banniere

Tunisie, les défis du voisinage maghrébin …!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 26 décembre 2019, au 8 janvier 2020

 

Alors que la Tunisie est dans le brouillard. Les difficultés de former le gouvernement ont affectés la classe politique. Pourrait-elle bénéficier de la stabilité, alors que son voisinage vit une situation paradoxale. En Lybie, la guerre se perpétue. Elle est affectée par le jeu des acteurs régionaux et internationaux.

L’impasse algérienne ? L’Algérie semble être  dans l’impasse, en dépit de l’élection d’un nouveau président le 12 décembre, mais la rue poursuit son harak protestataire, remettant  en question de la légitimité du nouveau pouvoir. En effet, les manifestants demandent le départ des hommes de l’ancien régime et contestent le président élu. Défendant la continuité, l’armée soutient le nouveau président et souhaite éviter un changement fondamental du régime. Des opposants affirment que le nouveau président est l’otage de l’armée, alors que la classe politique est favorable à un régime de compromis, entre la présidence et l’armée. D’ailleurs, l’armée a toujours joué un rôle déterminant dans la succession présidentielle depuis la présidence. C’est elle qui a porté Ahmed Ben Bella au pouvoir mais  a conservé depuis lors son statut d’organe de gouvernement, dans l’undeground et la vie publique. De ce fait, l’armée assure la lutte contre le terrorisme. Ce qui confirme l’alliance de fait tuniso-algérienne, vu le danger commun.

Le défi de la politique turque, en Lybie : La signature, le 27 novembre 2019, d’un  protocole "de coopération militaire et sécuritaire" entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et le chef du Gouvernement libyen d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, lors d’une rencontre à Istanbul, affecte l’ordre libyen et maghrébin. Certes, les clauses n’ont pas été révélées. Mais il assure le soutien politique et militaire turc, aux autorités de Tripoli, proche des islamistes. Le président Erdogan reconnait, d’ailleurs,  l’aide turque apportée à Fayez al-Sarraj et sa volonté de  rééquilibrer la situation face aux forces de Khalifa Haftar, établis à l’est. Cette accord affecte la guerre civile libyenne et entrave la quete d’un accord qu’engage les riverains. D’autre part, Il confirme et développe la réactivation de la politique ottomane, au Maghreb et au Moyen-Orient.

D’autre part, cet accord permettra à Ankara d'augmenter de 30% la superficie de son plateau continental et pourrait empêcher la Grèce de signer un accord de délimitation maritime avec l'Egypte et Chypre, ce qui renforcerait considérablement l'influence de la Turquie dans l'exploitation des hydrocarbures en Méditerranée orientale.

La confirmation des jeux de rôle étrangers en Lybie : L’accord entre le pouvoir établi en Tripolitaie suscita l’inquiétude en Gréce et en Egypte. La réaction d’Athènes a été véhémente. Le Premier ministre grec Kyriakos Mitsokakis a indiqué, dès le 1er décembre, qu’il demanderait le soutien de l’OTAN face à l’accord turco-libyen lors du sommet de l’Alliance qui s’est ouvert le 3 près de Londres en présence du président turc. Le ministre grec des Affaires étrangères a, d’autre part, expulsé l’ambassadrice libyenne à Athènes, qui n’a pas pu  répondre  à la demande grecque de révèler le contenu de l’accord.

D’autre part, l’accord suscita l’inquiétude de l’Union Européenne, qui demanda, des éclaircissements sur le contenu du mémorandum d’accord sur la définition des zones d’influence maritimes. L’Union européenne a souligné la nécessité de respecter le droit maritime international et les relations de bon voisinage, et a réaffirmé sa totale solidarité avec la Grèce et l’administration de la République de Chypre concernant l’évolution de la situation en Méditerranée orientale (déclaration du Bureau du Haut représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell. Le 4 décembre). En réponse, le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré samedi, 7 décembre, que l'accord de délimitation des frontières maritimes signé avec la Libye a été envoyé aux Nations Unies pour enregistrement.

Vu l’hostilité d’Erdogan, au président Sissi, l’Egypte craint le developpement de cette alliance  turque avec un pays riverain. D’autre part, ses analystes estiment que l’accord permettrait d’établir des bases turques en Egypte et confirmerait le stratégie de chantage d’Ankara. D’autre part, la Turquie peut utiliser, dans de telles circonstances, des services spéciaux, sinon des mercenaires,  comme des  “go-between”, des intermédiaires. Il restait tous les impondérables, dont chacun pouvait déclencher une catastrophe. Il affecte d’ailleurs l’enjeu panarabe, que défend l’Egypte.

Fait évident, l’accord entre la Turquie et la Libye changera les équilibres en Méditerranée orientale. En tout cas, l’accord  institue la guerre froide, dans la région. Mais comment interpréter le silence des pays maghrébins ?

Craignant un afflux de forces combattantes lybiennes, la Tunisie a mobilisé ses troupes, à la frontière. Tout en affirmant ses prédispositions à accueillir les réfugiés, elle craint que le champ de guerre transgresse la frontière ou qu’il provoque un afflux de daéchiens, dans le pays.

La gouvernance tunisienne à l’épreuve …!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 11 au 26 décembre 2019

 

“Avant, le Gouvernement allait dans le mur, maintenant il klaxonne”, ainsi définit un observateur la gouvernance dus ministère  sortant. La désillusion gagna l’utopie révolutionnaire ou du moins la réalisation des attentes minimales. Les effets cumulatifs  de la gestion du gouvernement sortant auraient suscité une insatisfaction générale.

1 -  Le gouvernement sortant a affirmé la priorité de sa lutte contre la corruption. Mais cette stratégie, qui  n’a pas été engagée de fait, n’a pas arrêté le développement de la corruption. Il  s’agissait donc d’un simple fait d’annonce, selon les observateurs. 

2 – Le  dossier économique devrait être la pierre angulaire de la politique du prochain gouvernement. En fait, les réponses apportées par le gouvernement sortant, ainsi que les gouvernements précédents,  n’ont pas été en mesure d’apporter des solutions appropriées à  la crise économique. Le prochain gouvernement aura affaire à un lourd héritage économique, ce qui réduira sa marge de manœuvre. Il devra se pencher, dès sa formation, sur le traitement des problèmes économiques.

3 – La balance commerciale reste déficitaire, en dépit du développement de l’exportation de l’huile et des dattes. Outre les effets des  relations asymétriques avec l’union européenne, le gouvernement à permis, par choix idéologique l’importation des tissus, de l’eau minérale, des produits agricoles et même les glibets, desservant, par leurs concurrence, l’économie tunisienne.

4 - Le développement de l’endettement et du déficit budgétaire : La loi des finances de 2020, objet de la discussion parlementaire, annonce une baisse du déficit budgétaire (de l’ordre de 11 milliards). Mais l’étude de cette loi occulte l’endettement de l’Etat au prés des entreprises tunisiennes. Prés de 600 milliards, ce qui atteste l’ampleur du déficit. Les surtaxassions et la chute du dinar, en conséquence,  ne sont pas de nature à ménager le pouvoir d’achat des citoyens. Outre les effets sur le panier de la ménagère. L’endettement crée les conditions d’une dépendance économique et aliène la souveraineté nationale, à plus ou moins brève échéance. Cette situation aura vraisemblablement un impact sur les négociations avec le FMI.

5 – La poursuite des nominations par le gouvernement sortant. Continuant la gestion des affaires, le gouvernement multiplie les destitutions et les nominations des hauts cadres de l’administration. S’agissait-il de distribuer des privilèges à des proches ou de punir ceux qui ne font pas partie de sa caste ? Ce qu’a cru comprendre la direction du parti Nahdha, qui vient de lui demander de mettre fin à ces initiatives et à réviser ces ultimes nominations (réunion de la choura, du 2 décembre 2019).

6 – le drame d’Amdoun : Les responsabilités ne sont pas établies : Excès de vitesse, état du bus, déficience de l’infrastructure,  mauvais état de la route etc. La mort de 29 jeunes participants à l’excursion, le 1er décembre  suscita la colère générale, que la démission du gouverneur de Béja, non responsable de l’état des routes, ne pouvait apaiser. 

Belotte et rebelote : Le chef du gouvernement désigné semble préoccupé par l’intégration des principaux partis  à son équipe. Or, le choix de dirigeants de partis ne peut s’accommoder de la formation d’un gouvernement de compétences.  Nous remarquons d’ailleurs que le chef du gouvernement désigné a exclu de ses entretiens l’élite culturelle et économique. Transgressant la donne constitutionnelle, il a occulté les personnalités féminines, à une exception prés, celle de l’union des femmes. D’autre part, le programme proposé, ne dépasse pas les effets d’annonce et les principes généraux. Or, la rue attend la satisfaction de ses attentes. Elle demande une relève politique, mettant fin à la gestion des précédents gouvernements et des principaux acteurs politiques, qui ont opté pour le laisser faire, sans vision d’avenir et sans programmes. Le gouvernement est désormais,  sous le contrôle de la population, qui affirme ses exigences : redressement économique, lutte contre la faim, condamnation de la corruption. D’ailleurs, l’entrée sur scène de la jeunesse a sanctionné la classe politique, lors des élections présidentielles. Elle met à l’épreuve les coalitions parlementaires et le pouvoir qu’elle établit. Le gouvernement pouvait-il ignorer les slogans de campagne, occulter les attentes des citoyens et mettre en question  les luttes pour les charges gouvernementales. De par sa structure, sa composition et les cv de ses membres, le gouvernement nouveau sera mis à rude épreuve. Il doit répondre à des situations d’urgence, faire face à des défis. Or, “c'est pendant l'orage qu'on connaît le pilote”.

Aire euro-Méditerrannée, le défi migratoire…!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 27 novembre au 11 décembre 2019

 

Le mouvement migratoire affecte l’aire euro-arabe. En Europe, l’opinion publique, sous l’emprise d’une extrême droite xénophobe, martèle contre toutes réalités et données chiffrées, la thèse de “l’invasion migratoire”. A l’appui, la parole populiste développe un élan islamophobe, que peine à condamner les intellectuels. “Une machine infernale est enclenchée” affirme Jean-Philippe Moinet, fondateur de la revue civique, (blog, Quand l’habit "populaire" camoufle le populisme xénophobe). Fait évident, on assiste une évolution caractéristique : les migrations non-qualifiées ont tendance à diminuer en Europe au profit de migrations ponctuelles, et de courte durée, de cadres.

Dans les pays sud méditerranéen, les citoyens condamnent la fermeture des frontières européennes et s’inquiètent du “voyage du désespoir”, traversant la Méditerranée plus meurtrière que jamais. Ils réalisent l’ampleur de l’hémorragie des cadres (ingénieurs, médecin etc.) que l’Europe attire et accueille. D’autre part, les pays maghrébins sont devenus des pays de transit et de destination des migrants de l’Afrique subsaharienne. Pourraient-ils constituer des barrages adéquats que l’Europe réclame.

De fait, le mouvement migratoire se développe : Les raisons structurelles sont évidentes : conséquence de la mondialisation, démarcation entre les niveaux de vie entre l’Europe et les régions du Sud, recherche d’emploi et rêves d’une jeunesse frustrée. Le canal de Sicile, qui concernait les migrants "économiques", du Maghreb et du Sahel africain en quête d’une vie meilleure,   était transformé en cimetière africain. Les dérives du printemps arabes créent, d’autre part, une conjoncture favorable à l’émigration. Les Balkans sont désormais traversés par des Syriens ou des Irakiens fuyant la guerre. D’ailleurs,  les Syriens qui fuient la guerre civile et les camps surchargés du Liban et de la Jordanie demandent le "droit d'asile". Depuis lors le déferlement continue.

L’émigration, la question de l’heure, en Europe : Elle est devenue une question préoccupante. Elle affecte et aliène les relations euro-méditerranéennes. D’une façon générale, les pays européens  ont tenté d'établir un rideau de fer. Le mur de Berlin s’était déplacé vers la Méditerranée.  Les anciens pays de l'Est, qui ont tiré profit de la libre circulation, ont été les plus prompts à bloquer le flux des migrants. La Bulgarie a lancé la prolongation de la barrière qu'elle a dressée face à la Turquie, dés l'été 1989. La garde routière hongroise déroule, depuis l'été 2015, les barbelés. La Macédoine et la Serbie, deux des principaux points de passage des dizaines de milliers de migrants qui tentent de rejoindre l’Union Européenne, ont appelé l’UE à agir. D'autre part, la Grèce a bâti une ceinture de barbelés autour d'Andrinople. L'attitude frileuse de nombreux pays européens contraste avec la ligne d'ouverture assumée par la chancelière allemande.

L’extrême-droite et mêmes de larges franges de la droite dénoncent l’émigration. Phobie des invasions de l’Europe par les migrants, on

l’accuse de tous les tors.  L’opinion publique subit volontiers son influence. Affirmation révélatrice du journal le Figaro : “La route du djihad croise désormais celle de l’émigration, de la délinquance de ces ilots où prospère, dans nos banlieues, nos villes, nos provinces, une contre-société salafite. Un nœud complexe et explosif que l’on préfère trop souvent ne pas regarder” (Vencent Trénolet de Villiers, éditorial, « terrorisme du quotidien », Le Figaro, 24-25 mars 2018).Ce qui explique les dérives des politiques, à la recherche de clientèles.

N’oublions pas le rôle de certains mouvements de gauche et de certains milieux chrétiens plutôt favorables à l’accueil des émigrés. Suivant l’enseignement de l’Evangile, le pape François voit dans l’immigré qui frappe à la porte, une occasion de rencontre avec Jésus. Il veut ouvrir, sans discrimination, les frontières de l’Europe, élargir le regroupement familial et “faciliter l’intégration, par une offre de la citoyenneté, dissociée des capacités linguistiques et économiques”. Néanmoins, il y a une démarcation évidente entre les chrétiens : ceux qui adhérent au discours de l’Evangile et évoquent une éthique de conviction. Ils sont favorables à l’accueil des immigrants. Doxa sociologique affirmée, par certains : “Ils préfèrent avoir tort avec le pape, que raison avec Valeurs actuelles”, journal de droite hostile à l’émigration.

Le malentendu de Barcelone : Le libre échange institué par le processus de Barcelone exclut la circulation des personnes.  L’Union Européenne, inscrit la libre circulation de ses partenaires sud-méditerranéens, dans le contexte de l'afflux des émigrants clandestins vers l'Europe. Alors que l’Union Européenne elle-même s’est construite en instaurant un marché commun fondé sur le libre-échange et un espace de libre-circulation, elle a tenté d’isoler la question de la mobilité des personnes du reste des négociations.

Conclusion : Le contexte migratoire régional est ainsi caractérisé par une double dynamique. Au nord de la mer Méditerranée une phobie populaire des migrations s’est diffusée, notamment à la suite d’attentats sur le territoire européen, mais également stimulée par une instrumentalisation de cette phobie par de nombreux représentants politiques. Tandis qu’au sud de la mer Méditerranée, un sentiment d’étouffement et de désillusion s’est fait ressentir parmi la jeunesse. Elle a tendance à quitter de plus en plus systématiquement le pays, par voie légale pour les élites ou par voie non règlementaire pour celles et ceux dont les demandes de visa ont été refusés. De ce fait, les migrations restent un sujet important de discorde entre les différents Etats membres de l’Union européenne.

Ne perdons pas de vue, l'impact de l'émigration sur l'économie européenne. Des études soulignent les effets positifs de l'immigration sur l'emploi et la croissance. “La contribution des immigrés est supérieur à ce qu'ils reçoivent, en termes de prestations sociales ou de dépenses publiques”  assure Jean-Christophe Dumont, chef de la division chargée des migrations internationales à l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). Les natifs délaissent les filières sans perspectives et les étrangers répondent aux besoins du marché de l'emploi. Les migrants constituent “une chance et non un danger pour l'économie” (titre de l'article de Jean-Baptiste Jacquin, Le Monde, 3 septembre 2015). Conclusion d'économistes avertis, le migrant n'est plus ce marginal que l'on doit redouter ou accueillir, selon les différents ponts de vue, mais un rouage “de plus en plus essentiel, dans la chaîne d'un monde globalisé”  (Jonas Carcapino, auteur du long métrage "Mediterranea").

Signalons que le groupe de chercheurs Mobglob (mobilité globale et gouvernance des migrations) préconise depuis 2015, une libre circulation des hommes sur le modèle des capitaux et des marchandises. L'un de ses membres, l'anthropologue Michel Agier, Directeur à l'EHESS déclara ; “Nous y étudions les conséquences d'une libération des passages sur cinq zones géographiques. Nos travaux  ne sont pas terminés mais ils montrent déjà qu'une  telle politique n'entrainerait pas d'afflux massif”.

 

Turquie, vers une réactualisation de l’ottomanisme…!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, Finance, novembre 2019

 

L’invasion du Nord-est de la Syrie, pour “lutter contre les forces Kurdes”, dans  cette région frontalière, s’inscrirait aussi dans les velléités d’Ankara de reconstituer l’empire ottoman. Il s’agirait donc d’une première étape de cette stratégie. Exerçant le titre de calife et de gardien des lieues saints, le sultan ottoman dominaient, jusqu’ ‘à la fin de la première guerre mondiale,  le Moyen-Orient. Donne nouvelle, la nouvelle politique turque est confirmée par l’adhésion du président Erdogan à l’islam politique et l’instrumentalisation de cette idéologie pour faire valoir ses volontés, à travers divers mécanismes : guerre en Syrie, interventions déclarée et soutien de la mouvance islamique Fejr Lybia, soutien en Tunisie du parti Nahdha et conflit avec le régime anti-islamique du général Sissi, en Egypte.

L’invasion de la Syrie : Lors du “printemps arabe”, suite à  l’intervention des puissances régionales (Turquie, pays du Golfe) et internationales (USA et Europe), la Syrie devint le champ d’une longue guerre civile, sous prétexte d’assurer la démocratisation. Cette initiative permit à Daech de développer son action et d’affirmer sa volonté d’installer le califat. Dans le cadre de ses velléités islamistes, il procéda à l’attaque des minorités chrétiennes, de les refouler ou de les réduire à l’esclavage. A cet effet, Daech, conforté par les différents courants de l’islam politique reçut les volontaires des différents pays arabes. Venus à son secours, la Russie, l’Iran et renforts de Hizb Allah réussirent à maintenir le régime, sans éviter son fractionnement de fait. L'offensive lancée mercredi 9 octobre par la Turquie dans le nord-est de la Syrie, ciblant les forces kurdes, prolonge la nuit syrienne.

L'offensive a débuté moins de trois jours après la décision de Donald Trump de redéployer une partie du millier de militaires américains présents à la frontière turco-syrienne, poursuivant leur offensive sur les territoires syriens tenus par les Forces démocratiques syriennes (FDS) qui ont joué un rôle décisif dans les combats contre l'Etat islamique. Ces forces retenaient d’ailleurs, des milliers de djihadistes et des dizaines de milliers de leurs proches qui sont en détention. Discours de justification, la Turquie veut créer une "zone de sécurité" dans la région frontalière pour en écarter les miliciens kurdes et y transférer plusieurs millions de Syriens réfugiés sur son territoire, mais les grandes puissances craignent que l'opération ne relance le conflit.  Selon Mevlut Cavusoglu, le ministre turc des Affaires étrangères, les forces turques n'ont pas l'intention de s'enfoncer au-delà de 30 kilomètres dans le territoire syrien. Peut-on sous-estimer l’ampleur de cette expansion, aux dépens d’un Etat national ?

Les forces turques ont déjà pénétré plus de 5 km en territoire syrien Ankara s'appuyant  sur 25 000 rebelles de l'Armée syrienne libre, qui reviennent du front. Les combats sont très violents. Outre le nombre de morts, la région attaquée est l’objet d’une forte émigration kurde vers les régions avoisinantes. D’autres part, l’invasion syrienne libéra, - par choix d’alliés ou par situation de  fait - les jihadistes, emprisonnés par les forces démocratiques syriennes. Ce qui leur permet de se disperser partout ailleurs. Depuis Ankara, le président Erdogan a déclaré qu'il allait écraser les miliciens kurdes, des terroristes selon lui, puisqu’ils sont  liés au PKK, un groupe séparatiste actif en Turquie depuis trente ans.

  Une mise à l’épreuve de la géopolitique  internationale ! La Syrie semblait isolée. Réuni le 10 octobre, le Conseil de Sécurité, saisi par ses membres européens, évoqua l’offensive militaire turque au nord-est de la Syrie, sans prendre de mesures. Le soutien de la Ligue des Etats Arabes est plutôt moral, mais sans effets sur le terrain (réunion des ministres arabes des Affaires étrangères, Le Caire, le 12 octobre). D’autre part, l’intervention militaire d’Ankara au nord de la Syrie “préoccupe” l’Otan. C’est ce qu’en a dit son secrétaire général, Jens Stoltenberg, le 11 octobre à Londres. Membre de longue date de l’Alliance atlantique – depuis 1952 –, la Turquie défie les autres membres de l’Otan avec son intervention unilatérale à la frontière turco-syrienne. “La Turquie pourrait être marginalisée au sein de l’Otan”. Mais assurent des observateurs “ il n’y aura pas de sanctions au niveau de l’Otan”.

Dépassant son attentisme, le président Trump  a dépêché, à Ankara, son vice-président Mike Pence, après avoir pris des sanctions contre  le gouvernement turc. L’accord conclu jeudi   17 octobre prévoit un cessez-le-feu dans le nord de la Syrie aux termes duquel les miliciens kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) ont cinq jours pour se retirer. L'accord est important car il annihile le prétexte turc de l’intervention.

La rencontre Recep Tayyip Erdogan et son homologue russe Vladimir Poutine   à Sotchi (Russie), le 23 octobre, fut plus décisive  Suite à cette rencontre qui a duré six heures, la Turquie a annoncé mardi soir qu'elle ne reprendrait pas son offensive militaire contre les forces kurdes dans le nord de la Syrie, à l'issue d'un accord avec la Russie. Les deux président ont annoncé qu'ils avaient trouvé une entente pour contrôler la frontière turco-syrienne. Pour réaliser le retrait des forces kurdes de la frontalière,  des militaires russes et des garde-frontières syriens seraient stationnés du côté syrien de la frontière avec la Turquie à partir de ce mercredi à midi. 

Une réactivation de l’ottomanisme ? Au XVIe siècle, l'Empire ottoman, au faîte de sa puissance, étendait sa domination à l’Afrique du Nord : en 1517, l’Empire mamelouk s’effondre et l’Égypte, ainsi que la Syrie et la Palestine passent sous le joug ottoman. D’autre part, les corsaires ottomans conquièrent ensuite la Libye et l’Algérie, puis prennent la Tunisie aux Espagnols. Seul le Maroc résiste à la pression ottomane. Mais la donne a changé au XVIIIe siècle. Considéré comme “l’homme malade” de l’Europe, la Turquie dut son salut et échappa au partage, au désaccord entre les puissances de l’époque, puisque la Grande Bretagne défendait l’intégrité de l’empire ottoman, pour éviter une entrée de la Russie, en Méditerranée.

 Mais elle gardait, tant bien que mal, son aire de tutelle. En Algérie, la junte turque gouverna le pays, jusqu’à son occupation, en 1830. En Tunisie, le pouvoir ottoman était plutôt symbolique. Situation similaire en Lybie, où la dynastie des Karamanly bénéficiait d’une autonomie de fait, jusqu’à l’abdication du beylerbey Yousouf, en 1832. Mais l’occupation mit fin à la domination ottomane. Au Moyen-Orient, les Turcs exerçaient une domination directe. Leur gouvernance suscitait le mécontentement de la population. A l’issue de la première guerre mondiale, l’Empire, ayant perdu la guerre, est totalement démembrée. Ses provinces arabes sont notamment partagées entre les Français et les Britanniques, qui obtiennent de la Société des Nations des mandats, les premiers sur la Syrie et le Liban, les seconds sur l’Irak, la Palestine et la Transjordanie. 

Une réactivation de l’ottomanisme apparait, dans les conditions actuelles, comme une utopie. Le nationalisme arabe ne peut s’en accommoder. L’ottomanisme, perçu comme un archaïsme, ne constitue le rêve de personne. D’autre part, l’idéologie de l’islam politique du président Erdogan ne peut coexister avec la démarcation géopolitique arabe actuelle.

Ouvrir une nouvelle page …!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 13 au 27 novembre 2019

 

“Etre libre, ce n'est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c'est vivre d'une façon qui respecte et renforce la liberté des autres“. (Nelson Mandela, aout, 2000).


La réactivation de la révolution tunisienne et les contestations en Algérie, au Soudan, en Irak et au Liban ouvrent une nouvelle page, dans l’aire arabe. Par contre, conséquence de la dérive du “printemps arabe”, la Lybie, la Syrie et le Yémen vivent des guerres internes, alimentées par les acteurs de la géopolitique internationale et leurs relais de la géopolitique régionale.

Une nouvelle conjoncture tunisienne ? Les élections présidentielles et parlementaires ont été marquées par la défaite des grands acteurs au pouvoir et dans l’opposition : La Tunisie a désormais un président indépendant, dont le slogan est : “Le peuple veut” : Les attentes nationales sont désormais à l’ordre du jour. D’autre part, la jeunesse monte sur le piédestal de l’action politique. La défaite du parti du gouvernement Yahya Tounes est confirmée par la montée du parti de Kalb Tounes, du Tayar et du chaab. Nahdha se ressaisit et occupe le plus grand nombre de sièges de députés (52 sur 209). Elle a besoin d’élargir ses alliances avec les acteurs qui ont émergé. Tous les partis doivent s’accommoder d’un programme qui accorde la priorité au traitement du développement économique et de la crise sociale. Leurs slogans de campagne font valoir cet impératif. Mais n’occultons pas le risque de leurs transgressions.

Algérie, une réactivation du harak : La sortie des Algériens dans la rue, le 22 février et le développement des marches de protestations, depuis lors, tous les vendredi, ont remis en cause la légitimité du président Abdelaziz Bouteflika. Il fut contraint à présenter sa démission. Désormais le pouvoir ; représenté par le chef d’état-major Caïd Salah fait face à la contestation qui perdure, revendiquant le départ de tous les symboles du pouvoir d’antan. Nouveau slogan de la contestation, vendredi 1er novembre : “ indépendance ! Indépendance ! ”. Ce jour férié, fête nationale, anniversaire du début de la guerre d’indépendance – le 1er novembre 1954 –, a donné une tonalité particulière à ce 37e vendredi de protestation, nouvelle illustration de la profondeur du Hirak, le mouvement populaire contestant le régime en place. Outre la capitale, des foules massives se sont rassemblées à Oran, Constantine, Annaba, Mostaganem, Blida, Tipaza, Dellys, Bejaïa, Tizi-Ouzou, Sidi Bel Abbès…“On a eu une indépendance confisquée, explique l’un des manifestants. C’est toujours l’armée qui dirige. L’administration civile n’est qu’une façade. Le peuple veut un Etat civil, pas militaire”. Autre revendication opératoire, le peuple veut la chute du chef d’état-major Gaïd Salah. Les élections annoncées semblent boycottées par les contestataires. Comment sortir de l’impasse ?

Liban, vers un nouveau régime : Depuis le 17 octobre, le Liban connait des contestations sans précédent contre la classe dirigeante, jugée “corrompue, incompétente et sectaire”. Brandissant des drapeaux libanais, allumant des fumigènes, les manifestants rassemblés place des Martyrs au cœur de la capitale reprenaient les slogans phares de la contestation: “Révolution ! ” et “Le peuple veut la chute du régime”.

Le mouvement, qui a mobilisé des centaines de milliers de Libanais, toutes communautés confondues, a déjà entrainé la démission, le 29 octobre, du Premier ministre Saad Hariri mais la formation d'un nouveau gouvernement se fait toujours attendre. Les contestataires rejettent toute demi-mesure, réclament un changement de fond en comble du régime politique en place, dominé depuis des décennies par les mêmes partis ou familles qui revendiquent la représentation des différentes communautés religieuses du pays.

Le système, qui a été redéfini à la fin de la guerre civile (1975-90), repose sur un fragile équilibre de partage communautaire du pouvoir. Ce système confessionnel est accusé d'être à “l'origine d'une corruption et d'un clientélisme rampants”. Ces derniers jours, les contestataires ont installé des barricades sur de nombreuses routes à travers le pays, “ se livrant au jeu du chat et de la souris avec la police antiémeute”.

Irak, l’affrontement entre le pouvoir et les manifestants : La contestation du pouvoir, engagée depuis le 1er octobre, se poursuit. Alors qu’elle critiquait la situation sociale et dénonçait la pression fiscale, lors de son déclanchement, elle se mutait en opposition au pouvoir. Elle demande désormais la démission du gouvernement, la dissolution du parlement et l’organisation de nouvelles élections. Les militants multiplient, d’ailleurs, les appels à un mouvement de désobéissance civile. D’autre part, la déclaration de grève générale du syndicat des enseignants paralyse le pays. Le président Barham Saleh a proposé, jeudi 31 octobre, des élections anticipées, loin des espérances du mouvement de contestation qui réclame la “chute du régime” tout entier. La contestation a été marquée par des violences meurtrières (plus de 250 morts). Rencontrant les chefs des partis, depuis quelques jours, le Président a affirmé que le Premier ministre “Adel Abdel Mahdi, sur la sellette, était d'accord pour démissionner” à condition que les blocs au Parlement s'entendent sur un remplaçant, ce que ces derniers ne parviennent pas à faire”. Les principaux blocs au Parlement et les membres de la coalition gouvernementale sont d’ailleurs divisés. D'un côté, le chiite Moqtada Sadr s'est montré au milieu des manifestants. De l'autre, Hadi al-Ameri, chef des paramilitaires pro-Iran du Hachd al-Chaabi, s'est aligné sur l'Iran “pour qui le vide mène au chaos”. Fait significatif, critique vraisemblable de l’allégeance, les manifestants ont attaqué le consulat iranien à Kerbala, le 3 novembre. Ils auraient abattu le drapeau iranien pour le remplacer par le drapeau irakien.

Les manifestants mobilisés jour et nuit à Bagdad et dans des villes du Sud assurent qu'ils ne rentreront chez eux qu'une fois leurs exigences satisfaites: une nouvelle Constitution et un départ de l'ensemble de la classe politique jugée corrompue et inapte. “Ni partis sunnites, ni partis chiites, mais une patrie”, proclament les manifestants. On parle même de l’élaboration d’une nouvelle constitution, transgressant les divisions religieuses et ethniques.