Une révision des alliances avec l'aire du Golfe persique

Pr. Khalifa Chater

Quelle est la nouvelle ligne stratégique des Etats-Unis, avec l'aire du Golfe (pays arabes et Iran) ? Est-ce qu'un renversement d'alliances peut être envisagé. L'esquisse d'un rapprochement avec l'Iran - la communication téléphonique du Président Obama au Président Rouhani fut un coup d'éclat- et l'abandon de la frappe de la Syrie semblent annoncer des révisions, déjà perceptibles sur des points importants de la politique étrangères des USA. Mais est-ce à dire que ces hésitations d'un président pragmatique marquent une nouvelle donne ? Peut-on se risquer à affirmer la fin de l'obsession anti-iranienne des Etats-Unis, confortée par une révision de leurs stratégies énergétiques ? L'ennemi le plus irréductible peut- il obtenir facilement le statut d'un partenaire sinon d'un ami ? “Les Chinois à Ryad et les Américains à Téhéran, nouvelle donne des relations entre Arabie saoudite et États-Unis ? ”Ardavan Amir-Aslani annonce ainsi les perspectives d'une nouvelle donne (titre de l'article, site Atlantico, 27 octobre 2013). La colère des alliés des USA, l'Arabie saoudite et la Turquie est incontestable. Elle met en relief cette nouvelle donne, qu'il faut redimensionner et ramener à ses justes proportions.

Les alliances privilégiées des USA : Les Etats Unis ont pris le relai du Royaume Uni, grand maître d'œuvre au Moyen-Orient, depuis les accords Sykes/picot, après la première guerre mondiale. Ils sont désormais aux devants de la scène, y joue le premier rôle et y exercent leur leadership.Les entretiens duPrésident Franklin D. Roosevelt avec  le Roi de l’Arabie saoudite, Abdul Aziz Ibn Saoud, à bord du bâtiment de la marine américainel'USS Quincy sur le canal de Suez, le 14 février 1945, à la fin de la seconde guerre mondiale devaient sceller l'alliance américano-saoudite. L'équation pétrole en contrepartie de la sécurité devait définir depuis lors ces relations, plus ou moins affirmés selon le contexte (Pacte de Bagdad, en 1955, choc pétrolier des années 1970, impact des guerres du Golfe etc.)

D'autre part, les Etats - Unis sont devenus influents en Iran, auprès du Schah  rétabli au pouvoir par la CIA, avec la participation des services secrets britanniques, en 1953. Les Etats-Unis se sont rapprochés de certains pays arabes; mais ils ont accordé une position centrale, dans l'alliance, à l'Iran, la Turquie et Israël.  Ces puissances régionales avaient les moyens d'assurer leur auto-défense et étaient plus ou moins alignés sur les positions américaines. D'autre part, en dépit de leurs opinions publiques, l'Iran et la Turquie prenaient leur distances vis-à -vis de la cause arabe. Mais la chute du Schah, Mohammad Reza Pahlavi et la prise de pouvoir par Khomeiny, revenu en Iran,  le 1er février 1979, provoqueront la rupture.

Une révision de la politique arabe au Golfe persique ? Les pays du Conseil du Golfe ont développé leurs relations avec les USA, dans le cadre d'une démarcation géostratégique, divisant l'aire en alliés arabes des USA d'un coté et les membres du clan du refus (Syrie, Hizb Allah, Hamas), soutenu par l'Iran et plus proches de la Russie, de l'autre coté. Le jeu de rôle du Qatar devait le placer aux devants de la scène, mais il fut redimensionné au profit de l'Arabie Saoudite.  La Turquie prit ses distances d'Israël, puis engagea une stratégie de rapprochement avec les mouvements des frères musulmans, depuis l'accession au pouvoir du mouvement islamiste. Les pays du Conseil du Golfe se trouvèrent impliqués dans "la croisade" diplomatique contre la politique nucléaire de l'Iran et la guerre contre le régime syrien. Mais la nouvelle politique américaine illustrée par la recherche du dialogue avec l'Iran et l'abandon de l'option militaire contre la Syrie, les surprit et les affecta. Ils craignirent une révision de leur alliance. Il s'agirait plutôt d'une velléité d'élargissement du partenariat, à la faveur d'une éventuelle entente avec l'Iran.

Quel est l'événement déclencheur de cette nouvelle politique ? Certains l'attribuent à l'initiative russe qui aurait profité de l'indécision de l'Establishment américain, pour lui faire valoir la nécessité d'organiser la conférence de Genève 2  (rencontre Lavrov-Kerry). Nous ne pensons pas que cette nouvelle approche a été le fruit d'un accord de  circonstance.  Obama qui ne souhaitait pas engager une guerre contre l'Iran a voulu saisir l'occasion de l'élection d'un président iranien plutôt modéré.  D'autre part, une implication militaire en Syrie risquait de porter au pouvoir la mouvance radicale, proche d'Al-Qaïda, dans une aire désormais marquée par l'émergence et le développement du jihadisme.  La conjoncture de  base de la dépendance américaine au pétrole importé s'y prête. Les Etats-Unis ont connu une baisse de presque 50% de leurs importations pétrolières depuis une dizaine d’années, essentiellement grâce à l'exploitation du gaz de schiste. Les Etats-Unis devraient accéder dès cette année au rang de premier producteur mondial de pétrole et gaz devant l'Arabie Saoudite et la Russie, a indiqué l'administration américaine le 7 octobre 2013. D'ailleurs, l'Agence internationale de l'Energie, qui représente les intérêts énergétiques des pays riches, s'attendait jusqu'ici à ce que les Etats-Unis accèdent au premier rang mondial d'ici à quatre ans en termes de production pétrolière (http://www.romandie.com). De ce fait, les pays arabes qui assuraient leur ravitaillement en pétrole deviendraient des concurrents. L'Arabie Saoudite réalise ainsi son changement de statut auprès des Etats-Unis. Ce qui l'inquiète bien plus qu'une alliance avec l'Iran, hors de propos, dans le court et moyen terme.  

Conclusion : Le retour des USA à son alliance triangulaire avec l'Iran, la Turquie et Israël est un scénario séduisant. Mais il ne peut être sérieusement envisagé, vu les relations conflictuelles avec l'Iran. La nouvelle donne énergétique ne permet guère la transgression du jeu géopolitique. Cette  situation  permet difficilement le "recentrage" annoncé de la politique étrangère américaine au Moyen Orient et particulièrement dans l'aire du Golfe persique. Le statu quo est donc appelé à se maintenir.

Les pays du Conseil du Golfe n'ont plus les mêmes approches que les USA au Moyen-Orient. Ils sont davantage préoccupés par les interventions de l'Iran sur la scène et souhaitent l'affaiblissement du clan de la moumanaa (le refus). Mais ils doivent compter sur l'appui américain contre leurs ennemis.  Pouvaient-ils exercer de pression sur les USA  et envisager sérieusement une révision de leur alliance informelle mais effective avec l'hyperpuissance. La déclaration du prince Bandar ibn Sultan, le chef des services de renseignement saoudiens, mardi 22 octobre 2013, annonçant que son pays allait "prendre ses distances" avec les Etats-Unis est plutôt une manifestation de colère, l'expression sans suite, d'un état d'âme. Dans cet ordre d'idées s'inscrit l’annonce, le 18 octobre,  que l’Arabie saoudite refusait le siège de non-permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU.  Le prince Bandar aurait précisé, à un diplomate européen : «C'est un message aux USA et non à l'ONU (Wall Street Journal, 21 octobre 2013).  La rencontre d’explication de Kerry avec le ministre des affaires étrangères saoudien, le 23 octobre  à Paris et ses entretiens, en Arabie saoudite, le 3 octobre,  avaient pour objectif de redimensionner la crise. Mais  ne perdons pas de vue, les rapports de forces. Dans ces conditions, l 'Arabie Saoudite ne peut donc aller au-delà de ses manifestations de mauvaise humeur.

 

chaterkhalifa@topnet.tn

(l'Economiste maghrébin, n°617

du 13 au 27 novembre  2013).


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