Turquie, la nouvelle donne …!

Pr.   Khalifa Chater

Evénement repère, le coup d'état de Turquie annoncerait une révision de sa politique interne, de ses relations internationales et, sans doute, de son jeu de rôle au Moyen-Orient.  Comment le définir et le décrypter ?  Quelle est la nouvelle donne qu'il met à l'ordre du jour ? La diplomatie "sans problèmes avec ses voisins", annoncée depuis quelques années par le pouvoir avait, de fait, contribué à attiser les tensions régionales, vu le jeu de rôle qu'elle a mis, à l'ordre du jour, dans le cadre d'une politique néo-ottomane, d'intervention tous azimuts, en Irak, en Syrie et bien au-delà. : ‘‘La Turquie s'était mise à comprendre que sa politique pour 2011 avait échoué, qu'elle avait terni ses relations bilatérales, au lieu de redorer son image’’ remarque Silman Ulgen,  du Think tank. Carnegie Endowement for international pace (Delphine Minoul, "face à la menace terroriste, Ankara se recherche des alliés", Le Figaro, 30 juin 2016).

Le nouveau contexte : Depuis une quinzaine d'années, les islamistes ont tenté de remettre en cause le discours de progrès, de modernité et d'ouverture de Mustapha Kamel,  Deux réseaux concurrents, différents sur la forme mais pas sur le fond, ont participé à ce travail de sape:

-      Le réseau de la confrérie deFethullah Gülen, qui est secrète et élitiste, "une sorte de franc-maçonnerie islamique,  entretenant ses propres écoles, ses propres pépinières de futurs talents, Ce réseau  a privilégié  l'infiltration discrète de la haute administration et de l'armée.

-      Le réseau transparent et populaire du parti de l'AKP (parti de la Justice et du Développement)  de Receb Taieb Erdogan. Il a œuvré pour conquérir le pouvoir, réussissant à  l'occuper  depuis 2002.

Ces deux réseaux ont fait cause commune, durant la première décennie  du XXIe siècle, contre l'idéologie kémaliste de l'Etat. Mais depuis 2011, ces deux réseaux  sont entrés dans une lutte classique  de pouvoir (Renaus Gérard, " coup d'Etat manqué contre Erdogan, la Turquie, un homme malade de nouveau", Le Figaro, 19 juillet 2016).

D'autre part, la révision de la diplomatie d'Erdogan, qui avait pour objectif de briser l'isolement diplomatique de la Turquie, n'avait d'ailleurs pas était convaincante, en tentant de rassembler des alliances contraires : Membre de l'Otan, elle révise sa politique avec la Russie. Restaurant son alliance avec Israël, elle développe son discours pro-palestinien.

Les scénarios du putsch avorté : Plusieurs scénarios ont été présentés, pour expliquer le putsch avorté  de Turquie :

1 – Thèse officielle, le mouvement Hizmet (Service, en turc) de Fethullah Gülen : Ce mouvement  a une grande assise populaire mais il suscite les suspicions des défenseurs de la laïcité en Turquie.  Le président turc Recep Tayyip Erdogan, afferme que l'imam, son ancien allié, est  le vrai responsable de  la tentative de putsch.  Le Premier ministre turc accuse l'imam exilé aux États-Unis d'avoir mis en place un État parallèle en Turquie. Fethullah Gülen, qui vit en reclus, depuis 1999  dans les Poconos, une région montagneuse et boisée de Pennsylvanie au nord-est des Etats-Unis, a fermement  démenti être derrière l'attaque, la condamnant «dans les termes les plus forts».

2 - Un coup d'Etat, monté par le pouvoir ? : Fethullah Gülen a jugé «possible» que le coup d'État ait été orchestré par Erdogan lui-même.  L'ancien leader de l'opposition en Turquie, Deniz Baykal, affirme de son coté : ‘‘Nous avons aimé le film et sa mise en scène parfaite. Le jeu  est  impeccable’’ (http://al-mlab.com, 16 juillet 2016).

L'hypothèse d'un coup d'État monté par le pouvoir  est-elle crédible? «La théorie du complot a vite émergé car il était évident que cette tentative avortée allait profiter à Erdogan’’, affirme Jean Marcou, professeur à Science Po Grenoble et spécialiste de Turquie (Anne-Laure Frémont, "Turquie : les clés pour comprendre le putsch avorté", Le Figaro, 17 juillet).

3 - Un coup d'Etat militaire, selon la tradition turque ? : L'armée  a déjà mené trois coups d'État (1960, 1971, 1980) et forcé un gouvernement d'inspiration islamiste à quitter, sans effusion de sang, le pouvoir en 1997. L'armée était considérée comme le gendarme du leg d'Ataturk : modernité, laïcité, ouverture. Aurait-elle estimé que le projet de société moderniste était menacé. ? Les procès engagés par le pouvoir islamiste contre des généraux  entre 2007 et 2013 ont suscité ses craintes. Recherche de l'appui, contre les Kurdes, le  pouvoir a cependant établi un "modus vivendi" avec l'armée. ‘‘Mais un noyau dur de militaires ne devait pas accepter cette tolérance mutuelle’’, estime Jean Marcou, notamment au nom de la laïcité» (Anne-Laure Frémont, ibid.). Fait d'évidence, le coup d'Etat a été essentiellement militaire. Mais contrairement aux précédents coups d'État militaires, celui-là n'était pas fomenté par l'État-major des armées représentant toutes les institutions militaires.

Conclusion  de l'analyste, Benjamin Goulisse, maître de conférence à Paris Dauphine : ‘‘Le vernis du putsch était bien kémaliste, l'influence gulentiste, mais du coup, il n'y avait de projet de société… C'est la raison de son échec’’ (Célian Macé, "l'armée turque, combien de divisions", in Libération, 19 juillet 2016).

Une ère de répression : Une chasse aux sorcières a immédiatement commencé, après l'échec du putsch. Quelque 60.000 soldats, policiers, juges, fonctionnaires et enseignants ont été suspendus, arrêtés ou mis en examen depuis lors. Est-ce à dire qu'une liste des opposants à arrêter était déjà prête, avant le coup d'Etat ? Une large chasse aux sorcières est engagée contre tous les gens qui se sont frottés de près ou de loin au mouvement güleniste. La tentative de coup d'Etat en Turquie a été une occasion rêve pour Erdogan pour épurer l'appareil judicaire, policier et militaire.

Le coup d'Etat avorté met à l'ordre du jour un changement politique évident. Il conforte l'autocratisme du Président Erdogan et lui permet de faire valoir sa volonté de consolider le régime présidentiel. Diagnostic pessimiste de Cengiz Aktar : ‘‘Le choix de la Turquie au lendemain de ce coup d'Etat avorté va se faire entre une dictature militaire et une autocratie, voire une dictature civile. Le choix n'est plus entre la dictature et la démocratie, cette page est tournée malheureusement’’ (Céline Lussato, "La Turquie a le choix entre une dictature militaire et une dictature civile", l'Observateur, 17 juillet). Espoir formulé par l'écrivain turc, vivant en exil, Nedim Gursel : ‘‘J'espère que la Turquie finira par écarter l'autoritarisme  et retrouver une démocratie digne de ce nom. J'espère garder cette lueur d'espoir, sinon la Turquie, au bord du gouffre, va finir par tomber de dans’’ (entretien de Laurence Defranous, "le risque d'une réforme qui fasse du parlement une façade", Libération, 19 juillet 2016).

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