Une réactualisation des tensions géostratégiques

Pr. Khalifa Chater

Interférence des acteurs internationaux, régionaux, nationaux  et locaux, nous assistons à une réactualisation des tensions. On passe du software stratégie à la hard stratégie, illustrée par la réponse américaine aux surenchères de Pyongyang et moins explicites dans le cas du Qatar. Le président américain a critiqué des pays finançant le terrorisme, sans les citer. Est-ce par hasard que Qatar et la Turquie  sont affectés par le virement des USA, en application du nouvel logiciel de l’équipe Trump et par l’alliance de fait kurdo-américain, sur les champs de bataille de Syrie et de l’Irak, dans le cas de la Turquie.  Mais une patience stratégique semble  adoptée par les grands acteurs, durant cette conjoncture.

La réactualisation du conflit dans la péninsule de Corée : La guerre des mots dure maintenant depuis plusieurs semaines entre Donald Trump et le leader nord-coréen Kim Jong-un. Le conflit est conforté par “cette bataille d'égos qui monte plus haut qu'elle n'est jamais montée jusqu'ici” (Juliette Morillot, franceinfo, 24 septembre 2017). Répondant à la stratégie guerrière de Pyongyang, affirmant son programme nucléaire, Donald Trump a annoncé qu'il voulait détruire la Corée du Nord, si les États-Unis se trouvaient forcés de se défendre ou de défendre ses alliés (discours aux Nations Unies, 19 septembre 2017),  Poursuite de l’escalade, des bombardiers américains ont volé samedi 23 septembre près des côtes de la Corée du Nord. Une nouvelle étape été franchie avec cette manœuvre militaire des Américains près des côtes de la Corée du Nord. En riposte Pyongyang menace d’abattre des bombardiers américains qui volent sur l’espace aérien nord-coréen.

L’escalade verbale est-elle en train de se muter en conflit armé ? La Russie estime que les USA n’attaqueraient pas la Corée du Nord, sachant qu’elle possède l’arme atomique. Cependant, Moscou met en garde contre "une catastrophe imprévisible" en cas de dérapage entre les deux pays.

Aire du Golfe, un conflit d’usure : La rupture des relations diplomatiques de  l'Arabie saoudite, des Emirats arabes Unis, de Bahreïn, et de l'Egypte, avec Qatar, le 5 juin,  bouleverse l'ordre dans les pays du Golfe. Pour M. Gargash, le ministre d'Etat émirati aux Affaires étrangères, “il est inacceptable que (le Qatar) (...) continue à financer des plateformes médiatiques et politiques, ayant des vues extrémistes”. L'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, Bahreïn et l'Egypte ont remis au Qatar, par l'intermédiaire du Koweït, une liste de 13 demandes, formulées pour mettre fin à la crise diplomatique. Les tentatives de médiation, n'ont pas permis d'identifier des arrangements. Les protagonistes  campent sur leurs positions. Dans son discours, devant l’Assemblée Générale de l’ONU, le 19 septembre,  le chef d’Etat du Qatar, a attaqué les pays du Golfe et l'Egypte et demanda l'ouverture du dialogue avec l'Iran.

“Réaction spontanée”, des membres de la famille du principe  Temime, ont pris leurs distances vis-à-vis du régime et affirmé leur accord avec ses adversaires. Peut-on parlé de l’apparition d’une alternative familiale, en faveur d’une alternance gouvernementale ? Qatar, qui a exercé son jeu de rôle, aux dépens des régimes de l’aire arabe, confortant la contestation du printemps arabe, serait-il l’objet d’un jeu de rôle, à ses dépens ?  “L’arroseur arrosé ”, définirait la situation, selon certains observateurs qui  adopte la problématique chaplinesque. Rien ne confirme cette éventualité. Mais nous sommes en présence d’un conflit d’usure et d’un isolement du Qatar, dans son aire.  

L’indépendance annoncée du Kurdistan : Résultat évident, les Kurdes du nord de l'Irak ont voté "oui" à l'indépendance.  “Le peuple du Kurdistan a pris sa décision et il est entré dans une nouvelle phase. Alors ne laissons personne nous reprocher ça”, a déclaré Massoud Barzani, avant d’inviter Bagdad à entamer avec lui “un dialogue sérieux”, plutôt que “de brandir des menaces et des punitions”.

Bagdad  ne reconnait pas les résultats du référendum. D’ailleurs, il ferme toutes les issues du Kurdistan. Son Parlement recommanda au gouvernement irakien, de déployer les forces dans les régions que se disputent les Kurdes et le gouvernement central et de bloquer les traitements des fonctionnaires, ayant participé au référendum.  Riposte des pays du voisinage, l’Iran a suspendu les liaisons aériennes à destination d'aéroports au Kurdistan irakien. D’autre part, il a également fermé son espace aérien aux vols en provenance d'Erbil et de Souleimaniye, les deux aéroports du Kurdistan irakien.  Ankara, qui combat un séparatisme kurde à l'intérieur de ses propres frontières, exprime son inquiétude.  Le président turc Recep Tayyip Erdogan, a annoncé une prochaine fermeture de la frontière terrestre avec cette région d'Irak. Il a   menacé d'en stopper les exportations pétrolières via la Turquie. Mais l’embargo risque de desservir les différents protagonistes.

Des analystes ont évoqué l’éventuelle implosion de la région, la remise en cause des Etats-nations ou du moins leurs importantes  pertes régionales. Certes l’Irak est vulnérable. Mais la Turquie et l’Iran ne se laisserait pas faire.  Faut-il surestimer les effets du résultat du  référendum ?  Le Kurdistan serait un petit Etat de cinq million d’habitants, qui doit négocier avec son voisinage. Fait plus grave, parmi les régions qu’il  souhaite inclure, dans son nouvel Etat,  la riche province pétrolière de Kirkuk. Bombe à retardement, Kirkuk pourrait susciter une guerre.   D’autre part, l’indépendance du Kurdistan affaiblirait les différents acteurs de l’aire, réduirait le jeu politique des puissances régionales et susciterait le changement de la carte géopolitique, vu les révisions des alliances, qu’il induirait nécessairement.

Conclusion : Le “ printemps arabe ” a  mis à rude épreuve  les Etats-Nations. Avec la remise en cause du jeu de rôle du Qatar, la réussite de la transition démocratique tunisienne,  l’affirmation du leadership arabe de l’Egypte et l’essoufflement du mouvement des Frères musulmans, l’aire arabe espérait restaurer son statu quo et faire valoir ses références.  Le référendum du Kurdistan exprimait une remise en cause du panarabisme, par l’affirmation du pankurdisme et risquait d’annoncer un retour aux identités originelles (kurdicité,  minorités ethnoreligieuses du Moyen-Orient, berbérité,  etc.).

Fait plus grave, la nouvelle donne serait favorable aux interventions étrangères. Sous prétexte de répondre aux acteurs locaux, de faire valoir l’autodétermination, elles peuvent saisir l’occasion d’affaiblir les puissances régionales : l’Iran et la Turquie, d’imposer les rééquilibrages qu’ils souhaitaient et de conforter leurs alliés dans la région. Conclusion évidente : “Tout peut arriver, même l’improbable ”.  

chaterkhalifa@topnet.tn

in Economiste maghrébin, n° 720, du 4 au 17 octobre 2017


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