 2 novembre 2015).


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