Turquie/Russie: au de là des "conflits posthumes d'empire"!

Pr. Khalifa Chater

Peut-on inscrire la crise  actuelle entre  la Turquie  et la Russie, dans les  "conflits posthumes d'empire" ?L'empire ottoman n'a pas survécue à la première guerre mondiale, puisque les accords Sykes/Picot l'on démantelé, en redessinant la carte du Moyen-Orient. D'autre part, la chute du mur de Berlin, en 1989 a annoncé et accéléré l'implosion de l'Union soviétique. Les empires passent, mais les mentalités impériales restent. Qui peut nier la nostalgie d'empire, en Turquie, en Russie et même en France et au Royaume Uni ? La France elle-même, qui occulte difficilement son histoire coloniale, croit devoir assumer ses responsabilités historiques, dans le sahel africain. Son "patrimoine coloniale" - fut-il, dans une large mesure, immatériel, inscrit la gestion impériale, déculpabilisée, dans les postulats  de sa gestions des affaires désormais étrangères. Bertrand Badie évoque  les  caractéristiques conséquentes de la gestion française : "surdimension du militaire, interventionnisme tous azimuts et même réinvention de la croisade. Conclusion ultime du chercheur : "Mais la France qui n'entre pas en guerre, ne sort-elle pas de l'histoire?" (Réflexion au cours de la XVIIIe édition des Rendez-vous de l'histoire, Blois, 8-11 octobre 2015, in Gaides Minassian,  "Quand l'histoire globale favorise la revanche des empires", Le Monde, 17 octobre 2015). Remarque judicieuse de Serge Grunsinski, spécialiste de l'Amérique latine : "L'histoire des empires permet de revisiter l'histoire nationale, dans ses nouveaux horizons" (Ibid.).

La crise russo-turque : La décision de la Turquie d'abattre un avion russe, le 25 novembre, risquait de conduire à une escalade militaire. En tout cas, elle ravive les tensions entre les deux pays, qui ne partagent pas la même vision de la guerre en Syrie. Tout en affirmant que les deux pays sont des «partenaires stratégiques», le Président  Erdogan qui estime être dans son droit, puisque l'avion russe aurait violé son territoire, refuse de présenter des excuses. Le fait est grave. C'est la première fois qu'un pays membre de l'Otan  descend un avion russe, dans un contexte de retour de la guerre froide, alors que la Russie est affectée par l'implosion de son avion, sur le Sinaï. Cet incident "risquerait-il de déclencher une guerre régionale ou même internationale" s'interroge Abdelbari Atouane (Editorial, Rayal-youm, 27 novembre 2015).  Souhaitant faire valoir ses appartenances géopolitiques et mettre en valeur sa  démarcation par rapport à la Russie, le Président turc a suscité une réunion de l'Otan, sur la question, pour confirmer les effets d'entrainement de son initiative et bloquer tout accord avec les vues sur la question syrienne. A juste titre, un observateur averti inscrit l'initiative turque, dans le contexte de la guerre syrienne (Othman Mirghen "Dix sept seconde ont changé les règles du jeu en Syrie", Charq Awsat, 27 novembre 2015). D'autre part, la Russie semble écarter une riposte militaire. Elle s'en tient, pour le moment, aux sanctions économiques. Premier fournisseur de gaz de la Turquie, la Russie doit mettre en place le Turkish Stream, gazoduc reliant la Russie à l'Europe via la Turquie. D'autre part,   le groupe russe Rostom a commencé la construction de la première centrale nucléaire de Turquie. La Russie décide d'abandonner ces projets. D'autre part, le tourisme russe consolide l'économie turque (prés de cinq millions par an).  " Le ciment économique résiste-il aux secousses diplomatiques ?", Jean-Yves Paillé, Atlantico, 25 novembre 2015). Fait important, la Russie dénonce les relations entre la Turquie et Daech et essentiellement son achat du pétrole des gisements qu'il occupe. Ce que dément la Turquie. Mais son traitement de la question syrienne atteste qu'elle assume ses ambigüités.

Appel d'empire : Le différend turco-russe  s'inscrit, fait d'évidence, dans les grandes manœuvres géopolitiques et leurs antécédents historiques. Traduisant ses mythes fondateurs, l'ottomanisme et le kémalisme, qui  nourrissent la nostalgie,  le pouvoir turc fait valoir, au-delà de sa raison d'être, ses ambitions de puissance régionale. Appel d'empire, le néo-ottomanisme conforte sa velléité de se faire valoir comme puissance régionale, dans son aire. Depuis sa prise du pouvoir, en 2003, Erdogan, se distingue par son jeu de rôle, en faveur des obédiences islamistes, en Egypte, en Syrie et en Libye. Il dispose désormais d'une majorité absolue. Il a lancé  son pays, depuis le moins de juillet 2015 dans une "guerre synchronisée", qui viserait parallèlement Daech et le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK). Diagnostic de certains observateurs : " Le concept de guerre synchronisé a fonctionné comme un écran de fumée, qui a masqué la réalité de l'Etat profond turc, qui ménage Daech, tout en se concentrant sur la destruction des autonomistes kurdes (Renaud Girard, " la dérive du néo-ottomanisme d'Erdogan", Le Figaro, 13 octobre 2015).

De son côté, la Russie s'est mobilisée, dans le cadre de sa réactivation de sa politique au Moyen-Orient. L'engagement russe assure le renforcement de sa puissance, défend son allié syrien et combat Daech, dont les possibilités d'intervention dans le Caucase, ne sont pas exclues à plus ou moins longs termes.  La Russie a réussi, d'ailleurs, à former un cercle de partenaires importants,  dans une région, allant de Téhéran à Beyrouth. Les attaques de Paris ont suscité un rapprochement avec Paris, alors que les principaux acteurs s'en tiennent à  une neutralité apparente, sinon à une indifférence.

L'attaque de l'avion russe, par la Turquie,  aurait comme objectif de redynamiser les alliances occidentales sur le terrain syrien. Or, en dépit de la déclaration de principe de l'Otan, soutenant la Turquie et du président Obama affirmant que la Turquie a raison de défendre son espace aérien, l'Occident est contre l'escalade et souhaite un arrangement diplomatique, pour  éviter un affrontement militaire. Prenons la juste mesure de l'isolement diplomatique de la Turquie sur la question. Ces "guerres d'empire" ne mettent pas à l'ordre du jour "une stratégie de sortie" de la crise syrienne. Les grandes manœuvres régionales et internationales s'accommodent du statu quo. Conclusion du politologue russe Fedor Louikianov, " toute guerre à sa propre logique, qui à un certain point finit par l'emporter sur l'opportunisme politique" (opinion, "guerre en Syrie : quelle stratégie de sortie", supplément Russia, Le Figaro, 13 novembre 2015).  Dans le cas syrien, la mise en échec de la stratégie du chao, ne semble pas, hélas, à l'ordre du jour.

(L'Economiste Maghrébin  n°673 du 9 au 23 décembre 2015).


_____________________________________

Page précédente: Études internationales
Page suivante : Histoire contemporraine