Un nouveau paysage politique ...!

Pr. Khalifa Chater

Repositionnement des partis, reformulation des alliances, sinon des programmes, discours autocritique, un nouveau paysage politique tunisien semble se dessiner. Il appréhende  la gestion du gouvernement Habib Essid et se définit volontiers, à contrario, de son action politique.  La troïka, qui  occulte sa gestion des affaires publiques est rejointe, par ses anciens adversaires, qui ont participé aux sit in du Front de Salut (Jabhat al-Inkadh), qui a  exigé et obtenu son départ du gouvernement. Fait d'évidence, l'objectif des élections n'est pas seulement de gagner mais de prendre le pouvoir pour gouverner, selon ses objectifs. Le chef du gouvernement cherche à la fois à prouver sa loyauté envers le Président et à cultiver son identité politique propre.

Le gouvernement est  un élan, une vision, explicitant un idéaltypus et une dynamique. L'équipe au pouvoir devrait en tenir compte. L'électorat semble, en effet, dresser  un bilan  peu flatteur du gouvernement pragmatique et gestionnaire, qu'elle invitait à renouer avec "l'idéal" et bien entendu, "l'utopie".  58,7% des Tunisiens jugent mauvais le rendement du gouvernement Essid (sondage Sigma gouvernementale)

Comment interpréter ce sondage ?  

Le binôme de l'Alliance gouvernementale, Nida Tounis et an-Nahdha, qui ont triomphé, lors des élections,  a établi un continuum entre le parti libéral, sinon laïc et la mouvance islamique.  Il traduit un repositionnement politique du parti an-Nahdha, qui révise son discours fondateur. An-Nahdha a, semble-il; réalisé  qu'aucune majorité parlementaire, aucun homme politique ne peut remettre en cause le projet de société tunisien.  Lors de l'ère de la troïka, le parti islamiste décida de se placer  sur le champ de réformes identitaires, impliquant s'il le fallait une réécriture du Code de Statu Personnel. Mais  il dut se rendre à l'évidence, remettre en cause  le projet de constitution de juin 2013 et voter la constitution libérale, initiative des ses adversaires idéologiques.  En dépit de sa participation officielle et plutôt symbolique au gouvernement, an-Nahdha adopte plutôt une position de réserve.

Nida Tounes, qui a triomphé aux élections parlementaires, mais abandonné le premier ministère, à un indépendant  - attitude hors normes - assume difficilement le décalage entre les vues de ses électeurs et les positions de sa direction. L'électeur  ne voit pas les effets du "vote utile", que leur a recommandé. Nida Tounes, appelé à déterminer les objectifs et définir les horizons, n'a pas pu transgresser son statut de coalition électorale. La promotion de certains de ses membres, au sein de la présidence et du gouvernement, a mis à l'ordre du jour une guerre des chefs et des candidats. Il aurait  occulté ses bureaux régionaux. Les prétentions de légitimité, non reconnues par la base, suscitent les inquiétudes des électeurs. Le vide institutionnel de Nida Tounes est corroboré par une déficience  du discours. Les défenseurs de Nida Tounes affirment volontiers que ce parti incarne plutôt "le débat et la diversité". Mais "l'expression directe de chacun s'inscrit dans une "guerre de chapelles". Conséquence des manœuvres et des querelles dans l'entre soi,  les partisans de Nida tounes risquent d'être pris, dans une chorale  du désintérêt et de désaffection. Béji Caïd Essebsi est une personnalité charismatique et fédéraliste. . Depuis son élection à la présidence,  la question du pilotage politique de Nida Tounes se pose.

Depuis la prise du pouvoir par la troïka, l'hégémonie culturelle, pour employer les termes de Gramsci a viré de bord. Nida Tounes aurait du mettre à l'ordre du jour un investissement culturel, approfondissant l'idéaltypes de modernité, d'ouverture,  de promotion féminine et de parité effective. Cependant, la plupart de ses dignitaires semblent s'accrocher aux restes de l'idéologie de la déconstruction. Le sentiment d'abandon des électeurs ferait valoir la défection, au profit de ses ennemis.

Souhaitant dépasser l'attente,  sinon l'inaction, Afak Tounes,  demande une « ceinture politique » à l’alliance gouvernementale. De son côté,  Nidaa Tounes a appelé les partis constituant le gouvernement, à mettre en place « des mécanismes de coordination afin de parvenir à la concorde nécessaire». L'UPT les rejoint, au sein du comité de concertation, appelé à élaborer, si possible, une feuille de route au gouvernement. Rejetant l'orientation libérale, le Front Populaire affirme son opposition. Son discours consiste à fustiger la "porosité" ente Nida Tounes et an-Nahdha.

Velléité de retour sur la scène politique de la troïka et des partis éclipsés par les élections : L'ancien Président de la République Moncef Marzouki a organisée une réunion, en guise de congrès préparatoire à la « mouvance du peuple des citoyens» (Palais du Congrès, Tunis, 25 avril). Il a invité toutes les forces politiques ayant les mêmes principes et les mêmes objectifs que lui à «construire le cadre politique de la mouvance ». Il compte sur le ralliement des adhérents d'an-Nahdha, qui ont voté pour lui, lors des élections présidentielles. Ce qui a été démenti  par leur parti. 

Même scénario, sept partis, sorti de scènes ont esquissé un projet d'union des forces sociales et démocrates, le 30 avril 2015. En attendant l'élaboration de leur feuille de route, ils doivent choisir un leader, parmi, les quatre anciens candidats à la présidence. Ces partis veulent s'ériger en pivot de la vie politique. L'opération n'est pas aisée. Plusieurs compagnons de route les ont relâchés. Ces anciens dirigeants qui ont quasiment disparu de la carte électorale, peuvent-ils compter sur  "l'effet tribune" et devenir des pôles d'attraction?  La manœuvre vise  à donner l'impression que tout change, alors que seule la façade est repeinte.

Conclusion : Seuls Nida Tounes et an-Nahdha  bénéficient d'un maillage territorial. Mais les attentes économiques et sociales constituent un grand défi. D'autre part, un certain amateurisme montre la nécessité de redynamiser sinon de reconstruire les grands partis, de redéfinir leurs discours et d'assurer la formation politique de leurs cadres.  Fait d'évidence, le pays a besoin de l'apport des compétences confirmées.

chaterkhalifa@topnet.tn

(
L'Economiste Maghrébin n°658 du 13 au 27 2015).

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