Liban, le statu quo dévastateur

Pr. Khalifa Chater

 

“Beyrouth, Ô Beyrouth,

Une main gauche, celle des gouvernements arabes a silencieusement rempli de sable, la bouche des poètes. Il ne reste plus que Beyrouth’’.

(Tahar Ben Jelloun)

Le Liban “pays et idée ’’, selon l’expression de Jean-Pierre Peroncelle-Hugos (Une croix sur le Liban, collection Lieu Commun, 1984), vit une dure épreuve existentielle. Le pays a institué, après l’indépendance, en novembre 1943, un système distribuant tous les postes de responsabilité selon la religion : Au sommet, le président de la république doit être chrétien, le président de l’assemblée chiite.  Les postes sont créés par multiple de 11 : 6 chrétiens dont 4 maronites, un arménien et un orthodoxe 2 sunnites, 2 chiites et un druze. Ce système assura pendant quelques décennies la coexistence des religions et des ethnies et garantit la stabilité du pays. De ce fait, Il était la seule démocratie arabe, le “paradis touristique’’ des pays du Golfe, dont la diaspora en Afrique, en Amérique et au Moyen-Orient assurait sa promotion.

Pendant les premières décennies d’indépendance, le Liban est appelé « la Suisse du Moyen-Orient » : sécurité, tolérance, liberté d’opinion, niveau de vie relativement élevé. Mais la situation ne tarda pas à changer. Le communautarisme politique libanais et la “démocratie consensuelle’’ furent mise à rude épreuve.

D’un tsunami à un autre : Les troubles civiles de 1958 s’expliquent par les conséquences du contexte régional arabe et le refus du président pro-occidental Camille Chamoun de rompre les relations diplomatiques avec le Royaume-Uni et la France alors que celles-ci attaquent l'Égypte durant la crise de Suez.  La communauté musulmane revendue un rapprochement avec la République arabe unie. Ce que refuse la communauté chrétienne. Bombes et assassinats précèdent de vastes manifestations de rue et  une guérilla dans la montagne entre loyalistes de Naim Moghabghab et insurgés de Kamal Joumblatt. Ce conflit est ainsi marqué par les enjeux internationaux et notamment l'influence du nassérisme et du baasisme qui deviennent les porte-voix des revendications de la communauté musulmane.

La guerre civile de 1975-1976 opposera essentiellement le mouvement national, une coalition de partis musulmans séculiers et de partis de gauche incluant aussi des chrétiens, emmené par le druze Kamal Joumblatt, qui s'opposera aux phalanges, un mouvement maronite de droite. En janvier 1976, les milices phalangistes attaquent un quartier bidonville musulman de Beyrouth, Karantina, et un camp palestinien chrétien à Dbaiyeh, dont les populations sont soit tuées ou expulsées. les camp palestiniens de Tel el Zaatar et Jisr al basha sont aussi assiégés. En représailles, le Fatah palestinien, qui était jusque-là resté neutre dans les affaires intérieures libanaises, joint ses forces à celles du mouvement national, lors de l'attaque de la ville chrétienne de Damour, fief de Camille Chamoun. La réplique phalangiste se traduira par le massacre de Tel al-Zaatar en juin 1976. L’occupation syrienne, qui s’ensuivit, s’inscrit dans la mise sur place d'une Force arabe de dissuasion, qui est en fait essentiellement syrienne, lors d'un sommet extraordinaire de la ligue arabe à Riyad en octobre 1976.

En avril 1981, les forces israéliennes attaquent les troupes syriennes au Liban. En juillet,1981, l'aviation israélienne bombarde massivement des bureaux de l’OLP à Beyrouth.  Les accords de Taef, en 1989 confirment l’esprit de partenariat islamo-chrétien.  La fondation du parti Hezballah, en juin 1982 et révélé publiquement en février 1985, - parti politique et groupe islamiste chiite basé au Liban -  soumet à rude épreuve le partenariat islamo-chrétien.  Il a été  créé à la suite de la révolution islamique iranienne et l'intervention militaire israélienne au Liban de 1982 pendant la guerre civile, en s'appuyant sur un armement et un financement iraniens.

L’assassinat du premier ministre libanais Rafic Hariri, le 14 février 2005, fut perçu comme un tsunami.  De nombreux observateurs accusent les services de sécurité libanais, dans cette conjoncture de tutelle syrienne au Liban, devenue impopulaire. Mais fallait-il “oublier tout ce que le Mossad ou la CIA, ont fait au Liban, depuis des décennies ?’’ s’interroge Ghassen EL-Fezzi, dans une étude de la conjoncture du Great Middle East (Printemps libanais in où va le Liban ? confluences méditerranéennes, Paris, l’Harmattan, hiver 2005-2006), De fait, de nombreux assassinats d’acteurs politiques libanais, depuis celui de de Kamel Joumblat, n’ont pas été élucidés. Sous la pression populaire et internationale, l’armée syrienne se retire du Liban. 

La crise actuelle :  Le 4 août dernier, une double explosion d’une violence inouïe plongeait Beyrouth dans la désolation :  près de 200 morts, plus de 6500 blessés, le port et plusieurs quartiers de la capitale libanaise dévastés.  L’explosion, d’un stock de nitrate d’ammonium entreposé dans le port de Beyrouth, depuis 2014, dont le potentiel terriblement dévastateur était connu, incarne une énième illustration de la corruption qui caractérise le système libanais, dans une conjoncture de crise économique grave. Ce fut un véritable tsunami. Les réserves de la Banque du Liban en dollars, devise sur laquelle la livre libanaise est indexée, sont au plus bas. Face à cette situation, les banques ont limité les retraits et les transferts en dollars depuis le mois de novembre. Dans le même temps, la valeur de la livre libanaise a dégringolé. Avant la crise, le taux de change était de 1 500 livres pour un dollar, il vaut désormais "entre 8 000 et 10 000 livres" sur le marché noir. Le taux grimpe tous les jours. En avril, près de 50% de la population libanaise vivait sous le seuil de pauvreté, et plus de 20% sous le seuil d'extrême pauvreté, selon les dernières données disponibles de la Banque mondiale.

Conséquence de cette situation, le Liban a été ébranlé à  l'automne 2019,  par un important mouvement de contestation populaire. Durant près de quatre mois, les militants sont descendus en nombre dans la rue pour dénoncer la situation. La pandémie de Covid-19 a mis un coup d'arrêt à la mobilisation. Mais les manifestations ont repris mi-juin à Beyrouth et dans d'autres villes du pays. Les discussions avec le Fonds monétaire international (FMI) ont, en outre, échoué. Les pays du Golfe, qui pendant longtemps ont joué le rôle de bailleurs de fonds du Liban, hésitent de leur côté à aider le pays du Cèdre, alarmées par l'influence croissante du Hezbollah, allié de l'Iran. 

La formation d’un nouveau gouvernement fut bloquée. Soucieuse de contribuer à une sortie de crise, la plus grave au Liban depuis la guerre civile de 1975-1990, la France réclame la formation d'un nouveau gouvernement et la mise en place de réformes comme condition au déblocage de milliards de dollars d'aide. Mardi 1er septembre, le Président Macron annonçait avoir obtenu de l’ensemble des forces politiques libanaises un engagement sur un calendrier et un agenda, à commencer par la formation sous 15 jours d’un gouvernement de « mission ». Mais ses efforts, n’ont pas encore abouti.

Conclusion : Des rééquilibrages conjoncturels concluent chaque crise, souvent favorisés par des exigences de l’extérieur. L’intervention récente de la France pourrait-elle aboutir ? Le déclenchement de la guerre de fait en Palestine risque de différer le traitement de la crise et la réconciliation des acteurs. Le Liban peut difficilement s’accommoder de ce statu quo ravageur. Fait grave, subissant les répercussions de l’aire arabe, le Liban défend difficilement son autonomie. Peut-il “sortir du cercle vicieux du statut d’Etat-Tampon ?’’ s’interroge George Corme (où va le Liban, op. cité). Comment pourrait-il remettre en cause le “mythe de la démocratie communautaire ?’’