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Tunisie : l’heure de la vérité !

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, n° 774, du 16 au 30 octobre 2019

 

L’échec de Youssef Chahed et la libération de Nabil Quaroui  sonnent  l’heure de la vérité.  C’est la fin des palabres gouvernementaux contre la moralité du président de Qualb Tounes.  Tahya Tounes subit les frais de la dérive, qui tentait de remettre en cause la transition démocratique. Les tentatives d’exercer de l’influence sur l’opinion publique ont échoué. Fut-il en prison !  Nabil Quaroui  participe bel et bien au sprint final de l’élection présidentielle. La lecture des résultats électoraux confirme l’importance des mutations des rapports entre les acteurs politiques.

Pour qui sonne le glas ? Les scrutins présidentiels et législatifs ont confirmé le déclin du Takattoul et du Harak. Les partis, produits de la dissidence du Nida n’ont pas résisté à l’épreuve. Leurs dirigeants ont essuyé des échecs, dans les deux scrutins. Fut-il un parti du gouvernement ! Tahya Tounes, sous-produit du Nida,  n’a pas résisté au séisme. Son président est appelé à quitté le gouvernement.  Le Front populaire, désormais divisé, a présenté des candidatures concurrentielles, perturbant ses électeurs. Peut-on parler de la disparition de la gauche ?  La structure sociale ne peut occulter la lutte de classes, que le rassemblement du Front Populaire n’a pas su servir, sinon réactualiser.

On est construit sur des blessures”.  La crise de Tahya Tounes, du Nida et des partis de l’opposition pourrait leur permettre de se ressaisir.  L’échec du pouvoir a décribiliser leurs dirigeants et l’ensemble de la classe politique. Ne tenant pas compte des attentes des citoyens, le gouvernement  a opté pour une politique de “laisser faire, laisser aller”, se préoccupant exclusivement de la lutte pour les charges gouvernementales. Le panier de la ménagère les a mis hors jeu.

Une victoire de Nahdha ? La victoire Nhdha   est relative. Elle a certes obtenu le plus grand nombre de sièges au parlement. Mais elle est incapable d’assurer, par ses propres moyens et de ses alliés de l’islam politique radical, la majorité requise pour former le gouvernement. D’autre part, son candidat à la présidentielle a été éclipsé. Nahdha dispose d’un socle électoral. Mais ses divisions internes l’affaiblissent. L’équation politique de 2011 est désormais transgressée. Ce qui explique le changement de son discours.  Nahdha affirme désormais une vocation révolutionnaire pour rassurer ses adhérents et prendre ses distances de Nida, son allié d’hier et Tahya Tounes, son dernier allié.  Alors qu’elle dirigeait ses critiques au parti destourien, qui connait une percée électorale (17  élus), elle critique désormais, en priorité, Qualb Tounes, le parti de Nabil Quaroui, son principal concurrent.

Le duel Quaroui/Said ? Nabil Quaroui  accorde la priorité à la question sociale. Sa connaissance du terrain fait valoir la nécessité de lutter contre la pauvreté. Il s’oppose à toute alliance avec l’islam politique. En ce qui concerne les relations extérieures, il annonce qu’il met à l’ordre du jour, un élargissement international du partenariat tout en développant les relations avec le Maghreb et l’Union Européenne (interview Hiwar Tounsi, 10 octobre). 

Au cours du débat télévisé, du 11 octobre, Quais Said avait une vision juridique. Ultime solution, “une société de droit”.  D’ailleurs il affirme qu’il n’a pas de programme, estimant qu’il mettrait en application, le programme élaboré par la population et essentiellement la jeunesse, dans les différentes localités et régions. Par contre, Nabil Quaroui  a plutôt une vision sociale, et particulièrement le vécu. A cet effet, son équipe a élaboré un programme socio-économique, répondant à la situation  sociale.  Première initiative annoncée, l’élaboration avec les organisations nationales et les partis un pacte contre la pauvreté. En ce qui concerne la configuration politique, Quais Said ménage Nahdha qui appelle à voter pour lui, tout en affirmant son approche exclusive de la jeunesse.  Par contre, Nabil Quaroui  s’oppose au parti Nahdha et dément l’existence d’un deal avec elle.

Un pays dans le brouillard ? L’état d’esprit, la raison instantanée  ont traduit la colère des citoyens. Leur vote est une sanction du pouvoir. Conséquence évidente, la nouvelle configuration politique présente une mosaïque de partis. Comment constituer une majorité ? Qualb Tounes et le parti destourien refusent catégoriquement toute discussion avec l’islam politique.

Par contre Nahdha est disposée à tout arrangement. Face à l’épreuve et soucieuse de garder le pouvoir, elle opte pour une tactique pragmatique. Son discours identitaire est révolu. Peut-on imaginer un nouveau deal Nahdha/Qualb Tounes, alors que leurs contradictions sont non-négociables. Des zones d’ombre révèlent la complexité de la situation. Comment passer, d’ailleurs, de la conjoncture des slogans de la campagne, à l’exercice du pouvoir ?

Peut-on affirmer la souveraineté nationale, alors que le pays est lourdement endetté ? Comment faire valoir le changement requis, le redressement économique, le rétablissement de la valeur du dinar, alors que le pays manque de moyens financiers et que son alliance idéologique sacrifie sa propre production (tissus, céréales etc.) à la concurrence étrangère ?

Comment faire valoir l’exigence du panier de la ménagère, alors que le pouvoir s’accommode du commerce parallèle ? Comment répondre aux demandes de la jeunesse, victime de la précarité et du chômage ? Son boycotte des élections législatives a été évident ?  Peut-on sauver les acquis du régime bourguibien, vu la crise de l’éducation et de la santé, qui ont cessé depuis lors de constituer une priorité ? Comment redonner l’espoir alors que le gouvernement, en voie de formation, n’a pas de vision d’avenir ?

Le nouveau paysage politique…!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, n° 773, du 2 au 16 octobre 2019

 

Un acteur politique est jugé par son action et non par son discours”. Le premier tour des élections présidentielles aurait sonné le glas de la classe politique tunisienne, pouvoir et opposition. Il a consacré la victoire d’un candidat  méconnu et d’un acteur politique emprisonné. Les candidats de Tahya Tounes,  parti du gouvernement, de Nahdha et des autres partis ont été éclipsés, decribilisés. Réponses hâtives de certains “les Tunisiens ont perdu leurs certitudes”. Est-ce  que “la vie politique tunisienne a perdu son sens” ?  D’autres évoquèrent le risque “de retour au despotisme”. 

La réponse serait, en fait plus simple : Il s’agirait d’un vote sanction. Les citoyens ont a jugé que la gouvernance ne prenait pas en compte leurs attentes. D’autre part, les plateaux télévisés ont montré que les débats des protagonistes ne concernaient que l’affrontement pour les charges ministérielles. Points de programmes  mais des discours sans objets, occultant les enjeux de la conjoncture. Or, les choix des électeurs dépendent de la personnalité du candidat, de son programme et du bilan. Les jeunes ne se sont pas reconnus dans le discours public Dans le contexte actuel de crise économique,  ils se présentent comme des “victimes de l’ombre”, pénalisés par un système sur lequel ils ont peu, voire pas, d’emprise. Déclaration d’un jeune, suite à l’échec des hommes du pouvoir  : “Demain est à nous”.

Comment les  deux candidats qui siffloteront, lors du 2em tour des présidentielles se définissent : Qais Said est une énigme. On ne connait pas son programme. Quelques bribes révèlent sa volonté de promouvoir le pouvoir local, aux dépens des institutions nationales. Est-ce à dire  que “la  horde remplacerait l’Etat”, selon le modèle de la commune de Paris ?  Fait évident, ses soutiens islamistes inquiètent. D’ailleurs, Qais Said  aurait bénéficié, lors du premier tour des élections présidentielles, dimanche après-midi,  du mot d’ordre de Nahdha, qui aurait abandonné son candidat. Mais Qais Said est  plutôt conservateur que salafite.

Peut-on expliquer le vote des femmes pour  Nabil Qaroui, qui gère la chaine Nesma, par “leur attachement aux feuilletons” ? Les analystes oublient volontiers que la plupart des femmes font leurs marchés. Elles adoptent comme principale référence, le panier de la ménagère, donc le pouvoir d’achat, non pris en  compte par le pouvoir ? D’ailleurs, les citoyens reprochent volontiers à la classe politique un déni de la pauvreté. Nabil Qaoui, mettrait-il à l’ordre du jour, un pacte contre la pauvreté, comme urgence sociale ? D’un autre point de vue Qaroui  incarnerait les hommes d’affaires.

Au-delà des élections : Les acteurs politiques ont défini les élections présidentielles comme un effondrement, une culbute (latkha), une “gifle”, pour les dirigeants. . Ils l’expliquent volontiers  par le dispersement des voix. Les tentatives de rassemblement de la mouvance moderniste, priorité annoncée par le candidat de Tahya Tounes avec les partisans de Zbidi et du parti Badil ne peuvent avoir d’effets, ainsi d’ailleurs que les concertations entre leurs partis réciproques. La classe politique tunisienne n’a pas réalisé que les enjeux socio-économiques bien plus que le dispersement des voix ont affecté les acteurs politiques. Ne réalisant pas la gravité de la donne, elle estime  -aurait-elle frôlé la catastrophe ! – que le deuxième tour et les élections législatives permettraient, dans le cas d’un rassemblement de corriger le tir, d’assurer un simple passage de relai. Cet avertissement électoral confirme le grave diagnostic du grand poète Sgair Oul Ahmed :

“La pauvreté nous a affecté, après la violence des luttes

Nous devons mourir, chez-nous, bien affamés

Oh responsables, on n’obeira plus à tes mots d’ordres

Tu as fait couler le navire,

Tu as déchiré ses voiles”.

En tout cas, toute la classe politique et particulièrement la génération de l’indépendance, est hors jeu, Une nouvelle génération affirme sa volonté de prendre le pouvoir ? On a hâtivement évoqué une coïncidence entre les événements d’Algérie, du Soudan, de l’Egypte et de la Tunisie : ce qui supposerait une intervention extérieure. Les spécificités de ses cas montrent au contraire, que toutes ses révolutions vivent leurs dynamiques internes. En Tunisie, nous évoquerons plutôt une deuxième phase de la révolution, qui tente de remettre les pendules à l’heure.

Le séisme qui a bouleversé les élections présidentielles affecterait les législatives. Conséquence du séisme vécu, la Tunisie est désormais un bateau ivre. En tout cas, la société tunisienne est devant un brouillard. Comment se définirait la nouvelle donne ?

Présidence : « le palais des miracles » ?

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, n° 773, du 4 au 18 septembre 2019

 

Comment dégager, dans cette confrontation entre les candidats à la présidence, « le bon grain et l’ivraie » ? Comment choisir son candidat, parmi cette liste de personnalités honorables ? Quels termes de références peut-on faire valoir ? Comment distinguer les statuts des candidats, d’après leurs socles de valeurs, leurs itinéraires et leurs discours ? Le choix s’intègre dans l’étude des rapports de forces entre les candidats, leurs partis et leurs équipes. Des constatations primaires doivent être dégagées, fussent-elles souvent occultées par les rites de passage de l’opération électorale :

Absence de leaders : Définition formelle : Un leader est une personne qui est à la tête d'un parti politique, d'un mouvement, d'un syndicat. De fait, le leader est la personne qui, à l'intérieur d'un groupe, prend la plupart des initiatives, mène les autres membres du groupe, détient le commandement. Ce qui exige une capacité d’entrainement et de direction.  Or, à l’exception de Nahdha et  du parti destourien, les partis sont des rassemblements conjoncturels, sans vie politique, sans activité de formation, d’animation et de débats. Ce qui nie la prétention de leaders de leurs chefs. D’ailleurs seuls Nahdha et le parti destourien ont organisé des réunions populaires, dans la période pré-électorale.

Des machines politiques : Par contre, les plus importants partis disposent de machines politiques qui organisant leurs propagandes et construisant leurs systèmes d’alliances. En dépit de sa crise, Nida Tounes a réussi à remporter de bons résultats électoraux, résultats du rôle de sa « machine », de rassemblement et de communication. Les candidats sans partis, fussent-ils objets de consensus affirmés, risquent d’être distancés, lors de l’épreuve.

Historique et valeurs des dirigeants : Les électeurs tiennent compte des profils des candidats (formation, comportement, éthique) de leurs itinéraires  et de leurs définitions des enjeux, de leur style de communication, de leur parler et de leurs écoutes des citoyens. De ce point de vue, les débats des médias sont souvent trompeurs, car « la jungle » qu’ils mettent en scène inquiètent les électeurs et créent une démarcation entre eux et la classe politique. Les réseaux sociaux, confortés par «le bouche à oreille » constituent, de fait, les moyens de communication des candidats et de leurs concurrents.

Enjeux idéologiques : La démarcation entre l’islam politique et la mouvance démocratique ne devrait point être perdue de vue. Mais l’examen des profils montrent de nombreux candidats islamiques, partisans de l’établissement de la charia et de nombreux candidats affirmant leurs discours nationalistes, bourguibistes ou pseudo-bourguibiste (Tahya Tounes, Nida, Machrou). Comment saisir le niveau différentiel d’ouverture des candidats ? L’absence de programmes des candidats ne peut contribuer à les distinguer et à faire valoir des promotions.

Une culture politique défaillante : Les débats traduisent des guerres pour les charges gouvernementales. Occultant les programmes, les candidats développent des discours auto-élogieux, de promotion personnelle. Cette indigence est confirmée par l’absence de slogan ou de certaines plagiats de slogans de dirigeants politiques français, qui ne correspondent pas à la réalité politique tunisienne : Exemples évidents « la force tranquille » de François Mitterand, ou «la Tunisie est  forte » sinon « we can ».

Rupture ou continuité : Soucieux de faire valoir leurs attentes, appréhendant la crise sociale, l’endettement, la précarité, le chômage, les électeurs feraient valoir leurs exigences de rupture. De ce point de vue, Tahya Tounes, Machrou et Nahdha et leurs candidats seraient volontiers considérés comme des acteurs de continuité.

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Dans ces conditions, trois ou quatre candidats sortent du lot et bénéficient d’une certaine audience. Ils affirment leurs initiatives et explicitent leurs volontés. L’absence de vision nourrit une inquiétude générale, susceptible d’affecter la participation électorale. Une minorité ose cependant espérer une amélioration de la situation. Il partagerait cette sagesse de Keefe Sencen : . "Parfois, les choses ont besoin d'être pires avant d'être meilleures."

Paradoxe évident : les électeurs font valoir leurs attentes sociales et les présentant comme priorités. Or, le régime plutôt parlementaire  réduit la gouvernance du président, qui peut faire valoir une vue d’ensemble, rappeler à l’ordre, recommander, mais il n’a pas la possibilité d’exercer une gestion directe des enjeux sociaux. Est-ce à dire, que les électeurs considèrent la présidence comme «un palais de miracles», lui attribuant spontanément les prérogatives du président d’antan ? Et ne perdons pas de vue, les nostalgies de l’ère bourguibienne, le  statut du président leader, l’affirmation de l’autorité de l’Etat  et le désintéressement de ses compagnons.

 

Tunisie, le tournant politique … !

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, n° 772, du 7 aout  au 4 septembre  2019

 

Le "jeudi noir", le 27 juin, marqué par deux attentats terroristes et l’hospitalisation du président de la république sembla brouiller les cartes. Une mobilisation de députés avait pour ordre du jour l’éventuelle  vacance du pouvoir. Une vacance temporelle devait assurer la promotion du chef du gouvernement, comme président de la république alors qu’une vacance définitive permettrait de nommer un président par intérim, conforté par l’écartement éventuel du président de parlement, lui aussi malade. Pouvait-on parler d’une "révolte blanche", de l’alliance gouvernementale ? L’arrivée de Mohamed Naceur et sa présidence de la réunion, devait restaurer la situation et mettre en échec les velléités de certains députés. Démentant l’opération, des acteurs rejettent "le qu’en dira-t-on", la falk information  diffusée par Facebook. Fait certain, l’alliance gouvernementale revint à la charge, lorsque le président refusa de ratifier les amendements qu’elle a votés, pour écarter des concurrents, promus par les sondages d’opinion. "Une guerre contre le pouvoir (présidentiel) " fut engagée. On formula même "l’hypothèse d’une destitution du président" (Voir Ech-Charaa al-Magharibi, 23 juillet, pp. 4 et 5). Le Président aurait "violé la constitution", en rejetant les recommandations d’exclusion. Les dirigeants de certains partis auraient-ils organisé cette opération, l’auraient cautionnée de fait ou laissé faire ? En tout cas, ils ne l’ont pas revendiqué. Mais peut-on ignorer le jeu underground.

Le décès du Président Béji Caid Essebsi devait changer la donne.  L’esprit de concorde marqua l’heure du recueillement et de l’hommage.  On prit conscience de la valeur de ce grand acteur de la transition politique tunisienne, de sa quête de consensus et du dialogue. L’enterrement de Si Béji révéla la prise en compte de son charisme et de l’attachement de tous, à quelques exceptions, à sa personne. Son bilan était évident. L’actualité devait mettre à l’ordre du jeu un répit. Un grand tournant politique marqua la fin du scepticisme et  suscita une mutation importante du paysage politique. On transgressa évidemment les enjeux du "jeudi noir" et pleura  le grand disparu. La succession présidentielle fut réalisée le jour même, par simple application de la constitution. On parla même de l’éloquence de "l’exception tunisienne".

Mais la nouvelle conjoncture devait prendre acte de l’accélération du calendrier électoral et d’une quête d’une personnalité de consensus, pour assurer la présidence, après l’intérim de Mohamed Naceur.  Les dirigeants actuels des partis politiques sont des gestionnaires de machines, sans grande assises populaires. Or, la présidence de la république nécessite une vision largement partagée et une audience au-delà des frontières des différents partis. Comment transgresser cette situation ? La politique pourrait-elle s’accommoder du processus de "la vente à la criée", qui impliquait évidemment une certaine surenchère ? Dés l’annonce des nouvelles élections, les chacals s’agitèrent, dans le cadre d’une tactique d’élimination.  On s’attaqua à la représentante du parti destourien, affirmant qu’elle "boycotterait la cérémonie de l’enterrement du président". L’actualité devait démentir ces propos. Puis, on s’attaqua au ministre de la Défense, craignant qu’il bénéficie d’un consensus, lors des prochaines élections présidentielles, s’il présentait sa candidature. D’ailleurs, une campagne de réseaux sociaux, principalement face book, conforta cette opération.  D’autres mouvements, optèrent pour la tactique de "récupération", la recherche d’un "oiseau" rare, pouvant assurer une alliance au-dessus des idéologies. Nahdha adopterait cette tactique.

La multiplicité des candidatures à la présidence préoccupa la classe politique. Une campagne en faveur de candidature du ministre de la défense Abdelkrim Zbidi   est lancée, sur les réseaux sociaux, relayée par d’importants politiciens, s’engagea en sa faveur. En dépit de la campagne de dénigrement dont il fut l’objet, il semble bénéficier d’un large consensus. Le chef du gouvernement Youssef Chahed présenterait sa candidature. Son entretien sur la chaine nationale, le 1er aout, défendant sa gestion gouvernementale, inaugura, de fait, sa campagne électorale. D’autre part, le patron de la chaine Nesma, Nabil  Karoui présenterait sa candidature, aux élections présidentielles. Les amendements qui devaient l’écarter n’ayant pas été ratifiés par la présidence de la république, il s’érige en grand acteur sur la scène, à l’appui du parti qu’il a créé Kalb Tounes. Abir Moussi, présidente du Destour a également présenté sa candidature. Pourrait-elle tirer profit de la renaissance de l’esprit bourguibien ?  Outre les présidents du Badil, d’Afak, d’al-Massar et du Machrou, de nombreux candidats sont des électrons libres, sans appartenance à des partis politiques et évidemment sans assises populaires.  

D’autre part, les élections législatives, on révélé, outre le développement du "tourisme parlementaire", la transgression des structures, par le choix de candidats "parachutés", ne representant pas leurs assisses - fussent-elles réduites et conjoncturelles ! – Ce qui provoqua des démissions pré-électorales, dans plusieurs partis. La lutte est sérieusement engagée entre Nahdha, le parti destourien, Tahya Tounes, Kalb Tounes et le nouveau venu Amal Tounes, sérieusement concurrencés par des listes indépendantes. Vu les enjeux, le contexte était favorable aux manœuvres et à la surenchère, transgressant les rééquilibrages politiques et les repositionnements tactiques.

D’ailleurs, l’absence de programmes des partis ne peuvent que confirmer la démarcation, entre les équipes politiques et leurs adhérents. Faudrait-il rappeler que les enjeux de la conjoncture post-Béji transgressait le "jeu des Egos" et faisait valoir les attentes sociales. Les partis pouvaient-ils occulter les programmes socio-économiques, pour traiter les graves défis de la précarité, du chômage, de l’endettement et de la chute du dinar ?

D’ici et d’ailleurs

Pr. Khalifa CHATER

L'économiste maghrébin, n °769, 26 juin - 10 juillet 2019

 

Alors que la démocratie est à l’épreuve en Tunisie, l’Algérie et le Soudan  ne parviennent pas  à  couronner leurs hiraks, par  l’affirmation d’un gouvernement civil, remis en question, ou du moins différée par leurs armés nationales.  En Libye, le maréchal Haftar est à la conquête de la Tripolitaine, où le pouvoir est conforté par des milices terroristes, daéchiennes.

Tunisie, la mise à l’épreuve de la démocratie : “Décomposition/recomposition’’ ce processus marque la vie politique tunisienne. Nida Tounes vit actuellement son énième fraction, divisant sa direction autoproclamée. Le Front Populaire est victime de la guerre entre des chefs, sans grande assise populaire.  Nahdha réussit, tant bien que mal, à contenir les dirigeants entre les pseudo réalistes et les radicaux.  Tahya Tounes met en scène l’union des composantes de la clientèle gouvernementale. Comment redorer le blason de son président, “l’homme du passif ’’, selon ses détracteurs, qui joue, selon le langage théâtral un “ rôle de composition’’, pour être “l’homme du pouvoir d’achat’’. L’orchestration du congrès de Tahya Tounes devait occulter les échecs, par une fraicheur formelle romanesque.

Le dernier sondage d’opinion ébranla la classe politique, en faisant valoir la promotion, de candidats hors systèmes. Les amendements de la loi électorale, écartant ceux qui disposent d’un média et/ou exercent une action caritative ou font l’éloge de la dictature, quarante jours seulement après la présentation des candidatures s’inscrivaient dans ce contexte. L’amendement proposé par le parti du gouvernement et soutenu par Nahdha (124 voix pour, 14 abstentions et 30 voix contre) fut perçu par des critiques, comme une initiative destinée à écarter les promus par le sondage et une volonté de limiter le choix des électeurs. On parla même d’une politique d’exclusion. D’autres observateurs rappellent que l’amendement de la question du “tourisme parlementaire’’, la principale épreuve de la transition démocratique tunisienne, n’a obtenu que 26 voix.

Un vote sanction suscite bien évidemment l’inquiétude de la classe politique, qui se rend compte de la colère des citoyens,  qui réclament une “démocratie du pouvoir d’achat’’, faisant valoir les exigences du panier de la ménagère. Le nombre des nouveaux inscrits, prés d’un million cinq cents mille électeurs et essentiellement des jeunes et des femmes introduirait une donne nouvelle. Pour qui  voteraient-ils ? Les urnes traduiraient-elles leurs désillusions ?

Lybie, solution militaire ou politique ? En  Lybie, la guerre civile continue. Fayez Sarraj, qui dirige un gouvernement siégeant à Tripoli est soutenu par les milices armées. Une solution politique serait difficile à mettre à l’ordre du jour, car les Daéchiens, les alliés objectifs du gouvernement de Tripoli, ne le laisserait pas faire.  Une solution militaire, - fut-elle très couteuses ! – s’imposerait, à plus ou moins longue échéance. Mais les rapports de forces semblent plutôt favorables au maréchal Haftar, vu la quête de stabilité de la population. Acte significatif, le ralliement des tribus au maréchal : Plus de 200 dirigeants,  réunis au Caire, lundi 17 juin, ont affirmé son soutien, contre les milices (Al-Arabe, 18 mai)). L’initiative politique du chef de gouvernement de Tripoli, prévoyant notamment des élections avant la fin de l’année, pour sortir le pays d’une profonde crise, ne peut avoir d’effets.

Algérie/Soudan, les risques d’une militarisation des deux régimes ! En Algérie,  la situation n’a pas changé. Le hirak continue ses manifestations populaires, pour réclamer le départ des dirigeants de l’ancien régime.  Le chef d’Etat-major, qui détient de fait le pouvoir, est favorable à une transition, dans le respect de la constitution. En attendant, on met à l’ordre du jour des procès, contre les corrompus. S’agit-il d’une fuite en avant ? 

Le  Soudan, après plusieurs mois de manifestations qui ont mené à la destitution par l'armée du président Omar el-Béchir le 11 avril, est toujours le théâtre d'une lutte entre  le Conseil militaire et les principales forces de la contestation. Les manifestations citoyennes, critiquent la militarisation du régime, et  demandent l’établissement d’un gouvernement civil, pour gérer la transition. La violente dispersion, le 3 juin, d’un sit in par des militaires augmenta la tension. Plus de 108 morts, l’opération a été qualifiée de massacre par la contestation.  Réaction de l’Association des professionnels soudanais (SPA), acteur majeur de la contestation civile au Soudan, elle mit à l’ordre du jour “ Le mouvement de désobéissance civile’’  (communiqué publié samedi 8 juin). De multiples médiateurs se sont mobilisés pour rétablir le dialogue. Après plusieurs jours de violence et une campagne de désobéissance civile très suivie, un représentant de la médiation éthiopienne a annoncé le 11 juin que le Conseil militaire et la contestation avaient accepté de revenir à la table des négociations.

Le Conseil militaire et les chefs de la contestation s'étaient également accordés sur une période de transition de trois ans, qui doit être suivie par le transfert du pouvoir à une administration civile   Mais le conflit originel armée/contestation civile est loin d’être réglé. Selon des experts, “les Emirats, l'Egypte et l'Arabie saoudite semblent soutenir les généraux tandis que Washington plaide pour une transition menée par les civils’’ (AFP, 19 juin).