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Si l’histoire m’était contée … !

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 25 juin au 1 juillet 2020

 

 “L'histoire consiste à méditer, à s'efforcer d'accéder à la vérité, à expliquer avec finesse les causes et les origines des faits, à connaître à fond le pourquoi et le comment des événements’’. (Ibn khaldoun, Tunis 1332 - Le Caire 1406).

Chaque révolution a ses maladies infantiles, au-delà de la quête  d’une république souverainiste, démocratique et sociale. En Tunisie, les discussions parlementaires du 9 juin 2020, ont été marquées par des polémiques relatives à l’identité nationale, à la genèse de la colonisation et à l’histoire du mouvement national. Cette velléité de révisionnisme - fut-elle exprimée par des voix isolées, des éléments marginaux de la classe politique ! - s’inscrirait au-delà du passéisme et de la nostalgie, les enfants de l’anthropologie révolutionnaire tunisienne. S’agissait- elle de robinsonnades, occultant les rapports de production et de l’exploitation qui en découle, elle nécessite un rétablissement de la vérité et une confirmation de nos assises historiques, par une correction du discours politique de dérive, fut-il minoritaire et non représentatif, vu le consensus parlementaire qui l’a rejeté. Il fallait appréhender l’histoire dans sa globalité et sa complexité, réhabilitant les acteurs politiques, les leaders qui ont engagé la dynamique de promotion du pays.

Le statut de la Tunisie : Oujak de Tunis ou dar jihad (termes usuels dans la correspondance tuniso-ottomane), Etat Barbaresque (terme souvent utilisé par les Européens), wilaya ottomane (province) ou Régence, quel était le statut de la Tunisie ? La Tunisie était certes une wilaya  ottomane ou pachalik, puisque le bey est le pacha, en titre, de la régence de Tunis, un gouverneur de cette province.  Mais la Tunisie disposait d’une autonomie effective, échappant au droit de regard du calife. Les beys se succédaient au sein de la famille mouradite puis husseinite. La régence de Tunis ne payait pas d’impôt à la Turquie, mais offrait des cadeaux à Istanbul, lors de l’accession d’un bey ou d’un calife au pouvoir, occasion de la ratification de la nomination du bey, par le suzerain ottoman.

Les beys de Tunis affirmaient leur indépendance de la Turquie. En mai 1838, soucieuse de rattacher davantage la Régence à son empire, la Turquie envoya un émissaire de haut rang, le vice-amiral ottoman, pour demander à Ahmed Bey, de payer un tribut annuel au sultan. Mais il refusa. La Turquie profita de la promulgation du Khatti Gulhané, pour demander son  application dans la Régence de Tunis. Ahmed Bey refusa. Revenant à la charge, le sultan demanda au bey d’adopter l’emblème national ottoman et de payer des impôts à la sublime Porte. Le Bey refusa (Voir Ibn Abi Dhiaf, Ithaf ahl azzamane bi Akhbar moulouk tounes wahd al aman, t. 4, pages 17, 18, 37, 38, 49). Ahmed Bey rejetait ces demandes, sans remettre en cause la suzeraineté ottomane. D’ailleurs, il effectua, en 1846, une visite officielle en France, sans consulter le sultan, confirmant les vélléités d’indépendance. D’ailleurs, la nature du pouvoir ottoman, assurant ses assises par les soldats turcs et les mamelouks, changea par l’adoption de l’armée nizamie, formée par des hommes du pays.

L’établissement du protectorat : Méconnaissant l’histoire tunisienne, des députés affirmèrent que la Turquie aurait donné la Tunisie à la France. La critique de la politique d’expansion néo-ottomane ne justifie pas une révision politique subjective de l’histoire. La Turquie était “l’homme malade de l’Europe’’, depuis le XVIIIe siècle. Menacée de partage, elle fut sauvée par le Royaume Uni, qui ne voulait pas  permettre, par cette donne, à la Russie d’accéder à la Méditerranée. De fait, la Tunisie vivait une ère de dépendance et était soumise aux consuls de France et de Grande Bretagne. Elle était l’objet de convoitises européennes. Durant son ère précoloniale, elle dut développer ses échanges avec l’Europe, subissant une “économie de traite’’, échangeant ses produits agricoles avec les produits manufacturés. L’alternative coloniale, en vue de la conquête des marchés, était son horizon, à plus ou moins brève échéance. Voir notre étude : Dépendance et mutations précoloniales: La régence de Tunis de 1815 à 1857, Publications de la Faculté des Sciences Humaines et Sociales, Tunis, 1984). L’endettement, depuis 1863, la banqueroute en 1869 et l’établissement de la commission financière internationale Anglos-franco-italienne, en 1869, accéléraient cette mise en dépendance (voir l’analyse, la genèse et les conséquences de la crise financière, par le  professeur Jean Gainage, Les Origines du protectorat français en Tunisie (1861-1881), Paris, PUF 1959).

En marge du congrès de Berlin, Bismarck offrit la Tunisie à la France, souhaitant occulter l’occupation allemande de l’Alsace lorraine. Le congrès de Berlin précipita le partage colonial.

Le mouvement national : Habib Bourguiba fut le leader du mouvement  mouvement national. Peut-on considérer le principal père fondateur comme “un collaborateur de la France’’ (affirmation gratuite d’un marginal, qui suscita un lever de bouclier (discussion parlementaire du 9 juin) ? Peut-on oublier qu’Habib Bourguiba a été l’objet d’arrestations et d’exils ? Il fut arête du 3 septembre 1934 - au 22mai 1936 à  Kebili, Tataouine, Borjle Bœuf, puis du 10  avril 19 38 à janvier 1943, à Teboursouk, Fort Saint-Nicolas de Marseille, Montluc de Lyon et  Fort de Vancia. Il a eu le mérite d’intégrer le peuple dans la lutte nationale et de conduire le pays à l’indépendance, par sa stratégie des étapes. Dans ce contexte, il a engagé les négociations de l’autonomie interne et a exigé la satisfaction de l’objectif de l’indépendance. Habib Bourguiba a choisi le grand propriétaire terrien Tahar Ben Ammar, proche du mouvement national, comme chef de gouvernement, pour diriger l’équipe de négociateurs tunisiens. Le jeune Taieb Mhiri, dirigeant de la lutte a joué le rôle d’intermédiaire entre Habib Bourguiba, en France, Salah Ben Youssef à Genève et le gouvernement, à Tunis. Mais Salah Ben Youssef a pris ses distances et rejoint Bandoeng, considérant l’autonomie interne comme un  “pas en arrière’’. Voir notre étude  Tahar Ben Ammar 1889 - 1985, publications Nirvana, Tunis, 2010.

Peut-on expliquer cette rupture entre Habib Bourguiba et Salah Ben Youssef, par “le radicalisme et le panarabisme’’, du secrétaire général du Néo-Destour ? Au contraire, Salah Ben Youssef a opté pour une tactique modérée, après le retour de Bourguiba du Caire. En août 1950, il est désigné ministre de la Justice dans le gouvernement de M'hamed Chenik, qui devait conduire les négociations vers l’autonomie interne. D’ailleurs, au cours de son exil, Habib Bourguiba souhaitait le développement de la contestation nationaliste, pour développer son argumentaire au Moyen-Orient et en Occident. Lors de son exil, il affirma “Nous avons acquis la certitude, que l’émancipation de la Tunisie de la tutelle française ne sera jamais réalisée avec la coopération de la France. Elle se fera malgré la France ou ne se fera pas’’ (lettre de Bourguiba à son fils, Le Caire, 16 janvier 1949, in Habib Bourguiba, la Tunisie et la France, Julliard, 1954, p.219). Par contre, Salah Ben Youssef, qui dirigeait l’appareil du parti, durant l’exil de Bourguiba,  souhaitait calmer le jeu et entretenait des bonnes relations avec l’Establishment, en faveur des réformes.

Le statut radical et panarabe de Ben Youssef est bien tardif. Certes, Ben Youssef  était considéré, dans cette conjoncture, comme “extrémiste’’. Mais il était aussi “plus traditionnaliste et plus conservateur’’, alors que Bourguiba devait se distinguer par sa modernité (jugement de Ben Youssef par Vacherot, in Albert Memmi, Tunisie, an 1, CNRS, 2017, p. 67). Mais le conflit s’expliquait essentiellement par la lutte pour le pouvoir entre les deux leaders. Bourguiba était le chef charismatique du Néo-Destour. Ben Youssef était le dirigeant de l’appareil. Outre la légitimité de la fondation du parti, la préparation  de la lutte populaire avec Ahmed Tlili, et le recouvrement de la souveraineté, Bourguiba fut le promoteur de l’Etat moderne, de l’émancipation de la femme, de l’enseignement obligatoire et du développement des services de santé. Ces apports ne pouvaient être négligés.

 

La libye enjeu de la politique régionale et internationale…!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 11 au 25 juin 2020

 

Depuis l'intervention occidentale de 2011 et la chute de Mouammar Kadhafi, le pays s'enlise dans une guerre civile, avec, dans chaque camp, de nombreux parrains. D'un côté, Qatar et la Turquie soutiennent le gouvernement d'entente nationale (GEN), soit disant légitime de Serraje. De l’autre coté, les Emirats, l’Egypte et la Russie sont alliés du général Haftar, qui domine la Cyrénaïque. L’Union Européenne affirme une certaine neutralité, bien que certains de ses membres, aient choisi leurs alliés, qu’ils appuient discrètement, la France plutôt favorable à Haftar, le Royaume Uni, qui penche vers le gouvernement Serraje.  Mais la composition de ce gouvernement, qui intègre les islamistes, les milices et les terroristes suscitent de grandes inquiétudes, que partagent l’Algérie et la Tunisie. Khalifa Haftar, l’homme fort de l'Est libyen, a lancé, en avril 2019, une offensive contre Tripoli. Mais l’intervention de la Turquie,  engagée depuis novembre aux côtés du GNA, a bloqué l’avancée  de l’armée de Haftar. Les renforts turcs et les mercenaires daéchiens ramenés de Syrie auraient inversé les rapports de forces.

Une guerre américano-russe à l’horizon ? : Face à l’intervention décisive de l’allié turc car ses drones infligent de lourdes pertes aux systèmes de défense anti-aériens d'Haftar, la Russie  a renforcé son soutien. Ses avions de combat entrent en scène. 14 avions militaires dont Six Mig et deux Sukhoï auraient été déployés ces derniers jours sur la base d'Al Jufrah au cœur du désert libyen, d’après une déclaration américaine. Ce déploiement aérien est de nature à raviver le conflit. L'armée américaine accuse la Russie de déployer des avions de combats en Libye, un pays pourtant soumis à un embargo international sur les armes. Washington affirme son inquiétude. Les Etats-Unis envisageraient d’intervenir, en Libye, contre l’intervention russe, par le recours à une brigade américain qui agirait à partir de la Tunisie (agence Reuters, 30 mai 2020).  Cette information est confirmée par une déclaration du Commandement des États-Unis pour l'Afrique, Stephen J. Townsend. Est-ce qu’une guerre entre la Russie et les USA en Libye est à l’horizon ? S’agit-il d’un discours de surenchère, sans lendemain qui entretient  la guerre froide au Maghreb ?

Une entrée dans la guerre des USA en Libye semble exclue : Elle ne répond pas à  l’agenda du Président Trump :

"1) Relance de l'économie, bref l'America first plus que jamais

2) La Chine comme nouvel ennemi stratégique (qui colle à la vision bipolaire des élites conservatrices US), ce qui permet au passage une réévaluation de la posture US vis-à-vis de la Corée du Nord et de l'Iran dont on perçoit les signaux faibles d'une reprise du dialogue bilatéral avec cette dernière ;

3) Retrait des boys de la région MENA".

Nous partageons l’analyse de l’expert Pierre Razoux et son identification des enjeux de la présidence américaine, avant les nouvelles élections.  Un certain nombre de militaires et diplomates américains pousserait certes, dans cette direction. Mais Est-ce c’est "l'état profond qui joue sa partie?" affirme l’expert Pascal Ausseur, estimant que Trump "ne souhaite pas  se placer en confrontation avec les Russes et donc contre Haftar, soutenu par l'Arabie saoudite en Libye.  Sa récente proposition d'inviter Poutine au prochain G7 va dans ce sens". Conclusion de Pierre Razoux : Les Américains envoient un " un triple signal à Erdogan, à Poutine et aux Algériens (afin) que " chacun restera raisonnable". De ce point de vue, la déclaration américaine serait sans lendemain. Ce discours aurait pour objectif de calmer le jeu, sinon d’assurer un rééquilibrage des forces en Libye.

Position du voisinage : En fait, l’Egypte, l’Algérie et la Tunisie sont hostile à l’intervention turque, qui réduirait la Libye à un protectorat néo-ottoman. Elles rejettent tout projet de démantèlement de la Libye. L’opposition égyptienne aux Turcs est bel et bien déclarée. Le Caire est l’allié du général Haftar. L’Algérie est certes affaiblie. L’effondrement du prix pétrole a réduit ses moyens. Son régime est mis à l’épreuve, par la contestation populaire. Mais elle ne cache pas son  opposition à toute intervention étrangère en Libye et défend une solution politique de la crise libyenne, qui écarterait un éventuel établissement d’un pouvoir islamique.

La Tunisie pays de l’évacuation couteuse de la base française de Bizerte serait, bien entendu hostile à un déploiement éventuel d'une brigade US et à une intervention militaire en Libye. D’ailleurs, l’UGTT s’est empressé de répondre à la déclaration américaine et d’affirmer son refus d’établissement d’une base américaine, en vue d’une intervention en Libye. Mais la classe politique est divisée sur la question des interventions étrangères en Libye. L’alignement de Nahdha sur la Turquie explique, dans une large mesure, sa proximité géopolitique avec le gouvernement de Serraje.  Rached Ghannouchi président du parlement et du parti Nahdha fut l’objet d’un questionnement sur la question (séance parlementaire du 3 juin). On l’accusa de diplomatie parallèle en faveur d’Ankara et on critiqua sa félicitation du gouvernement de Tripoli. La motion présentée par le parti destourien, contre les interventions extérieures en Libye, n’a pas recueillie la majorité absolue, nécessaire à son adoption (96 voix contre 68). Nahdha sauva la mise, grâce au parti Tayar, qui réactive son alliance avec la troïka d’antan.  Mais une nouvelle grande coalition se dessine, puisque l’opposition  contre Nahdha compte désormais  96 députés. Ce qui annonce un rééquilibrage politique plutôt défavorable aux interventions étrangères, tous azimuts, au Maghreb.

P.S. : Les avancées et reculs des armées des protagonistes montrent que la solution politique libyo-libyenne semble s’imposer. Mais la question est bien complexe :

1-  Position géopolitique : "Les vrais accords, sont les accords des arrière-pensées"(Paul Valery).

2- condition difficile : Est-ce que les parrains  faciliteraient un accord, qui les sortirait de la scène libyenne ?

 

L'aire arabe, une nouvelle donne ?

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 27 mai au 10 juin 2020

 

La crise des Etats rentiers : Les pays arabes du Golfe étaient  devenus des acteurs majeurs de l'économie mondiale, grâce à la manne pétrolière. Les six membres du Conseil de coopération du Golfe (Bahreïn, Koweït, Oman, Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis), fournissaient le quart de la demande mondiale. Or, l’effondrement du prix du pétrole, précipité par la pandémie,  a provoqué la crise des Etats rentiers du Golfe, conséquence de l’effondrement de leurs économies. Ce qui affecta la structure de ses Etats, qui faisaient valoir une élite de techniciens, sans vision politico-culturelle. Cette crise remet à l’ordre du jour les intellectuels, appelés dans ces circonstances, à analyser la situation de leurs pays, à leur identifier un nouvel avenir. Désormais redimensionnés, les Etats du Golfe limitent leurs ambitions, leurs stratégies d’expansion et d’interventions à l’extérieur, tous azimuts. Ils  sont désormais plutôt confinés, plus préoccupés de s’occuper de leurs affaires internes. Est-ce à dire que la Syrie, le Yémen et Qatar vont bénéficier d’un certain répit ?

Ces pays, qui sont regroupés dans le Conseil de coopération du Golfe (CCG), devraient enregistrer cette année leur plus faible croissance du PIB depuis 2009, a +0,5 %, a prédit le FMI, le 31 octobre 2017. « C'est aujourd'hui le moment opportun pour eux d'accélérer la diversification de l'économie hors du secteur pétrolier. Il faut promouvoir un rôle accru du secteur privé pour soutenir la croissance et créer davantage d'emplois", a déclaré à l'AFP le directeur pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord au FMI, Jihad Azour. "Préparer les économies à l'ère post-pétrole devient une priorité pour toute la zone du Golfe", a-t-il insisté.

Comme le souligne le Fonds monétaire international (FMI) dans un rapport publié en octobre 2014, faute de revenus pétroliers suffisants pour employer une population en pleine croissance, "le chômage pourrait augmenter dans les prochaines années". Près de 30% des jeunes vivant en Arabie Saoudite étaient déjà au chômage en 2012. Les revenus tirés de la vente du pétrole leur ont permis de construire des villes ultramodernes au milieu du désert, en employant, leur main d’œuvre et  en faisant appel au savoir-faire d'entreprises étrangères et d'expatriés, qui composent plus de 75% de la force de travail des sociétés privées dans la région, souligne l'agence Bloomberg sur son site web dans un article daté du 8 mars. Les pays du Golfe font doivent, d’autre part,  stimuler l'entrepreneuriat local car ils ne peuvent plus employer dans le secteur public suite à la baisse des cours du baril de Bren.  « La chute des cours du pétrole pousse les pays du Golfe à booster l'entrepreneuriat », affirme Lélia de Matharel (mars 2015, in l’usine digitale.fr).

Conclusion évidente, Les pays du Golfe doivent s’habituer à un pétrole à bas prix affirment les experts.  « Ils vont devoir se réinventer rapidement s'ils ne veulent pas voir disparaître leur patrimoine financier » affirme BFM Businesse, 8 février 2020.

Les enjeux libyens : La Lybie, à l’instar de la Syrie et du Yémen, est devenue un champ de bataille entre les grands acteurs régionaux. Alors que Qatar et la Turquie, défendent le gouvernement Serraje, vu leur approche idéologique, en faveur de l’Islam politique, les Emirats et l’Egypte soutiennent le maréchal Haftar. Les richesses pétrolières lyciennes expliquaient les positionnements des acteurs internationaux. L’analyste doit prendre en compte, les positions opportunistes et les alliances en conséquence.  La Russie  et la France soutiennent Haftar. Par contre le Royaume Uni serait plutôt favorable au gouvernement Serraje. Les USA, inquiets de l’entrée en scène de la Russie, ont des positions mitigées, entre Haftar, le choix du cœur, qu’ils ont accueilli, pendant son exil et le gouvernement Serraje. La déclaration de l’ambassadeur américain confirme une certaine prise de distance. Tout en critiquant la participation de 2000 mercenaires russes, au combat avec Haftar et en demandant l’arrêt de son attaque de Tripoli,  il rappelle que le président Trump, a pris contact avec le maréchal Haftar et reconnu son rôle dans la lutte contre le terrorisme et sa sauvegarde des richesses pétrolières de Lybie. L’ambassadeur fait valoir une solution politique de la guerre civile (AL-Quds al-Arabi, 17 mai 2020). D’autre part, l’Italie cherche à garder ses avantages traditionnels. Bien entendu, ces positions sont rarement avouées. Il y a les discours et les faits, les relations underground et les déclarations publiques.

Que faut-il penser de la déclaration du Secrétaire général de l'Alliance Atlantique, qui a affirmé, le 14 mai 2020, dans une interview au quotidien italien La Repubblica.que l'OTAN est disposée à venir en aide au « gouvernement légitime » en Libye, estimant « qu'il n'est pas possible de mettre dans le même sac le gouvernement al-Sarraj, reconnu par l'ONU, et Haftar ». Il explique sa position, par l’appartenance de la Turquie à l’Otan.  Cette position serait plutôt diplomatique, non partagée par les principaux membres de l’Otan, qui ont, à maintes reprises, formulé des réserves sur la politique turque d’expansion. 

La réalité est d’ailleurs bien plus complexe, l’effondrement du pétrole est appelé à freiner l’intervention du Qatar et à redimensionner les intérêts de la Lybie. Par contre, l’alliance du gouvernement Serraje avec les milices terroristes, la mouvance islamique et son appui des mercenaires daéchiens, envoyés par la Turquie inquiètent le voisinage et les pays nord-méditerranéens. Une alternative politique serait-elle envisageable ?

Lybie, le statu quo tragique

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 13 au 27 mai 2020

 

La pseudo révolution libyenne, soutenue  militairement par l’Otan, exprimant  le jeu politique franco-britannique  a mis fin au régime de Kadhafi. Elle  annihila le pouvoir central et ses différents instruments, mettant à l’ordre du jour une guerre civile, confortant le retour au tribalisme. Deux pouvoirs se disputent désormais : le gouvernement du maréchal Haftar, à l’Est et le gouvernement Serraj, en Tripolitaine, otage de fait des milices armées, appuis de la mouvance islam politique. La  guerre civile se poursuit et annonce le démembrement du pays. La Lybie vit un statu quo tragique.

La Lybie victime du jeu régional : Les acteurs lybiens sont l’enjeu des puissances régionales et internationales. Le maréchal Hafter, soucieux de créer un Etat moderniste, optant pour une idéologie de progrès et d’ouverture est soutenue par l’Egypte et les Emirats. Il bénéficie de la compréhension de la Russie, de la France, de l’Italie et des Etats-Unis. Par contre,  le gouvernement Serraj, fait valoir sa vision islamique nostalgique. Il est de fait soutenu par Qatar, la Turquie et la mouvance islamique. La signature, le 27 novembre 2019, d’un  protocole "de coopération militaire et sécuritaire" entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et le chef du Gouvernement libyen d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, lors d’une rencontre à Istanbul, affecte l’ordre libyen et maghrébin. Certes, les clauses n’ont pas été révélées. Mais il assure le soutien politique et militaire turc, aux autorités de Tripoli. Le président Erdogan reconnait, d’ailleurs,  l’aide turque apportée à Fayez al-Sarraj et sa volonté de  rééquilibrer la situation face aux forces de Khalifa Haftar, établis à l’est. Cette accord affecte la guerre civile libyenne et entrave la quête d’un accord.  D’autre part, Il confirme et développe la réactivation de la politique ottomane, au Maghreb et au Moyen-Orient. La Turquie confirme ses velléités d’envoyer des troupes de secours, pour soutenir le pouvoir de Serrage. Dans le cadre de cette stratégie, on évoque le transfert de terroristes daéchiens de Syrie en Lybie, avec leur possible introduction en Tunisie, en Algérie et bien au-delà. D’ailleurs, des observateurs affirment que la Turquie commença à ravitailler en armes et en munitions, le gouvernement Sarraj.

La guerre civile se perpétue. Tous les projets d’accord entre les belligérants ont échoué. Comment sortir de l’impasse  alors qu’ils veulent faire valoir militairement leurs positions ? Le maréchal Haftar et son rival Fayez al-Sarraj, chef du Gouvernement d’union nationale (GNA) se sont rencontrés en mai 2017 à Abu Dhabi. Tous deux avaient alors convenu d’organiser des élections avant fin 2019 et de la formation d’un nouveau gouvernement dans lequel le maréchal sera représenté. Cette rencontre est la deuxième entre les deux hommes depuis janvier 2016 et la désignation de Sarraj à la tête du GNA, installé à Tripoli (ouest) mais dont l'autorité n'est pas reconnue par l'homme fort de l'est du pays. Simultanément, la Libye se préparait à la tenue dans quelques jours d’une conférence nationale sous l’égide de l’ONU à Ghadamès (sud-ouest) censée établir une nouvelle feuille de route pour sortir le pays du chaos. L’initiative de l’émissaire de l’ONU pour la Libye, Ghassan Salamé, échoua. Ce qui suscita sa démission.

Le maréchal Haftar, se lança dans la dans la conquête de la tripolitaine. Ses partisans  pariaient sur une guerre éclair pour la conquête de Tripoli. Après dix jours de combats aux portes de la capitale, on se dirigea pourtant vers une longue guerre d’usure, comme en témoignent la prise puis la perte et la reprise de l’aéroport international par ses hommes. L’offensive d’Haftar a entraîné une réunification des forces islamistes et des milices qui soutiennent le gouvernement d’union nationale du Premier ministre Sarraj. Bien que fragmentées, ces différentes forces ont trouvé un consensus conjoncturel dans l’opposition au maréchal. L’intervention massive des forces dépêchées par la Turquie a assuré un rééquilibrage des rapports de forces. On est dans une phase d’enlisement.

Fait nouveau, lors d’une allocution télévisée, le 27 avril 2020, Khalifa Haftar s’est autoproclamé seul dirigeant de la Libye. Actant la mort de l’accord de Skhirat du 17 décembre 2015, le maréchal a décrété caducs les organes politiques associés : le gouvernement d’union nationale (GUN) de son ennemi Fayez al-Sarraj et le Haut Conseil suprême (l’équivalent d’une chambre haute législative) installés à Tripoli, ainsi que l’Assemblée du peuple (chambre basse), basée à Tobrouk, à qui il doit pourtant son grade militaire.  Aussitôt, il proposa une trêve dans la bataille de Tripoli, qu’il avait lui-même lancée le 4 avril 2019. Que faut-il en penser ? Points de négociations en vue. Dépendant du pouvoir ottoman, le gouvernement Serraj se plie à ses volontés. Le traitement politique de la question libyenne pourrait remettre en cause, ses velléités d’expansion.

La perception du conflit libyen par le voisinage : L’Egypte, l’Algérie et la Tunisie sont  directement concernés par la situation en Libye. Vu l’hostilité d’Erdogan, au président Sissi, l’Egypte craint le développement de cette alliance  turque avec un pays riverain. D’autre part, ses analystes estiment que l’accord permettrait d’établir des bases turques et confirmerait le stratégie de chantage d’Ankara qui  affecte  l’enjeu panarabe, que défend l’Egypte. L’Algérie et la Tunisie estiment que ce conflit est une menace directe sur leurs  frontières « L’attaque du site gazier d’In Amenas en janvier 2013 a été ainsi conduite par des djihadistes en provenance du territoire libyen…Par ailleurs, l’Algérie privilégie toujours la solution politique aux conflits, en s’appuyant sur les institutions comme les Nations unies ou l’Union africaine. » (Jean-François Daguzan , Chaos en Libye : mais que fait (et que veut) l'Algérie ? in Atlantico 3 avril 2020)D’autre part, Sabri Boukadoum, son ministre des affaires  étrangères, déclara, lorsque le parlement turc a approuvé le 2 janvier 2020, une motion permettant au président Recep Tayyip Erdogan d'envoyer des militaires en Libye pour soutenir le gouvernement de Tripoli. :  "L'Algérie n’accepte aucune présence étrangère sur le sol du pays voisin et cela quel que soit le pays qui veut intervenir… la langue de l’artillerie ne peut être la solution. Cette dernière réside dans un dialogue sérieux entre les belligérants avec l’aide des pays voisins, notamment l’Algérie", L'Algérie et la Libye ont une frontière commune longue de près de 1000 km…. La démarche turque qui vise à déployer des troupes sur le sol libyen internationalise la crise de fait et met l’Algérie devant le fait accompli".

En Tunisie, la crise lybienne suscite de vives inquiétudes. Il y a une alerte maximale à sa frontière avec la Libye. L’opinion publique semble partagée : Les modernistes estiment volontiers que Haftar peut constituer une frontière contre l’islamisme. Mais d’autres souhaitent vivement la victoire du gouvernement Sarraj. Cette situation explique la confusion du pouvoir politique : Allié d’Erdogan et par conséquent du gouvernement Serraj, Nahdha ne comprend pas les réserves du gouvernement et de la présidence de la république. De ce point de vue, la neutralité tunisienne relève plutôt du discours officiel. Cette situation  divergente explique les difficultés de l’intervention des pays du voisinage, en faveur d’une recherche de solution politique à ce statu quo tragique. Elle ne dépassa pas ses effets d’annonce.

 

Une vie politique au ralenti

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 14 mars au 28 avril 2020

 

Tout en asphyxiant l’économie, le Covid-19 a “transformé un mode de vie extraverti sur l’extérieur à une introversion sur le foyer, et mettant en crise violente la mondialisation” (Edgar Morin, Le Monde, Dimanche 19 avril 2020). Confinement, distanciation sociale, la vie chez soi  ne permet pas la vie politique, sociale par définition. Elle met à l’ordre du jour une gouvernance, sans participation effective. D’autre part, le traitement du Covid-19 et  la stratégie de prévention, qu’il nécessite, en vue d’éviter la contagion, constituent désormais l’action prioritaire, obsédante des gouvernements. Des analystes affirment que le contexte actuel enregistrerait la mise à l’épreuve du leadership américain et la crise de l’Union Européenne. Annoncés par la sortie du Royaume Uni, ses déboires furent marqués par sa critique des pays, qu’elle n’a pas soutenus, lors de la pandémie.

Les effets de l’effondrement du prix de pétrole : Des faits historiques marquants ont distingué la conjoncture de la pandémie de Coranavirus.  La baisse du prix du pétrole, «le nerf de la guerre», précipitée par la paralysie des transports,  introduit une révision, à plus ou moins brève échéance, des statuts des pays du Golfe, de l’Iran, de l’Irak, de l’Algérie, du Venezuela, de la Russie, du Kazakhstan et du Nigéria. Les guerres par procuration en Syrie, en Libye et au Yémen du “printemps arabe” ne pouvaient perdurer, vu l’affaiblissement des puissances internationales et régionales qui les ont engagées et leurs relais, à savoir la Turquie, les pays du Golfe et Hisb Allah. Le coronavirus pourrait avoir un effet inédit, celui de faire taire les armes. Au Yémen, qui vit la guerre depuis cinq ans, la coalition emmenée par les Saoudiens vient de demander un cessez-le-feu. Ce conflit oppose la coalition aux rebelles Houthis, soutenus par l'Iran. Il a fait au moins 100 000 morts. L'épidémie de coronavirus va donc provoquer l'arrêt des violences dans l'un des pays les plus pauvres du monde.  A plus ou moins longue durée, les pays arabes libérés de leurs tuteurs, feraient valoir leurs autonomies. En tout cas, ils auraient plus de marges de manœuvres.

La redynamisation de la contestation populaire : Les contestations populaires en Algérie et au Liban, qui ont cessé, dans contexte du confinement, viennent de reprendre. Mais comment concilier les exigences de la crise économique et la contestation populaire ?

Le 17 avril, en Algérie, les manifestants ont remis à l’ordre du jour les manifestations hebdomadaire du vendredi, demandant le départ des hommes de l’ancien régime. Or, l’Algérie, touchée par l'épidémie et soumise au confinement, s'inquiète également de l’effondrement des prix du pétrole et du gaz et par la chute vertigineuse des exportations  des hydrocarbures, qui représentent 90% des recettes d'exportation du pays. Avec un baril oscillant entre 22 et 33 dollars depuis le 30 mars 2020, les réserves monétaires du pays s’épuisent rapidement, alors que la Loi de finance 2020 tablait sur un prix du pétrole autour de 50 dollars. Problème du jour préoccupant, comment sortir de la dépendance aux hydrocarbures.

Le Liban avait connu le 17 octobre 2019 un vaste mouvement de contestation, qui a vu certains jours des centaines de milliers de personnes mobilisées à travers tout le pays, pour crier leur ras-le-bol et réclamer le renouvellement de la classe politique, accusée de corruption et d'incompétence. Alors que ces derniers mois le mouvement s'est essoufflé, des centaines de personnes ont manifesté, le 17 avril,  dans la ville de Tripoli,  Des échauffourées ont éclaté entre des contestataires et l'armée, qui a répondu à des jets de pierre par des tirs de gaz lacrymogènes.   Les contestataires étaient mobilisés sur la place Al-Nour, épicentre des manifestations à Tripoli (nord). Ils sont restés même après l'entrée en vigueur à 19H00 (16H00 GMT) d'un couvre-feu imposé par le gouvernement pour enrayer la propagation de la maladie du Covid-19. Les manifestants ont scandé des slogans dénonçant le gouvernement mais aussi les banques et le gouverneur de la Banque centrale. Or, le Liban connaît depuis des mois sa pire crise économique depuis la fin de la guerre civile (1975-1990), marquée par une forte récession, une fonte des réserves en devises étrangères et une dépréciation de la monnaie nationale ayant entraîné une forte inflation. Le Liban croule sous une dette de 92 milliards de dollars, soit 170% du PIB, l'un des taux les plus élevés mondialement. L'Etat a annoncé en mars son premier défaut de paiement dans l'histoire. En 2020, l'économie devrait connaître une contraction massive de 12%, selon le Fonds monétaire international (FMI). Les autorités planchent actuellement sur un plan de redressement.

Tunisie, le statu quo : La vie politique semblait bloquée, en dépit de la poursuite de l’action parlementaire. Quelques jours avant le confinement, Nida Tounes a renouvelé son bureau, sous la direction de l’ancien ministre des Affaires Etrangères Khemais Jinnaoui. Mais cette composition hétéroclite semble peu convaincante. Crée par Si Béji Caïd Essebsi, ce parti peine à lui survivre. D’autre part, l’actuelle équipe n’a pas identifié sa vision d’avenir, optant pour une attitude consensuelle en faveur d’un compromis général.

La vie parlementaire vient, d’autre part, d’être marquée, par une mobilisation du parti Qalb Tounes, contre le parti destourien. Acte gratuit, l’insulte vulgaire de la secrétaire générale de ce parti, par un dirigeant de Qalb Tounes, porte davantage tors à son auteur, en le définissant. Comment expliquer cette dérive. S’agit-il d’une velléité de plaire au parti Nahdha ?  Cette thèse ne serait pas convaincante. Des observateurs expliqueraient cette initiative par le sondage, qui a fait valoir une éventuelle réussite électorale du Destour, en égalité avec Nahdha. Ce qui annoncerait l’échec de Qalb Tounes et des différents partis de la mouvance centrale.  

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