Ukraine, Syrie, le retour de la guerre froide ?

Pr. Khalifa Chater

L'Ukraine et la Syrie remettent à l'ordre du jour  les relations conflictuelles Est/Ouest. Elles affectent la géopolitique internationale. Est-ce à dire qu'elles réactualisent la guerre froide d'antan ?  Barack Obama a nié que Washington et Moscou soient engagés dans un grand jeu d'influence mondial, digne de la Guerre froide. "Notre approche, aux Etats-Unis, a-t-il dit, n'est pas de considérer (ces dossiers) comme un jeu d'échecs de type Guerre froide, dans lequel nous sommes en concurrence avec la Russie" (déclaration du président américain,  sommet au Mexique. 19 février 2014). Mais les crises actuelles de la Syrie à l'Ukraine, rappellent l'ère bipolaire. A la suite de la crise ukrainienne,  les observateurs arabes privilégient l'approche de  la guerre froide et tirent des conclusions hâtives. Abderrahman Arrached évoque "une ligne de séisme de la Syrie à la Russie" (titre de l'article, Charq Awsat, 26 février 2014). L'analyste géopolitique Khattar Aboudhiab étudie "l'affrontement ukrainien et la question syrienne" (titre de l'article, journal al-Arabe, 22 février 2014). Tarak al-Hamid examine le même thème. Estimant que les questions  de la Syrie et de l'Ukraine sont similaires,  dans leurs dimensions et leurs contenus, en dépit de différences de détails, il s'interroge : "pourquoi  est ce que les Russes furent confondus  en Ukraine, leur aire d'influence alors qu'ils furent intransigeants, dans la question syrienne" ("Russie, quelle différence entre  l'Ukraine et la Russie ?" Charq awsat, 24 février 2014). Fait évident, les crises de l'Ukraine et de la Syrie, remettent en causes les positions géostratégiques de la Russie, en faveur de l'Ouest.

Syrie, une entrée dans une longue guerre : L'échec du congrès de Genève 2 atteste que la paix n'est pas pour demain. Le soutien énergique de la Russie, de l'Iran et la mobilisation sur le terrain de troupes de Hizb Allah permettent au Président Assad de renforcer ses positions. Pourrait-il reconstruire l'Etat, divisé entre les seigneurs intégristes de la guerre, l'armée libre et l'armée officielle ? En l'état actuel des choses, il s'agirait d'une chimère. D'ailleurs, la crise ukrainienne et l'éventuel perte de la Russie de son alliance, peuvent l'inciter - mesure de compensation - à défendre davantage le régime d'al-Assad, pour assurer son maintien géopolitique au Moyen-Orient. Par contre, les alliés de la résistance ont modéré leurs élans. Outre le changement du souverain au Qatar, nous remarquons que l'Arabie Saoudite a retiré le dossier syrien du prince Bander, le directeur des renseignements, pour le confier au prince Mohamed Ibn Naif, plus proches des vues américaines. Fait significatif, le nouveau responsable assure la direction des opérations contre al-Qaida, en Arabie (Ibrahim Derouiche, Al-Quds, 23 février 2014). Est-ce à dire que Qatar et l'Arabie saoudite ont pris acte du refus  du Président Obama de s'impliquer en Syrie, alors qu'il avait soutenu   l'intervention de la France en Libye et lui avait assuré les moyens de ravitaillement et les renseignements. Notons que le Président Obama a rejeté la proposition d'une cyberattaque de la Syrie, permettant d'aveugler son aviation et ses services de renseignements (New York Times, 25 février 2014). Sans doute se méfie-t-il d'une riposte, par une attaque éventuelle  par les scuds ? Décision de sagesse ou acte de prudence, la politique américaine semble privilégier le statu quo tragique ?   

L'Ukraine, pivot stratégique russe : Alors qu'elle réactivait sa diplomatie, voulant s'ériger  en grand acteur en Iran, dans l'aire méditerranéenne, les pays du Golfe et l'Egypte, la Russie fut remise en cause,  par l'Ukraine, le pays voisin. Cependant ce pays  libéré de l'empire soviétique entretient avec la Russie des relations économiques vitales. Qu'il nous suffise de rappeler sa dépendance du gaz russe qu'il achète à bas prix. Le soulèvement populaire, à la place Meydane - réplique de Sahet at-Tahrir en Egypte - soutenu vraisemblablement par un jeu de scène déterminant, imposa au président Viktor Ianoukovitch la médiation de la France, de l'Allemagne et de la Pologne. Après vingt-quatre heures de négociations, la feuille de route de la troïka franco-germano-polonaise a été signée par le président Viktor Ianoukovitch et par les mouvements d'opposition. Le document  fut paraphé par Vladimir Loukine, l'envoyé spécial de la Russie.  Vladimir Poutine a donné son feu vert au plan de sortie de crise. Mais l'escalade continua. Destitué le 23 février, Viktor Ianoukovitch  s'enfuit et se réfugia en Russie. Libérée de prison, la passionaria de la révolution orange de 2004 est de retour sur la place Maydan. "Timochenko n’est pas Jeanne d’Arc". Et les Ukrainiens le savent mieux que personne, puisqu'ils l'ont vue à l'oeuvre au gouvernement.

Un président et un gouvernement de transition furent élus par le parlement. Peut-on affirmer qu'une nouvelle ère, sinon un itinéraire de liberté a commencé ?  L'espoir de sortie de crise est toutefois encore loin. Ce pays de 46 millions d'habitants est divisé entre l'est russophone et russophile, majoritaire, et l'ouest nationaliste et ukrainophone. Dés le 22 février, les dirigeants des régions majoritairement russophones de l'Est ukrainien, partisans du président Viktor Ianoukovitch, ont remis en cause la légitimité du parlement de Kiev et déclaré qu'ils conservaient le seul contrôle de leurs territoires. D'autre part, La Crime annonça sa sécession et mit en exergue le drapeau russe. Fait grave, l'Ukraine et en cessation de paiement. Elle est désormais privée de l'emprunt russe. Est- ce que la Russie est disposée à accepter ce fait accompli et à mettre fin à ces ambitions dans la région ? L'Ukraine est  « pivot géopolitique" de la Russie. Or, "le sort de l’Ukraine et l’Azerbaïdjan  dicteront ce que sera ou ne sera pas la Russie à l’avenir". Sans l’Ukraine, aucune restauration impériale n’est possible pour la Russie (Zbigniew BRZEZINSKI, Le grand échiquier). Laissant l'initiative aux Européens, les USA, suivent de près la question dans le cadre de  l’application de la technique du « roll back », celle du refoulement de la Russie vers l’Asie. Or, les Russes n'ont pas encore dit leur dernier mot.

 

(Le Manager, n° 196, mars 2014)

 

 



 


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