Tunisie, un nouveau cycle politique ?

Pr. Khalifa Chater

Les spécificités des régimes proviennent non pas tant des textes constitutionnels, mais davantage des configurations politiques, c’est-à-dire qu’elles proviennent du système plus ou moins stabilisé des relations que construisent les acteurs politiques.  Ainsi pour lire les régimes politiques,  il faut s’intéresser au jeu mis en place par les acteurs politiques et à son interaction avec les citoyens, puisque la conquête du pouvoir se fait par la mobilisation de soutiens populaires. Le citoyen reste central dans l’évolution des régimes, car il ne se contente pas des espaces qu’on lui impose.

Une transgression de la bipolarité idéologique ? Dans le cas tunisien, la vie politique post-révolution a été marquée par la démarcation inscrite, dans les faits par la bipolarisation idéologique : Etat civil, contre  islam politique. Les élections de 2011 et la gestion de la troïka ont développé ce clivage. Au cours des élections 2014, chaque force politique a tenté de décrédibiliser le camp adverse. La formation d'une coalition gouvernementale, associant quatre partis et la coexistence Nida Tounes/Nahdha -  certains évoquent volontiers une alliance - ont atténué au niveau de leurs dirigeants, ce clivage. Les renoncements idéologiques, que ces deux partis  ont dû accepter, expliquent d'ailleurs, les hésitations du pouvoir et les déceptions d'un grand nombre de leurs électeurs. Dans les discours de leurs dirigeants, les grands référents idéologiques (modernité, passéisme, acquis bourguibiens, velléités théocratiques) sont désormais plus ou moins occultés. Mais lors de certains débats,  on voit émerger sur la scène publique, un certain rejaillissement de ce clivage : défense des membres de Nahdha d'imams radicaux, critique par les partisans de Nida d'une islamiste, élue comme présidente de la commission des femmes, au sein du parlement. Fait significatif, la réforme de l'enseignement annoncée par le gouvernement est de fait bloquée, vu la nécessité d'adopter des programmes scolaires consensuels qui  gomment les points polémiques, tels le développement de l'enseignement de la philosophie universelle et la révision des programmes religieux. Prenant acte de cette ambigüité et corrigeant le tir, des dirigeants de Nida Tounes affirment : « Nous sommes dans la concurrence mais pas dans la fusion ni la confusion ».D'autre part, l'absence de réflexion commune participe à ce sentiment d'une expression en ordre dispersé, au sein des partis au pouvoir. Priorité évidente, la nécessité de s'entourer de personnalités capables d'incarner le renouveau.

Nida Tounes, parti victorieux des dernières élections, semble vivre une guerre d'états-majors fratricides, consistant à éliminer les "dauphins". Secret de Polichinelle, des membres de l'état-major se prépareraient en petit comité. Ils auraient constitué des groupes de travail, portant le titre pompeux de Think Tang. L'agitation, au sein de la direction de Nida ne peut s'expliquer uniquement par une campagne politique prématurée, alors que la date du congrès n'a pas encore été fixée. Certains analystes estiment qu'une éventuelle opération chirurgicale, permettrait de  sauvegarder l'unité du parti et d'éviter son implosion. En tout cas, la conjoncture postélectorale fait désormais valoir l'expression individuelle sur  la réflexion collective. L'absence de ligne commune ou du moins concertée semble mettre Nida Tounes en situation de faiblesse. Il reste un patchwork hétéroclite, alors qu'il aurait dû se consolider en tant que formation unitaire.

Certains des dirigeants de Nida Tounes adoptent une attitude critique vis-à-vis du  gouvernement, censé bénéficier de leur appui. Souhaitent-ils précipiter sa chute, pour permettre  un changement de la donne et réviser leur "alliance conjoncturelle" avec  le parti Nahdha. Prenons la juste mesure de la démission d'un dirigeant de Nida Tounes, du gouvernement et sa critique de ses orientations. Citons, dans cet ordre d'idées, le diagnostic très critique du dirigeant de Nida Tounes, Mondher Belhaj Ali (radio mosaïque, 6 octobre 2015). Il demande la formation d'un gouvernement politique, transgressant les options des technocrates. C'est donc sur les raisons de l'écart entre le discours de campagne et la gestion effective, qu'un droit d'inventaire serait utile plus que de revenir sur les écarts individuels. Nida est face à ses contradictions. Exigence absolue, la nécessité d'assurer l’enracinement de l'ordre politique républicain, dans l'espace politique de compétition.

Associée au pouvoir, le parti Nahdha vit mal ce retournement de la situation.  Plus centralisé que les autres partis, il a une plus grande marge de manœuvre, qui lui permet de se libérer de son dogme fondateur et de s'adapter aux exigences des conjonctures.  Vice de procédure, l'excessive personnalisation de l'exercice politique de son Establishment. Mais le leadership de son président est incontestable. En cette entrée politique,  Nida Tounes et Annahdha ont perdu des atouts mais ont gardé de solides prises.  Cependant la défense de leurs spécificités doit être confortée par la définition ou la redéfinition de leurs identités et l'adoption des programmes, en vue de l'ouverture des perspectives d'avenir.

Il serait  hâtif et faux de croire que la dynamique politique serait du côté de l'opposition. Le Front populaire, peut-il bâtir une alternative électoralement crédible ?  Parti minoritaire, il pourrait constituer comme al-Joumhouri, l'ancien parti communiste tunisien,  le laboratoire d'une gauche radicale recomposée. C'est en tout cas, en étant à l'initiative et non plus seulement en réaction, que l'opposition réussira à se faire entendre. Dans les autres partis d'opposition,  sans assise populaire, les donneurs d’ordres sont plus nombreux que les exécutants.

Vers une "démocratie peu participative ? Jugement excessif,  l'habilitation citoyenne, fruit de la "révolution" tunisienne, aurait été relayée par  un processus paradoxal, "la démocratie non-participative". Elle serait confortée par l'absence de réflexion commune, couronnant des débats. Est-ce à dire que le citoyen serait de fait invité à "cultiver son jardin" ?  Peut-on parler d'une transgression du processus libertaire du déclanchement de la révolution ? Pourrait-on plutôt parler désormais du gouvernement des nombres, en "pilotage automatique", d'une politique de défiance plutôt que de participation ?

Faut-il, dans le cas tunisien, adopter le concept de "la démocratie majoritaire d'autorisation" de Pierre Rosanvallon?  Dans son ouvrage, La Contre-démocratie, Pierre Rosanvallon définit ce phénomène nouveau dans les sociétés démocratique comme "l'ensemble des pratiques de surveillance, d'empêchement et de jugement au travers desquelles la société exerce des pouvoirs de correction et de pression" (Pierre Rosanvallon : "Réinventer la démocratie", Réflexions autour de l'ouvrage La contre démocratie. La politique à l'âge de la défiance in http://ses.ens-lyon.fr). Le régime politique tunisien anticipe-t-il les récentes transformations de la démocratie, conséquence de  la fragilisation de la politique institutionnalisée que traduit la désaffection électorale ?  Par une expansion du contrôle, de la surveillance, les citoyens sont finalement plus actifs qu'on ne le pense ?

Renouveau de l'action politique, les partis tunisiens justifient leur légitimité, non plus par la tradition et l'hérédité, mais par l'expression du droit des peuples et des individus, qu'ils sont appelés à conforter par le mérite, la qualité des dirigeants et le souci d'efficacité de l'action politique. Dans l'ère de post-révolution tunisienne,  les partis ont comme priorité  l'écoute des doléances et la satisfaction des attentes.  C'est cette dialectique Establishment/citoyen, qui définit les vrais enjeux de la vie politique et non les guerres des partisans, pour la lutte individuelle pour le pouvoir. Sachons faire valoir les visions globales, les intérêts de la collectivité sur les enchères des ambitions personnelles.

chaterkhalifa@topnet.tn

(in L'Economiste Maghrébin, spécial finances 2015).



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