Vers un redémarrage politique ?

Pr. Chater Khalifa

Après la désillusion sociale, et le manque de clarté de la vie politique, les prochaines élections municipales mettent à l’ordre du jour une nouvelle donne : défection protestataire ou réveil politique ?  Les Tunisiens ont peur et la scène politique ne rassure personne. Une prise de conscience permettrait-elle de redresser la situation ? Fait d’évidence, les élections municipales ne passionnent pas les foules. Quelle réaction des jeunes pourrait-on prévoir ? Pourrait-on envisager, lors de ces élections une revanche de la “génération chômage” ? Pourrait-on convaincre cette génération de continuer à y croire ? Dans ce cas, les réseaux facebook et tweeter et les sites Wifi, pourraient jouer un grand rôle, mobilisant cette connivence objective.

Comment lire le climat politique, dans ce contexte de silence des acteurs et d’une peur effective des acteurs d’affronter les citoyens ? Les invités des plateaux TV  se livrent à des guerres médiatiques sans conviction et sans enjeux ? Outre le Front Populaire, formation d’opposition, qui a critiqué, d’une façon récurrente, le gouvernement Youssef Chahed, deux acteurs ont déclaré leur opposition à sa gestion : le nouveau gouverneur de la Banque Centrale et la direction de la centrale syndicale. Fait surprenant, le gouverneur de la Banque Centrale transgressait ses prérogatives financières. Il demanda la suppression de la séance unique et annonça sa décision de mettre fin au commerce parallèle. Réponse des critiques : Il faudrait plutôt qu’il se mobilise pour restaurer la valeur du dinar, sa fonction essentielle.

D’autre part, le Secrétaire Général de l’UGTT, qui soutenait le chef du gouvernement, vient de réviser sa position. Il demanda une réforme ministérielle. Précisant ses vues, son adjoint Sami Tahri, a affirmé que “Youssef Chahed avait pris son temps et que ses choix ne sont pas judicieux”. Conclusion critique :“Aujourd’hui, il y a des départements complètement bloqués. Nous pouvons examiner la situation en tenant compte des priorités stipulées dans l’Accord de Carthage et parvenir ainsi à une solution qui sert l’intérêt de l’Etat”. Revenant sur la question, le secrétaire général de l’UGTT, Noureddine Taboubi a déclaré que les solutions faisaient défaut dans la plupart des dossiers politiques, sociaux et économiques (déclaration en marge des travaux de l’instance administrative nationale de la centrale syndicale). Cette critique est sans appel. Elle confirme la demande d’un remaniement ministériel, à la veille de la réunion des signataires de l’Accord de Carthage, mardi 13 mars 2018.

Par contre, les partis politiques n‘ont, semble-t-il, pas entendu la souffrance sociale. Ils se livrent à des choix tactiques hasardeux et des règlements de compte. Nada Tounes n’est plus en mesure de faire appel au “vote utile contre An-Nahdha”, qui a assuré sa victoire, en mobilisant le vote féminin. A la suite des élections de 2014, Nida et Nahdha ont institué leur partenariat, en application de la rencontre, entre Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi (Paris, hôtel Bristol, 13 aout 2013). La bipolarité  idéologique  ne concerne plus ces deux partis. Ces deux partis sont coincés par leur ambigüité. Craignent une défiance électorale, Nahdha (350 listes) et Nida (350 listes), ont intégré de nombreux anciens dirigeants du Néo-Destour et du Rassemblement du 7 novembre.  Le choix de personnalités régionales de l’ancien régime leur permettrait-il de vaincre les réticences qu’elles suscitent ? Cela est possible, dans la mesure où les élections municipales font valoir le vote de proximité au choix idéologique national. Vote de raison ou de cœur ? Machrou Tounes (84 listes) et  la coalition de l'Union Civile (43 listes), pourraient-ils incarner l’alternative, qui fait valoir la nouvelle bipolarité idéologique ? Quelles sont les possibilités de convergence, qui peuvent être instituées, dans le suivi électoral ? Le Courant démocrate  (84 listes) et Al Irada (47 listes) tentent de réactualiser l’opposition de la troïka.  Les nouveaux partis (Al Badil Attounsi : 4 listes, La Tunisie d'Abord: 1liste),  des appareils sans assise populaire, ne sont pas crédibles. Par contre le Front Populaire (132 listes) pourrait incarner la protestation populaire. Mais son  audience est limitée. Les listes électorales montrent cependant une certaine porosité entre les différentes mouvances politiques, transgressant la polarité idéologique.

Des rebondissements ne sont pas exclus : Le choix de nombreux imams, dans les listes d’an-Nahdha pourraient réactualiser le discours de l’islam politique. La suspension de leur service par le ministre des Affaires Religieuses pourrait susciter les protestations de leurs structures politiques d’accueil. D’autre part,  la  manifestation populaire en faveur de l’égalité de l’héritage, le 10 mars, n’est pas de nature à plaire au mouvement Nahdha, défendant volontiers, la lecture littérale des références. Sans y participer à la manifestation de Hizb Attahrir, du 11 mars, de nombreux militants d’an-Nahdha approuvent son opposition à l’institution de l’égalité absolue. Un retour à la bipolarité des élections précédentes peut être envisagé. Dans ce cas, Nida rejoindrait, dans la campagne électorale, le discours moderniste des nouveaux partis issus de son sein, mais qui l’ont quitté, protestant contre sa contre-alliance idéologique.

La réunion des signataires du document de Carthage (13 mars 2018), prenant acte  de l’importance de la protestation sociale, atteste un repositionnement général,  rappelant les attentes citoyennes, à la veille de la campagne électorale municipale. Les signataires ont rejoint l’opposition de la centrale syndicale et formé une commission d’experts, pour réactualiser leur feuille route. Le remaniement ministériel est désormais à l’ordre du jour. Position pertinente de Tahar Ben Husseien, secrétaire général du mouvement al-Moustakbal : “Il faudrait plutôt engager une réforme politique (globale) ” (entretien à la suite de la réunion). La nouvelle donne mettrait ainsi  à l’ordre du jour un balancement politique, une reprise en compte des enjeux socio-économique. Nous sommes ainsi, à la veille d’un  redémarrage politique, aux dépens éventuellement des acteurs qui se sont impliqués dans le jeu de la tactique de l’alliance.  



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