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Turquie, la guerre tous azimuts…!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 18 mars au 1er avril  2020

 

Fut-elle une puissance régionale, la Turquie marque désormais l’actualité dans l’aire arabe. Confirmant son discours idéologique, le faisant valoir, par sa défense de l’islam politique, elle constitue un acteur sur le terrain militaire, en Syrie e en Lybie. Membre de l’Otan, depuis 1952, elle avait opté pour une politique pro-occidentale, en tant que gendarme des USA, face à l’URSS.  Dans cette stratégie, elle fit partie du pacte de Bagdad, avec l’Irak, l’Iran, le Pakistan, les USA et le Royaume Uni. Comment expliquer la révision de sa politique modérée et apaisée et ses prises d’initiatives interventionnistes et même militaires ?

La Revanche de l'Histoire ?  La Turquie veut désormais prendre sa revanche de l’histoire : Pour expliquer cette nouvelle stratégie turque, nous adoptons la problématique de Bruno Tertrais, qui montre que le passé reconstruit, mythifié peut constituer un facteur important de construction de l’événement présent, D’anciennes passions ressurgissent. Or, plus le passé est instrumentalisé, plus les risques de conflits augmentent (Bruno Tertrais, la revanche de l’histoire, Odile Jacob, 2017).

 En effet, l'Empire ottoman, au XVIe siècle, était au faîte de sa puissance. En 1517, l’Empire mamelouk s’effondre et l’Égypte, ainsi que la Syrie et la Palestine passent sous le joug ottoman. D’autre part, les corsaires ottomans conquièrent ensuite la Libye et l’Algérie, puis prennent la Tunisie aux Espagnols. Seul le Maroc résiste à la pression ottomane. Mais la donne a changé au XVIIIe siècle. Considérée comme “l’homme malade” de l’Europe, la Turquie dut son salut et échappa au partage, grâce au désaccord entre les puissances de l’époque, puisque la Grande Bretagne défendait l’intégrité de l’empire ottoman, pour éviter une entrée de la Russie, en Méditerranée. Mais la Turquie gardait, tant bien que mal, son aire de tutelle, au Moyen-Orient. En Algérie, la junte turque gouverna le pays, jusqu’à son occupation, en 1830. En Tunisie, le pouvoir ottoman était plutôt symbolique. Situation similaire en Lybie, où la dynastie des Karamanly bénéficiait d’une autonomie de fait, jusqu’à l’abdication du beylerbey Yousouf, en 1832. Mais l’occupation mit fin à la domination ottomane. Au Moyen-Orient, les Turcs exerçaient une domination directe. Leur gouvernance suscitait le mécontentement de la population. A l’issue de la première guerre mondiale, l’Empire, ayant perdu la guerre, est totalement démembrée. Ses provinces arabes sont notamment partagées entre les Français et les Britanniques, qui obtiennent de la Société des Nations des mandats, les premiers sur la Syrie et le Liban, les seconds sur l’Irak, la Palestine et la Transjordanie. 

Fait évident, à l’instar des accords de la fin de la première  guerre mondiale,  qui ont nourri le sentiment de revanche allemand, exploité par le régime nazi, la revanche de l’histoire explique, dans une large mesure, la nouvelle stratégie ottomane. Elle nourrit ses nouveaux discours idéologique ; une réactivation de l’ottomanisme, servie par l’idéologie de l’islam politique, les velléités de restaurer le califat et faisant valoir le culte du chef, au profit du président Erdogan. De fait, le discours moderniste de Mustapha Kamel est occulté, plutôt fossilisé ou du moins laissé aux vestiaires, puisque le pouvoir évite de le mettre officiellement en question.

Les différents aspects de l’interventionnisme turc : La Turquie a instrumenté le printemps arabe et engagé son action en Syrie et en Libye, tout en prenant position contre le régime égyptien, qui a mis fin au pouvoir des Frères musulmans et en essayant d’encourager les mouvances de l’islam politique, partout ailleurs.

L’intervention en Syrie : L'offensive lancée mercredi 9 octobre 2019, par la Turquie dans le nord-est de la Syrie, soi-disant pour battre les forces kurdes, prolonge la nuit syrienne et confirme sa stratégie d’expansion. L’accord entre Poutine et Erdogan, annonça  une  pause (Sotchi, 22 octobre 2019). Soucieux de réaliser l’intégrité de son Etat, Bachar Al-Assad lança, depuis décembre 2019, une offensive contre  les rebelles et les djihadistes, occupant cette région, avec le soutien de son allié russe, et ce malgré les menaces de représailles des troupes turques, occupant la région et soutenant les rebelles. Escalade brutale entre la Turquie et le régime syrien : Au moins 33 soldats turcs ont été tués, jeudi 27 février 2020, dans des raids de Damas sur la province. L'armée turque a immédiatement annoncé, dimanche 1er mars, l’opération  “bouclier du printemps” et commença le bombardement de plusieurs positions du régime de Bachar Al-Assad. Moscou bloqua l’intervention militaire de la Turquie (entretien Poutine et Erdogan , Moscou, 5 mars 2020). Trêve et statuquo à Edlib. Mais, à plus ou moins brève échéance, la Turquie retirera vraisemblablement ses troupes de Syrie.

L’intervention en Lybie : La Turquie risquerait-elle d’ouvrir un champ de bataille en Afrique du Nord ? La signature, le 27 novembre 2019, d’un  protocole "de coopération militaire et sécuritaire" entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et le chef du Gouvernement libyen d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, lors d’une rencontre à Istanbul, affecte l’ordre libyen et maghrébin. Certes, les clauses n’ont pas été révélées. Mais il assure le soutien politique et militaire turc, aux autorités de Tripoli, proche des islamistes. Le président Erdogan reconnait, d’ailleurs,  l’aide turque apportée à Fayez al-Sarraj et sa volonté de  rééquilibrer la situation face aux forces de Khalifa Haftar, établis à l’est.

De fait, la Turquie commença à ravitailler en armes et en munitions, le gouvernement Sarraje. Son intervention peut certes compliquer la situation en Lybie, prolonger la guerre civile et retarder le traitement de la crise. D’autre part, elle confirme et développe la réactivation de la politique ottomane, au Maghreb. Mais, vu l’attachement de ses populations à leur indépendance nationale, elle serait vouée à l’échec. Face à l’Egypte, la Turquie ne peut dépasser les discours de surenchères, évitant toute ambition militaire.

Conclusion : Une réactivation de l’ottomanisme apparait, dans les conditions actuelles, comme une utopie. Le nationalisme arabe ne peut s’en accommoder. La Turquie peut certes œuvrer pour la stabilisation des Etats arabes. Elle peut susciter des crises. Mais elle ne peut accomplir une politique d’expansion. Fait évident, ses déboires ont suscité le mécontentement de ses populations. La morts de leurs soldats, dans une guerre hors frontière les inquiètent. D’autre part, les intellectuels voient avec méfiance ces aventures d’un autre temps : un projet de colonisation coexistant avec une politique d’apartheid, vis-à-vis des kurdes. Fait certain, ni les puissances internationales, ni les puissances régionales ne peuvent admettre la remise en cause de l’ordre dominant.

 

Le spectre et le sceptre …!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 04 au 18 mars 2020

 

La lecture des indicateurs économiques et sociaux atteste la gravité de la crise que vit la Tunisie : un développement économique bloqué, une forte inflation et une chute du dinar, qui affecte le pouvoir d’achat, un endettement qui annonce une mise en dépendance, un chômage qui affecte la jeunesse diplômée. Tous ses aspects expliquent le pessimisme des analystes et le désespoir des citoyens. Face à ce spectre, les acteurs politiques, n’ont pas encore pris en compte les attentes du citoyen.

Vers une gouvernance présidentielle : Peut-o, parler d’un sceptre, dans un régime post- révolution qui a adopté un régime quasi parlementaire ? Le chef du gouvernement assure l’essentiel du pouvoir, à l’exception de la défense et des affaires étrangères, dont le choix de leurs ministres relève des prérogatives du président de la république. Mais les aléas de la politique ont mis à l’ordre du jour une donne conjoncturelle, qui semble faire valoir de nouveaux rapports de forces. Dans son discours de campagne, le président de la république Qais Said a annoncé qu’il serait à l’écoute de la rue : Face  au pouvoir, sans vision d’avenir et sans programmes  et monopolisé de fait, par les acteurs politiques du laisser faire, il a fait valoir une vision alternative, assurant la promotion de la jeunesse et les revendications populaires : “le peuple veut” constitua son slogan. Son choix du chef de gouvernement, après l’échec de Habib Jomni, candidat de Nahdha, semblait élargir de fait ses compétences : Des analystes parlent du “ministère du président ”, vu les consultations régulières d’Eliyas Fakhfakh avec le président, se comportant, selon certains comme un simple “premier ministre ”.

Suite à la décision de Nahdha, le 14 février  de s’opposer au gouvernement et de retirer ses membres, proposés comme ministres par  Eliyas Fakhfakh, le chef de l’Etat a informé solennellement le président de Nahdha, le 17 février, qu’il dissoudrait le parlement, en cas de non-investiture du gouvernement Fakhfakh. Sa leçon constitutionnelle aurait été, selon un observateur, “le premier acte significatif” du président. Confirmant cette initiative, le Président de la République, affirma, en recevant le chef du gouvernement qu’il a désigné : “La Tunisie a un seul président”, affirmant son leadership (déclaration du 20 février 2020).   Réaction de son interlocuteur, le président de  Nahdha déclara le 22 février : “l’ère du pouvoir central est terminé. Ce qui ne signifie pas le fractionnement du pouvoir” (déclaration à la conférence, des chefs de bureau de Nahdha, à Sousse). Néanmoins, Nahdha prit acte de la volonté présidentielle et accepta des mesures de consolation, abandonnant sa revendication d’un gouvernement d’union nationale, intégrant Qalb Tounes, son allié conjoncturel. Elle dut revenir à l’alliance gouvernementale avec ses ennemis idéologiques Tayar et Chaab.

De fait, une confrontation se profile entre   Qais Said, le Président de la république et Rached Ghannouchi, le président de Nahdha et du parlement. Elle pourrait être difficilement différée. Le Président de la république, favorable à une démocratie directe, était contrarié par le régime parlementaire et hostile au système des partis. L’annonce, le 22 février, de la création d’un nouveau parti, appelé “le peuple veut”, reprenant le slogan du président de la république, annoncerait une éventuelle recomposition de la scène politique, érigeant Qais Said, en concurrent effectif sur la scène politique.

Crise sociale et spectre de l’explosion  populaire : Les attentes sociales érigent en urgence le redressement économique, la lutte contre la faim, le développement des régions défavorisées, la promotion de la jeunesse et la lutte contre la corruption. Le nouveau gouvernement partage et fait valoir ce diagnostic. Il l’inscrit dans les priorités du document contractuel avec les partis. Mais il ne transgresse pas les faits d’annonces puisqu’il ne présente pas les mécanismes et le timing de sa mise en action.  Fait évident, l’absence d’un leadership, dans le pouvoir et l’opposition. Le populisme a remis en cause les leaders d’opinion. Or “c’est dans le vide de la pensée, que s’inscrit le mal” (Hannah Arendt,

Le nouveau gouvernement devrait “agir dans la rupture”, selon la recommandation de l’analyste Habib Karaouli (entretien, al-Hiwar Attounsi, 21 février). Occultant cette exigence, dans le cadre d’une gouvernance traditionnelle et d’un laisser faire - continuité du gouvernement Chahed -, il ne peut sortir le pays du tunnel. Son sort serait celui des “Danaides, condamnés aux enfers, à remplir sans fin, un tonneau sans fond”. Or, le peuple ne peut plus attendre.

Le chef du gouvernement Elias Fakhfakh a,  certes, trouvé chaussure à ses pieds. Mais il dispose d’une majorité conjoncturelle et donc précaire. Il est en équilibre instable. Investi, pour éviter la dissolution du parlement, il risque d’être écarté dans le court terme, pour  permettre une nouvelle répartition des charges ministérielles, entre les partis, à moins qu’une explosion sociale, ne change la donne et n’établisse des nouveaux rapports de forces, par un éventuel soulèvement de la rue, inscrivant dans les faits le slogan “le peuple veut”.

Show politique et attentes sociales !

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 19 février au 04 mars 2020

 

“La révolution” tunisienne a fait valoir la volonté de changement. Mais la convergence entre le combat contre la précarité  et la revendication des libertés de ses différents acteurs était illusoire. Or, l’inaptocratie, à savoir  l’inaptitude  des gouvernements post-évolution de 2011à nos jours,  a mis à l’ordre du jour cette convergence. Les attentes sociales ont été occultées. La dégradation du pouvoir d’achat constitue  désormais l’actualité du pays, bien davantage que l’affirmation des libertés. Le panier de la ménagère traduit le vécu quotidien, en général et affecte les classes laborieuses qui ont désormais été rejoints dans leur mal de vivre par la classe moyenne. Or, rien, ni personne ne semble aujourd’hui en mesure d’arrêter le développement de la crise.Mais qu’ont-ils fait tous, pour qu’on arrive là ? Faut- il revenir au diagnostic de la crise économique tunisienne par les experts ? L’endettement, l’inflation, la chute du dinar, la dégradation de la balance commerciale constituent-ils des causes ou des conséquences ?

Le traitement de la crise exige une meilleure connaissance de sa genèse. Dissipons cette contrevérité. Il ne s’agit pas d’une simple conséquence de la révolution. Mais l’état d’esprit post-révolution contribua à son développement. Laboratoire du populisme, l’Amérique latine, explique ainsi ce cycle, qui se répète comme une névrose : “A chaque fois, une relance budgétaire inconsidérée produit une détérioration de la balance des paiements, une chute du change, une inflation galopante et un effondrement de la production ” (Daniel Cohen, « il faut dire que les temps ont changé », chronique (fiévreuse d’une mutation qui inquiète, Editions Albin Michel, 2018). Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la Tunisie post-révolution a engagé “une relance économique inconsidérée ”. La troïka a intégré massivement dans la fonction publique et a effectué un important budget de compensation aux islamistes libérés, leur servant des retraites conséquentes. D’autre part,   les gouvernements post-2011 vont “acheter la paix sociale : l’Etat a embauché massivement” rappelle l’analyste d’ICG. La masse salariale de la fonction publique passe de 7 milliards de dinars (2,35 milliards d’euros) en 2010 à 15 milliards en 2018.

Dans ce contexte, les citoyens ont multiplié leurs exigences, revendiquant des augmentations de salaires alors que les chômeurs ont effectué des sit ing, pour faire valoir leurs demandes d’emploi. Ce qui explique d’ailleurs le blocage de l’extraction du phosphate, la fermeture de nombreuses usines, alors que l’idéologie du parti au pouvoir a favorisé, par choix idéologique,  l’ouverture du marché national à certains pays, ruinant les industries textiles,  

Présentant comme une ordonnance médicale, des politiciens ont évoqué la nécessité d’engager une  “transition économique ”.  Ce qui n’a aucune signification. La disparition de l’économie totalitaire, dans les régimes communistes, a mis à l’ordre u jour cette stratégie, pour restaurer le capitalisme, privatiser les entreprises nationales et les banques, dans le cadre du retour à l’humanisme libérale. En Tunisie, puisque qu’on a opté pour une “révolution conservatrice. Le libéralisme économique domine désormais : C’est l’ère du marché libre et même du marché parallèle, dans le cadre d’un développement underground. Constat du secrétaire général de l’UGTT : “Le pauvre est devenu plus pauvre, le riche, plus riche, dans un pays qui s’est confié aux contrebandiers, aux spéculateurs et aux responsables corrompus” (discours à l’occasion de l’anniversaire de la révolution, 14 janvier 2020). La satisfaction des attentes sociales exigerait une politique sociale, sinon un retour à l’Etat-providence.

Se préoccupant  de la répartition des charges - “le partage du butin”, selon un des adversaires – le nouveau gouvernement ne semble pas accorder la priorité  aux questions socio-économiques, à la lutte contre la pauvreté et à l’amélioration du pouvoir d’achat,  exigences  essentielles des citoyens. D’autre part, le programme gouvernemental ne met à l’ordre du jour ni un nouveau modèle de développement, ni un nouveau projet de société.  

Le peuple veut ” fut le slogan de campagne du président. Il fait valoir les vœux de la population : promotion des jeunes, développement des régions défavorisées, question de l’emploi.  Mais ces programmes n’ont pas encore dépassé les faits d’annonce.  Fait évident, le président  n’a pas les moyens de sa politique.  Réussira-t-il à jouer le rôle de “démineur”, pour relancer l’action gouvernemental et mettre fin au statu quo du “laisser faire”  et du blocage que la société tunisienne subit ?

Au-delà du stand-by

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 05 au 19 février 2020

 

On est dans le flou, l’imprévu, sinon l’inattendu. La Tunisie est en stand-by, en situation d’attente. Après l’échec de Habib Jemli et  usant de son pouvoir discrétionnaire, que lui confère la constitution, le président Kais Said a chargé Elias Fakhfakh de former le gouvernement. Le chef du gouvernement nominé n’a ni assises parlementaires, ni représentation au parlement. D’autre part, le retour de ce ministre de la troïka suscite de l’inquiétude. Comment peut-il éviter le scénario de l’échec, qui a marqué ses deux précédentes gestions gouvernementales ? Pouvait-il faire du nouveau avec du vieux ? Ultime exigence, définir une vision d’avenir, pour ouvrir de nouvels horizons.

Quel programme mettrait-il à l’œuvre ? Formerait-il un gouvernement de continuité ou de rupture ? Les élections présidentielles ont affirmé le dévoilement de la fausse conscience de la classe politique et rappelé les attentes des citoyens. Le président de la République et le chef du gouvernement nominé ont promis d’en tenir compte. Des politiciens parlent du gouvernement de la dernière chance, avant même de connaitre  son programme. Recommandation du président, il faut accorder la priorité  à “la question socio-économique, aux services de l’éducation et de la santé, à l’emploi et à la fidélité à la jeunesse” (entretien du président, la télévision nationale, 30 janvier 2020). Ce qui atteste le souci du président d’être à l’écoute du peuple et de faire valoir ses volontés.

Le programme annoncé par le chef du gouvernement nominé fait davantage valoir les valeurs (discours du 31 janvier). Ses priorités : la restructuration de l’Etat, la réforme de l’enseignement et de la santé, l’élaboration d’une stratégie agricole et le développement du partenariat avec l’Afrique, concernent plutôt le moyen et le long terme. Elias Fakhfakh parle de la Tunisie des années 40. La question de la numérisation, -  moyen plutôt qu’objectif en soit, permet  d’appréhender  la situation globale. Or, elle  est évoquée, par le chef de gouvernement,  comme moyen de développer l’emploi. Les situations d’urgence : pouvoir d’achat, amélioration du vécu et du quotidien, ne dépassent pas les effets d’annonce. Aucune solution n’est préconisée, pour le  traitement de la question du bassin minier. Le chef du gouvernement nominé, remet, d’ailleurs, le traitement des priorités à une task force, une force opérationnelle, dont il annonce l’éventuelle formation.

Le candidat à l’investiture affirme sa volonté de “construire l’Etat”. Il exagère et surestime son rôle, alors que la situation exige plutôt de restaurer son fonctionnement, en connaissance de ses mécanismes. Il occulte en fait le modèle de développement qu’il annonce, se contentant d’évoquer plutôt une activation du processus économique.

Autre fait important, Elias Fakhfakh pourrait-il sortir de son isolement et se constituer une ceinture parlementaire commode. Après l’échec d’Habib Jomli, la plupart des partis ont accordé  au nouveau candidat, un préjugé favorable. Alors que le parti destourien, a affirmé son opposition, à cet ancien allié de Nahdha, Qalb Tounes, qui dispose de 38 députés se retrouve exclu, par le nouveau pouvoir. Elias Fakhfakh, affirme unilatéralement “le garder dans l’opposition” et confirme disposer d’une alliance gouvernementale de dix partis. Ce qui lui permettrait de disposer de plus de 160 membres. Mais il s’agirait plutôt d’un compromis conjoncturel, “d’une compromission”, selon certains observateurs. En réalité, certains partis ont émis des réserves. Nahdha souhaite un gouvernement d’union nationale et ne comprend pas le rejet de Qalb Tounes. Les autres paris ont critiqué le programme gouvernemental. Le chef du gouvernement a dû présenter des amendements. Mais l’absence de timing des programmes annoncés n’est pas en mesure de satisfaire les protagonistes. D’autre part, l’annonce d’une politique sociale d’envergure est en contradiction avec le libéralisme économique défendu par Eliyas Fakhfakh, au cours de sa campagne présidentielle. D’ailleurs, il a bel et bien affirmé qu’il s’en tient à son programme présidentiel, se contentant de l’amender (discours du 31 janvier). Mais la peur de la dissolution du parlement et d’un retour aux élections inciteront les députés à voter l’investiture. Constat d’évidence, “Les idées fausses, quand on les trouve commodes, personne n’a le courage de les changer” (Alberto Bevilaqua, La Khaliffa, Editions Plon, 1966). Mais l’accord pourrait-il se poursuivre après l’investiture ? Ne risquera-t-on d’avoir un gouvernement fragile, incapable d’assurer la stabilité, sinon d’engager “des réformes douloureuses”, qui requièrent un consensus ?

N’oublions pas la rue. Elle multiplie les sit ing et les manifestations de colère. “Nos conditions de vie se sont dégradés, depuis la révolution. On vivait beaucoup mieux”, affirme-t-on volontiers. “Tant que les pommes de terres coutent plus de 400 millimes et qu’on ne peut même pas se payer une chachouka”. L’inflation, conséquence de la chute du dinar  affaiblit le pouvoir d’achat. Or, la révolution ne peut s’accommoder du déclin social. Il faut mettre à l’ordre du jour une véritable transition économique, corollaire de la transition démocratique.

Un contrat social devrait être mis à l’ordre du jour, dans le cadre d’une nouvelle vision d’avenir. Les échecs gouvernementaux, la politique du laisser faire du pouvoir, ont nourri le populisme politique, remettant en cause les élites, occultant la pensée politique et les débats qu’elles suscitent. L’Etat n’est pas un arène politique, confiné au partage du butin. Il faut mettre une politique socio-économique agressive, dans le cadre d’un véritable choix de modèle de développement. Elias Fakhfakh pourrait-il être le joker d’un changement de logiciel, pour le salut de la Tunisie d’aujourd’hui et la  promotion de la Tunisie de demain ? Commentant le discours de programme du nouveau chef de gouvernement, un observateur affirme : “Il a une bonne connaissances des mécanismes de l’Etat. Cela ne suffit pas. Mais il peut mieux faire ”. Espérons que cet optimisme prudent soit partagé.

La guerre IRAN/USA … !

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 22 janvier au 05 février 2020

 

Le Président Trump réactive  le conflit des Etats-Unis avec l’Iran. Ces deux pays   entretiennent des relations inamicales, depuis la chute du chah Muhammad Rizā Shāh Pahlevi et l’avènement au pouvoir de l'Ayatollah Khomeiny. La prise d’otages à l’ambassade des États-Unis à Téhéran, le 4 novembre 1979 marque  un tournant décisif dans leurs relations. Plus de 400 étudiants islamiques ont pris d’assaut ce jour l’ambassade américaine dans la capitale iranienne. Cette crise majeure entre Téhéran et Washington a modifié de manière décisive les relations entre les deux pays et entretenu depuis lors une guerre de discours, entre les deux pays.  

La reprise par l’Iran de son programme nucléaire, au cours des années 2000, qui a été l’objet d’une coopération entre l'État impérial d'Iran et les États-Unis, dans les années 1970, suscite l’opposition  de l’occident. Les tensions, qui culminent sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad, instaurent une conjoncture conflictuelle, animée par les USA.  L’accord de Vienne  signé entre les pays du groupe « P 5+1 » (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne), le 14 juillet 2015, prévoit la levée progressives des sanctions qui pèsent sur l’Iran. En contrepartie, l’Iran s’engage à effectuer une réduction du nombre de ses centrifugeuses, à limiter ainsi sa production de plutonium et l’enrichissement d’uranium et à accepter le renforcement des inspections internationales.  Au terme de cet accord, les relations étaient appelées à s’améliorer entre les USA et l’Iran.  Or, le nouveau président annonça, le 6 mai 2018, que les États-Unis se retirent de cet accord. On revint à la case de départ, malgré les tentatives européennes de maintenir leurs relations avec l’Iran.  Le président Donald Trump remet à l’ordre du jour les relations conflictuelles des USA avec l’Iran.

Le passage à l’acte : Les Etats-Unis avaient opté, depuis longtemps, pour une guerre indirecte, par l’entremise de leurs alliés des pays du Golf et essentiellement l’Arabie Saoudite et les Emirats. L’instrumentalisation de la démarcation sunnite et chiite, leur permit de transgresser la coexistence d’antan et d’instituer une conjoncture conflictuelle. La crise actuelle atteste une volonté de passage à la guerre directe.

La tension chronique, entre l'Iran et les Etats-Unis a connu un brusque accès le 3 janvier 2020. Le Pentagone a annoncé, en effet,  avoir tué le général Ghassem Soleimani, homme fort de l’Iran en Irak. Ghassem Soleimani, fut tué par un drone américain à Bagdad, prés de l’aéroport. Cette mort intervient dans un contexte de montée des tensions entre Téhéran et Washington depuis l’investiture de Donald Trump. Le 8 janvier, Téhéran riposta : Dans la nuit, l’Iran a lance son «opération Martyr Soleimani » : en une demi-heure, 22 missiles sol-sol se sont abattus sur deux bases irakiennes, Aïn al-Assad (ouest) et Erbil (nord), où sont stationnés certains des 5 200 soldats américains déployés en Irak. La télévision d’État iranienne affirme que l’attaque a causé la mort de «80» Américains, ce que dément Donald Trump, selon lequel il n’y a aucune victime américaine. Redimensionnons l’événement, Téhéran aurait averti Washington, avant l’attaque, pour éviter mort d’hommes. Ce qui atteste que les ennemis se ménageaient.

Fait important, l’Irak a été le champ de bataille. Sous tutelle des Etats-Unis, depuis la guerre, l’Irak a désormais des relations privilégiées avec l’Iran, vu son gouvernement chiite. Son espace est mis à l’épreuve, par les interventions sur son espace. Vu l’atteinte à sa souveraineté, l’Irak demanda l’évacuation des troupes américaines. Demande refusé, les USA ne sont pas disposés à abandonner leur butin de guerre. Ce qui annonce d’éventuelles relations conflictuelles.

Désescalade : Après dix jours de haute tension entre l'Iran et les Etats-Unis, la perspective du pire pourrait commencer à s'éloigner : Les alliés des USA, l’Arabie Saoudite, les Emirats et Qatar craignent l’escalade. Aucun d’entre eux, ne semble disposer à prêter son territoire pour une attaque contre l'Iran, car personne ne tient à être entraîné dans une guerre. Qatar qui entretient certes de bons rapports de voisinage avec l’Iran est partie prenante, dans cette situation, puisqu’elle  abrite la base Al-Udeid de l'armée de l'air américaine, la plus grande base militaire des États-Unis au Proche-Orient. 13.000 soldats y sont déployés et participent à des opérations dans l'ensemble de la région. D’autre part, un accord a été signé entre les militaires qataris et états-uniens sur un mode d’action standard pour les forces de l’Otan au Qatar.  Mais Doha ne souhaite pas être entraîné dans une guerre. D’ailleurs, Doha a déjà dit à Téhéran et Washington qu'il n'était pas question d'utiliser son territoire contre l'Iran. Fait évident, la guerre pouvait perturber l'équilibre actuel et la situation dans la région, ce dont les Qataris, qui en sont conscients, le craignent.

Faisant valoir sa pseudo neutralité, l’émir du Qatar,  Sheikh Tamim bin Hamad al-Thani, a rendu visite, au President Hassan Rouhani,  12 janvier. Ses entretiens  avec le président iranien  avaient pout objectif d’engager une dé-escalade. Suite à sa rencontre avec le président iranien Hassan Rohani, l’émir du Qatar a déclaré : "Nous sommes convenus avec Rohani que la seule solution à (la) crise passe par la désescalade et le dialogue", a dit l'émir. "Le dialogue est la seule solution à cette crise."Vu les rapports privilégiés entre Qatar et les USA, cette initiative atteste le souhait américain d’éviter un engagement militaire, d’ailleurs vivement critiqué par le sénat. On relève d’ailleurs, des déclarations en provenance de Washington. Même si le président américain Donald Trump a maintenu dimanche la pression avec une nouvelle mise en garde à l'Iran contre une répression de manifestations, son ministre de la Défense a assuré qu'il était prêt à discuter avec les dirigeants iraniens. D’ailleurs, le chef du Pentagone Mark Esper a assuré que Donald Trump était toujours prêt à discuter avec l'Iran "sans condition préalable". Les Etats-Unis sont prêts à évoquer "une nouvelle voie, une série de mesures qui feraient de l'Iran un pays plus normal". En dépit de ces déclarations apaisantes, la situation reste explosive au Moyen-Orient.