Une conjoncture d'attente !

Pr. Khalifa Chater

Guerre d’usure au Yémen, poursuite des combats en Syrie, réactivation des affrontements entre chiites et sunnites, en Irak (événements tragiques de Basra), escalade en Libye, le jeu politique conforte la géopolitique régionale et aggrave les revers. La donne met à l’ordre du jour une conjoncture d’attente, que partage la transition démocratique en Tunisie. Les acteurs politiques internes et externes  vivent des situations de suspense.

La fin programmée de la rébellion du Sud syrien : Entrée dans sa 8ème année, la guerre en Syrie a fait plus de 400 000 victimes. Ses protagonistes s’essoufflent. Soutenue par l’aviation russe et les contingents iraniens, l’armée régulière a déjà récupéré près de la moitié du territoire rebelle. Amorcée le 26 juin par la prise de Busr Al-Harir, l’offensive terrestre s’est rapidement déployée vers le sud, en direction de la frontière jordanienne. Près d’une quinzaine de localités se sont rendues sans combattre, au terme de négociations menées avec l’armée russe. Les forces rebelles capitulaient, devant les troupes régulières.

Or la communauté internationale, qui a été, dans l´incapacité à mettre un terme à la guerre de Syrie, tente d’arrêter l’offensive gouvernementale, pour restaurer son pouvoir, dans la région d’Idleb et de Deraa qui était l’une des premières à se rebeller contre le régime Assad. “C’est ici que la sédition est née et c’est ici qu’elle sera écrasée.  affirme un partisan du régime. Le sommet tripartite de Téhéran, qui réunit Vladimir Poutine, Hassan Rohani et Recep Tayyip Erdogan, le 7 septembre, ne permit pas de parvenir à un accord. Le président turc a appelé ses homologues russe et iranien à mettre en place un cessez-le-feu dans la province syrienne d'Idleb que le régime de Damas veut reprendre. Refus de la Russie et de l’Iran, qui soutenaient les autorités de Damas, alors que  la Turquie parrainait les rebelles. Le Conseil de Sécurité, tente également d’arrêter les combats, affirmant qu’il fallait éviter un bain de sang. Le représentant de l’ONU pour la Syrie Staffan de Mistura voudrait même lancer un ultimatum aux forces en présence, pour éviter l’attaque de la dernière poche de résistance de la rébellion syrienne. Engageant les combats, le gouvernement  syrien est sur le point de restaurer son autorité, dans l’ensemble du pays, mettant fin à la stratégie de démembrement du pays.

Suspense géopolitique sur le rivage des Syrtes : Nous empruntons l’expression au roman à suspense de Julien Gracq Le rivage des Syrtes Alors que la guerre civile met en péril la population de Tripoli, que l’autorité du  gouvernement Sarraj est remise en question par l’affrontement des milices, dans la capitale, le maréchal Haftar l’homme fort de l’est de la Libye, soutenu par le Parlement de Tobrouk, a menacé d’entrer en guerre avec l’Algérie : “Les Algériens, dit-il, ont trouvé une occasion pour entrer en Libye. Lorsque nous avons découvert cela, j’ai envoyé le général Abdelkrim en Algérie pour expliquer que ce qui avait été fait n’était pas fraternel. Nous pouvons transférer la guerre de l’Est à l’Ouest en peu de temps” (déclaration du 8 septembre, sur le site d'Al Jazeera).  Que faut-il penser de cette dérive,  de cette accusation gratuite, puisque la frontière entre l'ouest de la Libye et l’Algérie, longue d’un millier de kilomètres, est éloignée de l’Est libyen dirigé par le maréchal Haftar. Serait-il un relai, de certaines autorités régionales, soucieuses de réactiver la stratégie de “la révolution arabe”, contre l’Algérie ? D’ailleurs les alliés de Haftar, à savoir l’Egypte et les Emirats ont pris leurs distances de la fameuse stratégie du “ Grand Moyen-Orient”. Peut-on parler d’un malentendu, exploité par la chaine qatarie ? Les démentis de ces propos ou du moins les propos atténuant leur portée montrent que la crise est “ une tempête, dans un verre d’eau”. L’inégal rapport des forces écarte l’horizon d’une guerre fratricide, autodestructrice de son auteur.

Fait plus important, les Etats-Unis viennent de rappeler la déclaration commune, qu’elles ont adoptée, avec la France, le Royaume-Uni et l'Italie,  à propos de la sauvegarde des installations pétrolières d'Es Sider et de Ras Lanouf, sur la côte Méditerranéenne.  Ils ont rappelé les droits exclusifs de la National Oil Corporation à exporter le pétrole du pays". Ce passage à l‘offensive montre un changement de position américaine, faisant valoir la question pétrolière. Ne perdons pas de vue les positions différentes de la France et de l’Italie, sur le traitement de la question libyenne et leurs attentes de leur participation à sa reconstruction.

Tunisie, indifférence et inquiétude : Après le départ d’un grand nombre de ses députés, Nida Tounes est un navire, sans équipage et sans passagers. Ses deux amiraux qui se sont auto-investis,  après des batailles publiques, restent des concurrents, en attente d’un congrès fondateur, qui tarde à se réunir.  La guerre entre la direction autoproclamée de Nida et le chef du gouvernement transgresse les programmes et les visions d’avenir. Nahdha exploite le différend et tente de se démarquer.

Fait important, les citoyens  se désintéressent de cette guerre de chefs. Mais ils vivent avec inquiétude la faiblesse du pouvoir d’achat, la précarité, le chômage, la pénurie des médicaments. Le laisser faire des pouvoirs  et l’invasion des marchandises étrangères aux dépens de la production nationale sont mal perçus. Certains observateurs avisés estiment que la valeur du dinar est le critère d’évaluation de la situation. Autre signe, du ralentissement de l’émancipation sociale, l’augmentation de l’analphabétisme (18,2 %, en 2010 et 19,1 % en 2018) et la baisse de l’espérance de vie d’une année et demie, durant cette période (déclaration du ministre des affaires sociales).  D’autre part, le champ est ouvert aux interventions étrangères, accentuant la mise en dépendance. Peut-on parler d’un dysfonctionnement du pouvoir ou d’un Establishment politique, sans pilote, diagnostic pessimiste que certains se hasardent à avancer ?  Face à cette inquiétude, qui n’épargne aucun acteur politique, qui serait le réceptacle de la protestation populaire.


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