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Les sommets de la Mecque : vers un nouvel ordre arabe ?

Pr. Khalifa CHATER

Le gouvernement saoudien a réuni  quasi simultanément trois sommets à la Mecque : sommet du Conseil  du Golfe et sommets arabe, durant la soirée du 30 mai et sommet  de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI) durant la soirée du 31 mai. Traduisant les enjeux de la conjoncture, un fin connaisseur de l‘aire arabe affirme que  “ l'ombre de l'Iran va planer sur les trois sommets’’,  dans le contexte du climat de tension entre Téhéran et Washington (l’Orient le jour, 29 mai).  Cause immédiate, Riyad dénonce  “le sabotage de quatre navires près des eaux territoriales des Emirats arabes unis, une attaque contre des stations de pompage de pétrole et une attaque contre d'autres installations pétrolières vitales’’ en Arabie saoudite. Ces opérations effectuées par les Houthies, seraient soutenues par l‘Iran,  en tant que relais du conflit entre les protagonistes.  Avant les sommets à La Mecque, le conseiller américain à la sécurité nationale, John Bolton, avait soutenu que l'Iran était vraisemblablement derrière les actes de sabotage du 12 mai. L'Iran a rejeté comme «risibles» ces accusations de John Bolton. Le conflit s’était d’ailleurs développé dans le contexte des tensions entre Washington et Téhéran.

Le sommet extraordinaire du Conseil du Golfe s’inscrivait dans le confit entre Qatar et l’Arabie Saoudite et les Emirats. Ces deux pays qui reprochent au Qatar ses bonnes relations avec l’Iran et la Turquie et son soutien aux frères musulmans, réclament la fermeture de la chaine Al-Jazira et de la base militaire turque. Mais la question de l’Iran fut prédominante. Le roi Salmane d'Arabie saoudite a, en effet,  appelé les pays arabes du Golfe à faire face aux actions “criminelles’’ de l'Iran à l'ouverture du sommet du Conseil de coopération du Golfe. Il fait allusion aux opérations des Houthies, alliés de l’Iran, contre l’Arabie Saoudite et les Emirats. La motion finale occulta la démarcation entre Qatar et certains de ses partenaires du Conseil du Golfe, accordant la priorité à la dénonciation des opérations des Houthies et du rôle “néfaste’’ de l’Iran (motion publié par el-Hayat, le 31 mai 2019).

Le sommet arabe extraordinaire  fut marqué par des interventions  différentiées des chefs d’Etat qui ont pris la parole :

  • Discours dénonçant l’Iran
  • Discours sur la sécurité arabe et la stabilité, dénonçant les opérations contre les Emirats et l’Arabie, sans citer l’Iran.
  • Discours sur la nécessité du dialogue (position de l’Irak).

Transgressant les nuances des différents discours, la motion finale dénonce les “opérations des milices houthies, soutenues par l’Iran’’, affirme la solidarité arabe, contre les interventions de l’Iran, rappelle son occupation de certaines îles des Emirats et condamne son jeu politique en Syrie, évidemment en faveur du régime. Constatation préliminaire, le communiqué final du sommet arabe a consacré dix de ses onze points à dénoncer les "ingérences" de l'Iran, son soutien aux rebelles Houthis et ses menaces contre le trafic maritime. D’autre part, le texte s'est contenté de renvoyer en ce qui concerne le conflit israélo-palestinien aux résolutions des sommets précédents, appelant à une solution à deux Etats, sans mentionner le plan de paix que l'administration du président américain Donal Trump s'apprête à dévoiler et qui a été rejeté par les Palestiniens.

Notons que Bagdad s’est opposé à la motion finale. D’autres Etats se sont accommodés de la position anti-irakienne de la motion. Bien entendu, le sommet arabe traduit les rapports de force, dans cette conjoncture.

Pourrait-on inscrire ces deux sommets dans le cadre des velléités pro-américaines de créer un “Otan arabe’’ ? Ce projet d’Otan arabe a été présenté à l’opinion publique comme une alliance contre l’expansionnisme iranien. La réalisation des manœuvres communes “Bouclier arabe 1’’ (Arab Shield 1), en novembre 2018, avait posé les jalons de cette alliance militaire.  Alors que le projet de « deal du siècle » des États-Unis devrait être prochainement révélé, l’Égypte a fait savoir, le 14 avril 2019, qu’elle ne participerait pas à l’Alliance stratégique moyen-orientale (Middle East Strategic Alliance) dite « Otan arabe ». Le retrait de l’armée arabe la plus nombreuse obère le projet. La participation du Qatar et du Sultanat d’Oman était déjà implicitement improbable (L’“Otan arabe “ sérieusement compromis, in Réseau International, 16 avril 2019). Dans le cas présent, des discours de solidarité ont marqué les travaux du sommet du golfe et du sommet arabe. Mais il serait hâtif de parler de la construction d’une alliance.  Objectif plus modeste et plus conjoncturel, ces sommets ont comme enjeu, d’unir l’aire arabe contre l’Iran et éventuellement la Turquie, sans aller au-delà de cette perspective immédiate. L'Arabie saoudite cherche à “consolider un soutien arabe et musulman", déclare Hussein Ibish, de l'Arab Gulf States Institute à Washington. Dans ce cadre, il fait valoir la nécessité d’adopter “une position unifiée sur les questions actuelles’’ indique un communiqué de l'organisation. De fait affirme un analyste, “L’Arabie Saoudite et ses alliés forment un consensus de façade contre l’Iran". Ce jugement d’un journaliste mérite d’être étudié (Benjamen Barthe, Le Monde, 21 mai).

Le 14em sommet ordinaire de l’organisation de la coopération islamique (OCI) a affirmé que la Palestine constitue une question centrale. Dénonçant le transfert de l'ambassade américaine à Jérusalem reconnue par les Etats-Unis comme capitale d'Israël Il a  appelé ses 57 membres à "boycotter" les pays qui ont ouvert des ambassades à Jérusalem. L'OCI a d'autre part souligné, dans son communiqué, que "la paix et la stabilité dans la région du Proche-Orient ne seront atteints qu'avec le retrait d'Israël des territoires occupés en 1967". Tout en traitant les questions de l’actualité du monde arabo-musulman, l’OCI a condamné le terrorisme, incluant les attaques des Houthies en Arabie Saoudite et aux Emirats. D’autre part, il a dénoncé  l’islamophobie.

Conclusion : 

1 – Le conflit Arabie saoudite/Iran et la démarcation religieuse musulmane sunnisme/chiisme qui en découle, dessinent deux aires géopolitiques opposées et établit  une guerre froide entre eux. Il met à l’ordre du jour un surarmement “déraisonnable’’ et “immoral’’ dans le tiers-monde en développement.

2- La motion du sommet arabe dénonce les interventions des acteurs de la géopolitique régionale et internationale. Or l’Opposition Arabie Saoudite/Iran fait valoir des dépendances de fait, à l’appui des alliances : les USA avec l’Arabie et éventuellement l’Iran avec La Russie ou la Chine.

3 - “Premiers battements des tambours de la guerre’’ (titre de l‘article de Michel Duclos,  Institut Montaigne, 18 mai 2019).  Denis Bauchard, qui anticipait  les motions des sommets de la Mecque affirmait en septembre 2018, qu’on se dirige  “vers de nouveaux
affrontements ? ’’(Voir le dossier RAMSES 2019 : Iran/Arabie Saoudite : le duel). L’Arabie Saoudite risquerait-elle d’opter pour un affrontement. L’Iran serait-il tenté de recourir aux armes pour   “garantir sa survie dans un environnement hostile ? ’’(ibid,  RAMSES 2019). Comment arrêter l’escalade de le cadre de l’affirmation de la stabilité, la coexistence religieuse et politique et de la prise de distance du jeu des puissances ?

4 - Erigée dans ces circonstances en grand acteur de la scène arabe, l’Arabie Saoudite assure désormais une responsabilité de premier plan, dans la défense des intérêts arabes (promotion économique, solidarité géopolitique, sécurité) et bien entendu la cause palestinienne. Cette situation implique une mobilisation diplomatique auprès des puissances, en vue de la réactualisation du processus de paix. Wait and see.

D’ici et d’ailleurs

Pr. Khalifa CHATER

Alors que la démocratie est à l’épreuve en Tunisie, l’Algérie et le Soudan  ne parviennent pas  à  couronner leurs hiraks, par  l’affirmation d’un gouvernement civil, remis en question, ou du moins différée par leurs armés nationales.  En Libye, le maréchal Haftar est à la conquête de la Tripolitaine, où le pouvoir est conforté par des milices terroristes, daéchiennes.

Tunisie, la mise à l’épreuve de la démocratie : “Décomposition/recomposition’’ ce processus marque la vie politique tunisienne. Nida Tounes vit actuellement son énième fraction, divisant sa direction autoproclamée. Le Front Populaire est victime de la guerre entre des chefs, sans grande assise populaire.  Nahdha réussit, tant bien que mal, à contenir les dirigeants entre les pseudo réalistes et les radicaux.  Tahya Tounes met en scène l’union des composantes de la clientèle gouvernementale. Comment redorer le blason de son président, “l’homme du passif ’’, selon ses détracteurs, qui joue, selon le langage théâtral un “ rôle de composition’’, pour être “l’homme du pouvoir d’achat’’. L’orchestration du congrès de Tahya Tounes devait occulter les échecs, par une fraicheur formelle romanesque.

Le dernier sondage d’opinion ébranla la classe politique, en faisant valoir la promotion, de candidats hors systèmes. Les amendements de la loi électorale, écartant ceux qui disposent d’un média et/ou exercent une action caritative ou font l’éloge de la dictature, quarante jours seulement après la présentation des candidatures s’inscrivaient dans ce contexte. L’amendement proposé par le parti du gouvernement et soutenu par Nahdha (124 voix pour, 14 abstentions et 30 voix contre) fut perçu par des critiques, comme une initiative destinée à écarter les promus par le sondage et une volonté de limiter le choix des électeurs. On parla même d’une politique d’exclusion. D’autres observateurs rappellent que l’amendement de la question du “tourisme parlementaire’’, la principale épreuve de la transition démocratique tunisienne, n’a obtenu que 26 voix.

Un vote sanction suscite bien évidemment l’inquiétude de la classe politique, qui se rend compte de la colère des citoyens,  qui réclament une “démocratie du pouvoir d’achat’’, faisant valoir les exigences du panier de la ménagère. Le nombre des nouveaux inscrits, prés d’un million cinq cents mille électeurs et essentiellement des jeunes et des femmes introduirait une donne nouvelle. Pour qui  voteraient-ils ? Les urnes traduiraient-elles leurs désillusions ?

Lybie, solution militaire ou politique ? En  Lybie, la guerre civile continue. Fayez Sarraj, qui dirige un gouvernement siégeant à Tripoli est soutenu par les milices armées. Une solution politique serait difficile à mettre à l’ordre du jour, car les Daéchiens, les alliés objectifs du gouvernement de Tripoli, ne le laisserait pas faire.  Une solution militaire, - fut-elle très couteuses ! – s’imposerait, à plus ou moins longue échéance. Mais les rapports de forces semblent plutôt favorables au maréchal Haftar, vu la quête de stabilité de la population. Acte significatif, le ralliement des tribus au maréchal : Plus de 200 dirigeants,  réunis au Caire, lundi 17 juin, ont affirmé son soutien, contre les milices (Al-Arabe, 18 mai)). L’initiative politique du chef de gouvernement de Tripoli, prévoyant notamment des élections avant la fin de l’année, pour sortir le pays d’une profonde crise, ne peut avoir d’effets.

Algérie/Soudan, les risques d’une militarisation des deux régimes ! En Algérie,  la situation n’a pas changé. Le hirak continue ses manifestations populaires, pour réclamer le départ des dirigeants de l’ancien régime.  Le chef d’Etat-major, qui détient de fait le pouvoir, est favorable à une transition, dans le respect de la constitution. En attendant, on met à l’ordre du jour des procès, contre les corrompus. S’agit-il d’une fuite en avant ? 

Le  Soudan, après plusieurs mois de manifestations qui ont mené à la destitution par l'armée du président Omar el-Béchir le 11 avril, est toujours le théâtre d'une lutte entre  le Conseil militaire et les principales forces de la contestation. Les manifestations citoyennes, critiquent la militarisation du régime, et  demandent l’établissement d’un gouvernement civil, pour gérer la transition. La violente dispersion, le 3 juin, d’un sit in par des militaires augmenta la tension. Plus de 108 morts, l’opération a été qualifiée de massacre par la contestation.  Réaction de l’Association des professionnels soudanais (SPA), acteur majeur de la contestation civile au Soudan, elle mit à l’ordre du jour “ Le mouvement de désobéissance civile’’  (communiqué publié samedi 8 juin). De multiples médiateurs se sont mobilisés pour rétablir le dialogue. Après plusieurs jours de violence et une campagne de désobéissance civile très suivie, un représentant de la médiation éthiopienne a annoncé le 11 juin que le Conseil militaire et la contestation avaient accepté de revenir à la table des négociations.

Le Conseil militaire et les chefs de la contestation s'étaient également accordés sur une période de transition de trois ans, qui doit être suivie par le transfert du pouvoir à une administration civile   Mais le conflit originel armée/contestation civile est loin d’être réglé. Selon des experts, “les Emirats, l'Egypte et l'Arabie saoudite semblent soutenir les généraux tandis que Washington plaide pour une transition menée par les civils’’ (AFP, 19 juin).

 

Aire arabe, des états de lieues

Pr. Khalifa Chater

Tunisie, au-delà du statut quo : Le congrès de Nida Tounes qui devait permettre sa reconstruction et le retour de ses fondateurs,  se conclue par une grave divergence entre les membres de sa direction proclamée. La lutte pour les charges gouvernementales transgresse l’élaboration d’un programme, répondant aux attentes. Les deux clans occultent le socle de valeur du discours fondateur, niant de fait la soft revolution de l’été 2013, qui a été à l‘origine de ce rassemblement des forces démocratiques, nationales et bourguibiennes.

Nouveau venu sur la scène, le parti du gouvernement Tahya Tounes  annonce qu’il a recueilli 20 mille adhérents. Mais le clientélisme politique et l‘action de la machine gouvernementale pourraient-ils se substituer au militantisme ? D’autre part, ce parti souffre des mêmes tares originelles du Nida et se discrédite volontiers par la célébration  des réussites très contestables de son leader. Les nouveaux partis, fondés par des dirigeants de valeur, n’ont pas d’assisses populaires.

Preuve de leur désengagement idéologique moderniste,  les  composantes de la mouvance démocratique (Nida, Tahya Tounes, Machroua etc.), n’interviennent pas pour rappeler le projet du président Béji CaId Essebsi, relatif à l’égalité de l’héritage. Elles se sont accommodées de la position discriminatoire de Nahdha.  Les tentatives de rapprochement de ces partis avec Nahdha, montrent que la stratégie de l’entente, reste à l’ordre du jour. Le million de femmes qui ont voté, en 2014, pour Béji CaÎd Essebsi, en tant que défenseur des acquis bourguibiens, pourraient  tenir compte de ce critère, lors des prochaines élections.

Nahdha est en quête d’alliance. Elle est partagée entre ceux qui défendent un rapprochement avec le chef du gouvernement et ceux qui préfèrent l’alliance avec le président de la république. D’autre part, les dirigeants de Nahdha,  répondant aux défis de la conjoncture,  affirment leur prise de distance du mouvement des Frères musulmans, peu convaincante de leurs protagonistes et peu appréciée par leur base.

Les partis tunisiens ont opté pour une formule globale, qui fait valoir les unités identitaires. La crise sociale, la précarité et la chute du pouvoir d’achat ferait valoir les enjeux socio-économiques. L’espace social retrouverait  sa définition de structures de positions différentiées. Leurs militants risqueraient de redéfinir leurs engagements politiques et sociaux.

L’augmentation des inscrits aux prochaines élections, prés d’un million de jeunes et de femmes, inquiète les partis politiques, bien conscients du décalage entre leurs discours et la réalité.  Or, les urnes pourraient exprimer un décalage, qui ne serait pas à leur faveur.

Le procès contre Bourguiba, engagé jeudi 16 mai, par la   cour spécialisée en justice transitionnelle au tribunal de première instance de Tunis a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Il fut perçu comme une velléité de récrire l’histoire nationale et dans certains cas de vengeance du gouvernement national, qui a créé l’Etat moderne, démocratisé l’enseignement, développé la protection de la santé et institué le Code du Statut Personnel. Les Tunisiens, dans leur grande majorité, n’ont pas admis qu’on tente de salir la mémoire de Bourguiba et qu’on s’attaque au symbole national.  Peut-on confondre le temps du politique et le temps de l’histoire, qui remet les événements dans leurs contextes, les examine dans leurs complexités, à l’appui des sources archivistiques  au-dessus des contingences de l’actualité ? Les velléités d’attaquer Habib Bourguiba renforce évidemment l’électorat du parti néo-destourien, désormais réactivé par la tournure des événements.

Soudan et Algérie, les risques de militarisation des régimes : “Au Soudan comme en Algérie, les gens sont dans la rue pour réclamer leur dû démocratique ’’ (entretien avec Jean-François Bayart, Le Monde.fr. 19 mai). Au soudan, le président Omar el-Béchir, 75 ans, visé depuis une décennie par deux mandats d'arrêt de la Cour pénale internationale (CPI), a été renversé par l'armée, après une contestation populaire inédite qui met fin à 30 ans de règne sans partage. Les négociations entre le Conseil militaire de transition (TMC), qui assure l’intérim du pouvoir et les représentant les forces de la Déclaration pour la liberté et le changement (FDFC) devaient assurer un modus vivendi entre l‘armée et la société civile. Selon l‘accord, en voie de finalisation, le TMC céderait le pouvoir à un conseil de souveraineté dont la composition précise est encore en cours de négociation. Cet organe serait placé à la tête du Soudan, mais exercerait le pouvoir de façon symbolique. Un gouvernement gérera les affaires courantes et devra contribuer à amener le pays jusqu’à des élections au terme d’une période de transition que les généraux voulaient limiter à deux ans.

En Algérie, la chute d’Abdelaziz Bouteflika, suite à des manifestations populaires et précipitée par l’intervention de l’armée, a assuré une succession présidentielle, en application de la constitution. Mais les manifestants, bien moins encadrés qu’au Soudan et dépourvus d’une direction effective, contestent le président provisoire et le chef du gouvernement actuel, dans le cadre  de leur demande d’un changement de régime. Le chef d'état-major de l'armée Ahmed Gaïd Salah qui a pris, de fait, les rênes du pouvoir, tente de ménager les contestataires. A cet effet, il mène “ une purge moins motivée par la soif de justice que par sa propre survie et la volonté de revanche contre l'entourage de son ancien maître’’ (éditorial de Jeune Afrique, Marwane Ben Yahmed, « la révolution confisquée par Ahmed Gaïd Salah, 20 mai 2019). D’ailleurs, le chef d’état-major a affirmé, le 20 mai, qu’il faisait valoir le choix constitutionnel de la date des élections et qu’il s’opposait à l’écartement des hommes de l’ancien régime, rejetant les demandes du harak. Dans ces deux pays, la société civile peine à mettre fin aux velléités d’une militarisation du pouvoir. 

En Libye, Haftar s’érige en grand acteur : La bataille pour le contrôle de la capitale libyenne continue à faire rage entre les forces du maréchal Haftar et celles de Fayez al-Sarraj. L’Egypte, les Emirats, la Russie et les Etats-Unis soutiennent le maréchal Haftar, alors que la Turquie et Qatar ont conclu une alliance de fait avec le chef du gouvernement libyen d'union nationale (GNA), qui contrôle la Tripolitaine. Soutenant l’islam politique, allié de Sarraj, la Grande Bretagne a multiplié, sans succès, les initiatives, pour faire condamner par le Conseil de Sécurité, l‘offensive du maréchal. D’autre part,  la France est plutôt favorable  à Khalifa Haftar alors que l’Italie tente d’arrêter son offensive et de faire valoir une solution politique. Afin de s’assurer  des soutiens contre "l'agression" de Khalifa Haftar et de lever l‘ambigüité de la position française, Fayez al-Sarraj a entamé mardi 9 mai  une tournée en Europe, à  Rome, à Berlin à Paris et en Grande Bretagne qui lui est acquise.  En dépit des discours officiels plutôt neutres, la France garde sa position. D’ailleurs, le maréchal Haftar sera reçu par le président Macron la semaine prochaine. D’autre part, les observateurs remarquent que l’Italie rejoint la position française. L’Europe veut laisser le temps au maréchal Haftar, afin de lui permettre de participer aux négociations, dans de meilleures conditions.

La situation militaire reste plutôt favorable au maréchal Haftar, le chef de l’armée; mais les renforts militaires envoyés par la Turquie tentent de changer la donne. Le gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez el-Sarraj a ainsi reçu des armes légères, des roquettes, et des munitions souvent de fabrication turque. La livraison d'une trentaine de blindés turcs au profit du gouvernement libyen d'union nationale, samedi 18 mai,  marque un accroissement spectaculaire des renforts turcs. Selon les informations, ces BMC Kirpi prévus pour résister aux mines ont immédiatement été envoyés sur le front sud de Tripoli. Ils serviront aussi à protéger les villes de Zintan et Misrata. Cet envoi de blindés viole, bien entendu, l’embargo sur les armes, car leur arrivée n’a pas fait l’objet d’une déclaration préalable auprès des Nations unies.

Libye, dynamique interne et jeu underground ?

Pr. Khalifa Chater

“Depuis la chute de Bagdad, en 2003, les pays arabes furent l’objet d’épreuves, affaiblissant leurs pays’’, affirmait un observateur. Il fait valoir le discours du “grand Moyen-Orient’’  et de  “l’anarchie créatrice’’.  La Libye subit la stratégie de "l'anarchie créatrice", qui institua sa déstabilité et sa fragmentation, dans le cadre  du façonnement tragique de l'avenir du monde arabe. L’offensive vers le nord-ouest du chef de l’Armée nationale libyenne (ANL) et son intervention militaire contre le pouvoir établi en Libye, qui débuta le 2 avril,  précipita les événements et transgressa les velléités d’une solution politique, constamment différée. Comment définir l’offensive du maréchal Khalifa Haftar, pour prendre la capitale Tripoli, qui écrit “un nouveau chapitre’’ de la crise libyenne ? Le maréchal, acteur incontournable est-il le “sauveur’’ de la Libye,  comme l’affirment ses proches, ou “l’instigateur de coups d'Etat’’, opinion de ses détracteurs (rédaction LCI, 7 avril, 2019) ?

Au-delà de la guerre civile ? Intégration paradoxale, la Libye est formée de plusieurs régions nettement distinctes. La Tripolitaine, au Nord-Ouest, liée au Maghreb et la vaste plaine côtière agricole de la Jeffara, relèvent de l’économie méditerranéenne. Au Sud-Ouest, le Fezzan, vaste zone de transit vers le Sahel (actuels États du Tchad et du Niger) et l’Algérie, abrite d’importants oasis. La Cyrénaïque qui occupe toute la portion orientale du pays regarde depuis l’Antiquité vers l’Égypte et le Machrek. Sa ville principale, Benghazi, ex-capitale politique sous la monarchie, commande le Nord-Est dont les plateaux étagés du Djebel Akhdar sont découpés par de petites plaines littorales agricoles. Elle incorpore le Sud-Est, vaste espace désertique qui s’organise autour de l’oasis de Koufra. Il s’agit d’un espace économiquement et stratégiquement très important comme zone de transit vers le Soudan. (Patrice GOURDIN, Géopolitique de la Libye, diploweb, 18 septembre 2011).  Le pouvoir Kadhafien et la rente pétrolière, qui profita au régime et lui permit d’assoir ses assisses populaires, assura à la Libye une intégration conjoncturelle relative. Constat d’un expert, “ le régime avait commencé, dans les années 1970, à instituer un véritable État-providence qui bénéficiait au plus grand nombre et qui perdura en partie jusqu’à aujourd’hui’’ (Patrice GOURDIN, ibid.). La nouvelle donne réactualisa la division régionale et les oppositions tribales. Vu sous cet aspect, l’opération Khalifa Haftar pouvait être perçue comme une stratégie d’occupation territoriale. 

D’autre part, l’actualité underground met à l’ordre du jour, le jeu de la géopolitique  régionale et internationale : Alors que le pouvoir tripolitain, qui associe de fait les milices, plus ou moins proches de l’internationale islamiste, bénéficie du soutien du Qatar et de Turquie, le maréchal Haftar est soutenu par l’Egypte, l’Arabie Saoudite, les Emirats, la Russie, la France et les Etats-Unis, dont le président Trump lui assura son soutien, contre les milices terroristes. Le président américain Donald Trump s'est entretenu avec lui, au téléphone lundi 15 avril. Les deux hommes ont parlé «des efforts antiterroristes en cours et de la nécessité de rétablir la paix et la stabilité en Libye» (rapport de la Maison blanche, 19 avril). L’échec de la motion britannique présentée au Conseil de Sécurité, atteste l’isolement du Royaume Uni, qui reste fidèle à son soutien de l’islam politique.  Les événements de Libye constituent une guerre civile, puisqu’il s’agit d’un affrontement armé entre des habitants d'un même pays. Mais sa nature est bien plus complexe : Sous ce double aspect, de l’opposition régionale et de l’intervention étrangère, la guerre de Libye transgresse, par sa complexité, sa dimension nationale.

Les raisons de l’intervention : “Le dessein politique est la fin, la guerre et jamais le moyen ne peut être conçu, sans la fin’’ (Carl Von Clausewitz). La guerre civile de Libye, - fut-elle complexe ! – ne peut être analysée, sans l’examen de la dialectique entre les fins politiques et les objectifs militaires.  L’offensive du maréchal Khalifa Haftar n’a point comme objectif une occupation territoriale. Il s’agit de soumettre à ses vues le gouvernement Faez al-Sarraj, dont les compromis avec l’islam politique dénature le régime, selon le maréchal Haftar. “L’offensive du chef de l’Armée nationale libyenne (ANL) ne serait pas une agression, mais une libération des Tripolitains, tenus en otages par les milices islamistes et les trafiquants en tout genre’’ (déclaration d’Al-Hadath, la chaîne télévisée libyenne tout acquise à la cause du maréchal Haftar, 5 avril 2019). “Nous soutenons l’avancée des forces armées de l’armée nationale dans le but de purifier Tripoli et sa région des milices et des groupes terroristes’’, déclare un des témoins que cette chaine diffusa. Le gouvernement al-Sarraj s’oppose à ses propos mais son alliance de fait avec Qatar et la Turquie, confirment ces accusations. N’ayant jamais songé à négocier avec Tripoli, le maréchal Haftar a finalement décidé de prendre d’assaut la capitale. Il fit valoir l’action militaire à la solution politique qui a longtemps trainé (Jihâd Gillon  « Libye : pourquoi le maréchal Haftar tente le coup de force », Jeune Afrique, 17 avril 2018). 

Alors que le maréchal Haftar a demandé à ses troupes de poursuivre la conquête de Tripoli, au cours du mois de ramadan, rejetant  la demande de trêve du représentant des nations unis, le Premier ministre du gouvernement libyen d'union nationale (GNA), Fayez al-Sarraj, effectua  une  tournée en Europe pour s'assurer de son  soutien, le 7 et 8 mai. Sa tournée débuta par une rencontre avec le chef du gouvernement italien, Giuseppe Conte, qui a assuré qu'une stabilisation militaire de la Libye ne serait qu'«apparente». Ayant reçu Faiez Al-Sarraj, le même jour, la chancelière allemande, Angela Merkel, appelé "les deux parties en conflit en Libye à reprendre le processus politique et les négociations sous la direction des Nations Unies, sur la base de l'accord d'Abou Dhabi". Emmanuel Macron, qui s'est entretenu, mercredi 8 mai, avec le Premier ministre libyen Fayez al-Sarraj, a appelé à une trêve sans conditions en Libye, sous supervision internationale. Il a rappelé la volonté de la France d'aider à la relance d'un processus politique en Libye. Emmanuel Macron a profité de sa rencontre avec le chef du gouvernement libyen d'union nationale (GNA), basé à Tripoli et reconnu par la communauté internationale, pour tenter de désamorcer les critiques d'une partie des membres du GNA sur un "double jeu" présumé des Français, qui soutiendraient Khalifa Haftar. Après les vœux pieux, d’Angela Merkel et d’Emmanuel Macron, Faiez al-Sarraj rencontra la première ministre  britannique, plutôt acquise à sa cause, vu le soutien britannique de l’Islam politique et sa vaine tentative de condamner l’initiative de Khalifa Haftar, par le conseil de Sécurité.

Une mise à l’épreuve militaire : Comment se frayer un chemin dans ce “brouillard’’ que constitue toute guerre, selon Von Clausewitz. Similaire à un jeu de cartes, mais tragique, toute guerre s’inscrit dans “les lois de la probabilité’’, qui remplacent les certitudes. Dans le cas du maréchal Haftar, il a apparemment l’avantage de l’offensive. Mais son action est handicapée, par sa volonté de ménager la population civile, dans la mesure où il s’érige en libérateur et non en belligérant, soucieux de coloniser des terres étrangères. Fait d’évidence, ce ne fut guère une guerre-éclair ?  Il  ne l’a surement pas envisagé ainsi. L’éloignement de sa base de départ, prés de 1200  kilomètres, ne facilitait pas l’arrivée des renforts et du ravitaillement. Le gouvernement al-Sarraj, par contre, est réduit à l’offensive. Mais il bénéficie de la connaissance du terrain et de l’appui direct de la population. Mais la participation des milices – ses alliés effectifs ou de fait -, redessine la nature du projet de société et éloigne les partisans d’un projet de société moderniste et d’ouverture. D’autre part, le clan des Khadhafistes ne saurait s’allier à l’islam politique. La donne générale confirme l’aspect aléatoire de la guerre.

Mais, fait d’évidence, la guerre de Tripoli dépend des rapports de forces des acteurs régionaux et internationaux. Les événements d’Algérie et du Soudan, le redressement de la Syrie et l’émergence de l’Egypte comme pôle d’appui régional, créent des conditions favorables à l’opération Haftar. Elles l’érigent en acteur important des négociations politiques éventuelles et feraient valoir les enjeux, qu’il a mis à l’ordre du jour.

Conclusion :   La population de Tripoli, prés de trois millions d’habitants, est en plein désarroi. Subissant la guerre, elle ne peut se prononcer, en connaissance de cause sur le choix des projets de société, que défendaient les protagonistes. Ceux qui le pouvaient, ont cherché refuge en Tunisie ou s’étaient éloignés des environs, où se s’engageaient les affrontements. Mais la plupart vivent douloureusement cette situation d’attente, qui différait leurs engagements.

Tunisie, une campagne politique prématurée

Pr. Khalifa Chater

“Il est vrai peut-être que les mots nous cachent davantage les choses invisibles qu'ils ne nous révèlent les visibles”. Cette réflexion  est illustrée par  les discours du Président de la république, Béji Caid Essebsi, le 6 avril,  et du chef du gouvernement Youssef Chahed, le 18 avril, qui inaugurent, de fait, la campagne électorale.

Lors de son allocution d’ouverture du premier congrès de Nidaa, le président fondateur du parti Béji Caïd Essebsi a fait deux annonces essentielles :

  • Son non souhait de se présenter aux prochaines élections présidentielles
  • Sa demande au congrès de réintégrer Youssef Chahed, au Nida et l’annulation de sa suspension.

Le président fondateur du Nida  fait valoir la nécessité de rassemblement de la famille centrale, progressiste et bourguibiste, pour constituer un front contre Nahdha. Irait-il jusqu’à soutenir la candidature de Youssef Chahed à la présidence de la république ? Ce dernier tarde à répondre, observant  “un silence aristocratique” comme l’affirme l’observateur politique Ali Mhadhebi. Certains critiques évoqueraient plutôt des “manœuvres”, destinées à affaiblir Nida Tounes.  Béji Caid Essebsi aurait-il  brouillé les cartes ? Or, la tournure des événements met en échec la stratégie de rassemblement du président la république, vu la division du Nida, par ses dirigeants autoproclamés.

Dans son intervention, sur la chaîne nationale Al Wataniya 1, le chef du gouvernement tunisien a présenté la feuille de route de son équipe jusqu’aux élections législatives d’octobre. “Les examens nationaux, la rentrée scolaire et la saison touristique, ainsi que le retour des Tunisiens résidant à l’étranger font partie des priorités du gouvernement, dans la période à venir ”. Ces questions relèvent en fait du registre annuel, en Tunisie et elles ne constituent guère des priorités nouvelles, ni des urgences. Par contre, le discours de Chahed, fait valoir, à juste titre, la question du pouvoir d’achat et annonce la probable baisse des prix, durant le ramadan. Pour quoi limiter cette proposition, seulement au mois saint, alors qu’elle relève du quotidien, qui suscite la colère générale ? Youssef Chahed évoque la nécessité de faire adopter par des réunions avec les partis, un code de déontologie politique. Souhaiterait-il faire la paix avec la classe politique, sinon la convaincre ?  Sa définition de la critique de son gouvernement  comme “du populisme” ne pourrait qu’approfondire la discorde. D’autre part, la diabolisation de l’opinion publique risquerait d’assurer le développement de la colère de la rue. Faut-il perdre de vue l’effet du harak, en Algérie et au soudan, qui a mis fin à leurs gouvernements ?

De fait, le discours du chef de gouvernement ne précise pas l’agenda gouvernemental. Les tètes de chapitre auraient dus être développés. Les promesses annoncées pourraient-elles convaincre ?  Le chef du gouvernement aurait du, selon un observateur, concentrer son discours sur les vrais priorités du peuple, relatives au panier de la ménagère. Ce discours relèverait de “la campagne électorale”, affirme un protagoniste. A l’appui de cette affirmation, il relève que le chef du gouvernement clôture son intervention, en invoquant son parti Tahya Tounes, qui a, d’ailleurs, fait figurer ce discours, dans son programme politique, sur son site. Pouvait-il ainsi occulter les échecs de la gouvernance de son leader : dégradation du pouvoir d’achat, chute du dinar, développement de l’inflation et de l’endettement.

Un baromètre politique ? : Comment se présenterait la compétition, lors des élections prochaines ? Nous n’abordons pas la question du point de vue des officines de sondage. N’offrant pas de garantis réglementaires, elles suscitent volontiers des réserves. Nous évitons aussi de formuler nos diagnostics, en nous référant aux réseaux sociaux. La plupart des partis mobilisent des équipes, pour y organiser leurs campagnes. Nous préférons lire les manifestations sociétales, étudier les reportages et être à l’écoute des entretiens avec les acteurs.

Nida Tounes semble sortir affaibli par l’échec sa reconstruction, le départ de ses principaux fondateurs et les divisions entre les membres de sa direction proclamée, plutôt impopulaires d’ailleurs. Mais son congrès a révélé d’importantes assises populaires, traduisant l’existence d’une machine de recrutement, de rassemblement et de démonstration.  Sa glorieuse histoire (2013-2014), son triomphe grâce au “vote utile”, la mobilisation en sa faveur de milliers de femmes et son combat pour les acquis bourguibiens lui accordent un argumentaire pertinent, qu’il réactualise volontiers.

Tahya Tounes bénéficie de l’appui du gouvernement. L’offre des charges lui assure une importante clientèle, à défaut de militants. Mais les échecs gouvernementaux de son leader pourraient avoir une issue fatale. Fait d’évidence, le panier de la ménagère risque de déterminer le vote, à ses dépens. Mais il dispose de la machine gouvernementale.

Machrou3 semble vivoter. Dépendant de son alliance avec Tahya Tounes, il partage son “flottement” politique entre les alliances déclarées et undergound. Les autres partis dissidents de Nida restent marqués par leur échec, lors des élections municipales. Mais une alliance Nida, Tahya Tounes, Machrou3 et les partis proches, qui partagent le même socle de valeurs, peut créer la surprise et inverser la situation. Le discours de Béji Caid Essebsi, lors de l’ouverture du congrès de Nida, pourrait ouvrir de telles perspectives.

Le parti Destourien, qui marque désormais le paysage politique, vu la désillusion de la classe politique et l’occultation des attentes, pourrait paraître, aux déçu du “printemps tunisien”, une planche de salut. Mais la mobilisation contre lui de tous les protagonistes le met à rude épreuve.

Nahdha est surement affectée par la chute du président soudanais al-Bachir, l’intervention de Haftar, contre le pouvoir de Tripoli, les échecs d’Erdogan, dans les élections municipales des grandes villes et la restauration du pouvoir syrien. Mais sa marge de manœuvre reste importante, dans la mesure où il sera appelée à choisir ses alliances, parmi les fractions de Nida, Tahya Tounes et machrou3. 

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