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Tensions et risques au Moyen-Orient : Etude de cas

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 25 aout au 8 septembre 2020

 

Le conflit Iran/USA : Le Président Trump réactive  le conflit des Etats-Unis avec l’Iran. La reprise par l’Iran de son programme nucléaire, au cours des années 2000, qui a été l’objet d’une coopération entre l'État impérial d'Iran et les États-Unis, dans les années 1970, suscite l’opposition  de l’occident. Les tensions, qui culminent sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad, instaurent une conjoncture conflictuelle, animée par les USA.  L’accord de Vienne  signé entre les pays du groupe « P 5+1 » (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne), le 14 juillet 2015, prévoit la levée progressives des sanctions qui pèsent sur l’Iran. En contrepartie, l’Iran s’engage à effectuer une réduction du nombre de ses centrifugeuses, à limiter ainsi sa production de plutonium et l’enrichissement d’uranium et à accepter le renforcement des inspections internationales.  Au terme de cet accord, les relations étaient appelées à s’améliorer entre les USA et l’Iran.

 Aussitôt arrivé au pouvoir, le président Trump annonça, que les États-Unis se retirent de cet accord. On revint à la case de départ. Le président Donald Trump remet à l’ordre du jour les relations conflictuelles des USA avec l’Iran. Les Etats-Unis avaient opté, depuis longtemps, pour une guerre indirecte, par l’entremise de leurs alliés des pays du Golf et essentiellement l’Arabie Saoudite et les Emirats. L’instrumentalisation de la démarcation sunnite et chiite, leur permit de transgresser la coexistence d’antan et d’instituer une conjoncture conflictuelle.

Or, les USA veulent un retour imminent aux sanctions de l'Onu contre l'Iran. Lors d'un vote au Conseil de sécurité des Nations unies, la Russie et la Chine, alliées de Téhéran, ont opposé leur veto à une proposition américaine visant à prolonger l'embargo sur les ventes d'armes à l'Iran. Onze pays membres, parmi lesquels la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne, se sont abstenus tandis que la République dominicaine a été la seule - avec les Etats-Unis - à voter en faveur du texte.  Réaction immédiate des USA, Ils annoncent leur intention d'activer le “ snapback’’ : un mécanisme intégré à l'accord de 2015, permettant un retour automatique au régime de sanctions internationales contre Téhéran qui prévalaient auparavant. Or, les USA sont désormais isolées. Les Européens sont hostiles à la reprise des sanctions, alors que les alliés du Golfe ne sont plus favorables à l’escalade.

Turquie, au-delà du néo-ottomanisme : Exerçant le titre de calife et de gardien des lieues saints, le sultan ottoman dominaient, jusqu’à la fin de la première guerre mondiale,  le Moyen-Orient. Donne nouvelle, la nouvelle politique turque est confirmée par l’adhésion du président Erdogan à l’islam politique et l’instrumentalisation de cette idéologie pour faire valoir ses volontés, à travers divers mécanismes : guerre en Syrie, interventions déclarée et soutien de la mouvance islamique Fejr Lybia et conflit avec le régime anti-islamique du général Sissi, en Egypte. La signature, le 27 novembre 2019, d’un  protocole "de coopération militaire et sécuritaire" entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et le chef du Gouvernement libyen d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, lors d’une rencontre à Istanbul, affecte l’ordre libyen et maghrébin. Il affecte, bien entendu, l’aire méditerranéenne, puisque la Turquie y élargit ses marges de manœuvres, aux dépens de la Grèce et de Chypre.

Les tensions entre la Grèce et la Turquie au sujet de leurs eaux territoriales ne sont pas nouvelles. Ankara convoite une immense zone économique où se trouvent des îles grecques, et conteste la délimitation de ses eaux territoriales. Le pays n'a d'ailleurs jamais signé la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, qui définit juridiquement les différents espaces maritimes.  Or, la découverte ces dernières années de vastes gisements gaziers en Méditerranée orientale a aiguisé l'appétit des pays riverains et renforcé les tensions entre la Turquie et la Grèce, deux pays voisins aux relations régulièrement ponctuées de crises.

Dans ce contexte, Ankara a envoyé le 10 aout,  le navire turc de recherche sismique "Oruç Reis", escorté par des bâtiments militaires, dans la zone riche en gisements gaziers revendiquée par Athènes. La tension est encore montée d'un cran dernièrement. Au lendemain du déploiement par la France de navires et d'avions de guerre (Rafale) en Méditerranée orientale pour afficher son appui à Athènes. La Turquie dénonça la démonstration de force de la France en Méditerranée orientale. Elle accuse la France de se comporter “en caïd” en Méditerranée.

Depuis le début de cette crise, la Turquie souffle le chaud et le froid, alternant entre messages de fermeté et appels au dialogue. Dans un effort de médiation, la chancelière allemande Angela Merkel s'est entretenue jeudi 13 aout, avec le chef de l'Etat turc et le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis. Le président Erdogan a déclaré qu'il avait affirmé à la chancelière allemande que le navire sismique continuerait ses recherches jusqu'au 23 août, ajoutant toutefois avoir accepté des discussions après cette date pour "adoucir les choses". Ankara avait déjà annoncé la semaine dernière avoir suspendu ses recherches gazières à la demande de Berlin, avant de les reprendre quelques jours plus tard en accusant Athènes de ne pas "tenir ses promesses". Ce climat de tensions, pourrait justifier des risques d’affrontement. L’Otan pourrait-il supporter ces relations conflictuelles entre trois de ses membres ?

Egypte/Ethiopie un risque de guerre ? : “L’Egypte  est un don du Nil ’’. Peut-on occulter cette vérité enseignée dans tous les établissements scolaires ? Or le gigantesque ouvrage  Nahdha que l’Ethiopie est en train de construire suscite des inquiétudes. L’Egypte craint que la construction du grand barrage de la Renaissance, un projet de 4 milliards de dollars (3,6 milliards d’euros) entamé en 2012 par l’Ethiopie, n’entraîne une réduction du débit du Nil, dont elle dépend à 90 % pour son approvisionnement en eau. La tension monte entre l’Egypte et l’Ethiopie à propos de ce gigantesque ouvrage qui devrait commencer à produire de l’électricité d’ici à la fin 2020 et serait complètement opérationnel d’ici à 2022. Or, les discussions entre ces deux pays et avec le Soudan, par lequel passe aussi le fleuve, sont bloquées depuis neuf ans. Début octobre, des négociations à Khartoum avaient abouti à une « impasse », selon Le Caire, qui cherche depuis à obtenir une médiation internationale, une perspective rejetée par la diplomatie éthiopienne qui la qualifie de « déni injustifié des progrès » réalisés pendant les négociations. Addis Abeba estime que le Grand barrage de la Renaissance est essentiel à son développement économique et à son électrification, tandis que Khartoum et Le Caire craignent que le futur plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique, haut de 145 mètres, ne restreigne leur accès à l’eau. Or, “ Il est important d’arriver à un accord qui garantisse les droits et les intérêts des trois pays selon l’accord de principe qu’ils ont signé en mars 2015’, ’considèrent le Soudan et l’Égypte. Ils insistent sur le fait que « les trois pays doivent être engagés par un accord qui doit inclure un mécanisme pour résoudre les disputes qui pourraient surgir » entre eux. Jusqu’à présent Adis Abeba refuse, considérant que la construction du barrage dépend de sa souveraineté. En l’absence d’une médiation internationale déterminante, ce conflit constituerait un risque de guerre, la question étant vitale pour les trois pays. Ce qui pose le problème des rapports de forces et des jeux politiques régionaux et internationaux.

Le Liban, victime du “printemps’’ arabe !

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 12 au 25 aout 2020

 

Qu’elle soit religieuse, ou qu’elle soit sorcière,
ou qu’elle soit les deux, ou qu’elle soit charnière,
du portail de la mer ou des grilles du levant,
qu’elle soit adorée ou qu’elle soit maudite
qu’elle soit sanguinaire, ou qu’elle soit d’eau bénite,
qu’elle soit innocente ou qu’elle soit meurtrière,
en étant phénicienne, arabe, ou roturière,
en étant levantine aux multiples vertiges,
comme ces fleurs étranges fragiles sur leurs tiges,
Beyrouth est en Orient le dernier sanctuaire,
où l’homme peut toujours s’habiller de lumière’’

Nadia TUENI (1935-1983)

Cet hymne à Beyrouth mérite d’être rappelé, alors qu’elle a subi, ce 4 août 2020, une double explosion meurtrière. Le bilan, encore provisoire, faisait état, jeudi 6 aout, d’au moins 137 morts et de plus de 5 000 blessés. Aujourd'hui, des centaines de milliers de personnes se retrouvent à la rue. L'heure est aussi à la recherche des coupables de la tragédie. Le Liban est encore sous le choc et la communauté internationale mobilisée. L’explosion s’inscrit dans un contexte de contestation populaire et d’une grave crise économique, dans l’ère appelée diplomatiquement “printemps’’ arabe.

Une économie dépendante : On a souvent parlé du miracle libanais : des moyens modiques, sans grandes ressource  et une économie prospère qu’on explique volontiers par l’esprit commercial de sa population et son entrepreneuriat, un système bancaire performant, le dynamisme de plusieurs PME familiales, l’apport de son émigration et le réseau mondial d'entreprises "libanaises" implantées partout où se sont implantés les Libanais.

Depuis les années 50, le pays dépend essentiellement des transferts d'argents de la diaspora, selon l'économiste libanais Jad Chaaban. “Le Liban n’a pas de pétrole mais il jouit d’une autre forme de rente, celle des transferts d’argent de la diaspora. Plus de 700 000 Libanais travaillent à l’étranger, notamment dans les pays du Golfe. Ils envoient de l’argent à leurs familles’’. Mais cette dépendance fragilise l'économie libanaise, selon l'économiste. “L'arrivée de l'argent de la diaspora constitue une forme d'argent assez facile. On préfère importer, consommer plutôt que d'investir ou produire localement’’, ajoute Jad Chaaban (Pierre Desorgues, Liban : “les causes de la crise économique’’ In Le Monde, 13 décembre 2019)

D’autre part, le Liban bénéficie d’un investissement étranger important,  notamment français. La guerre civile de 1975 à 1990 a fortement endommagé les structures économiques libanaises, réduisant de moitié la richesse nationale, et reléguant le pays au rang de simple coffre-fort à pétrodollars du Moyen-Orient. Cependant, la paix a fortement aidé à restaurer la situation.

Début 2018, la machine se grippe. Les dollars affluent moins que par le passé et il faut à nouveau augmenter les taux d’intérêt pour les attirer. Depuis le 17 octobre 2019, date du début des manifestations, la savante organisation monétaire et bancaire qui permettait de financer un des pays les plus déficitaires du monde s’est écroulée. Le pays s’enfonce aujourd’hui dans la récession et la débâcle  financière. Le Golfe ne prête plus beaucoup depuis 2014, début du contrechoc pétrolier, et l’ampleur des besoins exige désormais l’intervention du FMI qui a ses exigences : une dévaluation du peg jugé surévalué par ses services d’au moins 50 % qui déclencherait à coup sûr une vague inflationniste meurtrière pour la population ; une restructuration de la dette publique qui, au minimum, allongerait les échéances et réduirait les taux d’intérêt servis sur l’encours de la dette (près de 90 milliards de dollars, soit 81 milliards d’euros), au pire diminuerait sa valeur de 30, 40 ou 50 milliards, le fameux « hair cut », ou réduction du montant de la créance (Jean-Pierre Sereni, « le pitoyable effondrement du « miracle » financier libanais, 9 décembre 2019 in https://orientxxi.info). L’étude des racines de la crise économique libanaise ferait nécessairement valoir les effets de la géopolitique régionale.

Les déboires d’un Etat tampon : “État tampon’’ - nous utilisons l’expression avancée par George Corm -  le Liban, est la caisse de résonnance des conflits de la région. Il dépend des rapports de force régionaux et des interventions des puissances étrangères régionales (Iran, Arabie Saoudite et Syrie) ou internationales (USA, Russie). Il est  au centre d’un champ de tensions entretenues par le conflit israélo‑arabe et par le conflit entre l’Iran et l’Arabie Saoudite (Fabrice Balanche, “le Liban écartelé dans la géopolitique régionale’’, Presses de l’Ifpo, 2016).   Diagnostic prématuré de George Corme, “À défaut d’une prise de conscience, le Liban demeurera un espace de confrontation, feutrée ou ouverte, pacifique ou sanglant, suivant les conjonctures. Il continuera d’être enchaîné à sa vocation d’État tampon qui a fait tant de victimes depuis deux siècles’’ (George Corm, “sortir du cercle vicieux et du statut d’État tampon ? in Confluences Méditerranée », 2006/1 N°56).

Bien entendu, il fut affecté par les événements qui ont bouleversé son aire : La politique   du “Grand Moyen Orient’’ a mis fin au régime de Saddam Hussein et a affaibli l’Irak, redynamisant ses composantes conflictuelles : la minorité chiite, la majorité sunnite et la communauté kurde. Apparemment simple fait divers, mais inscrit de fait, dans la stratégie d’instabilité et de division, le Soudan devait connaitre une grave sécession. Le “printemps arabe’ qui s’ensuivit devait remettre en cause les régimes en Syrie, au Yémen et en Libye. L’Egypte réussit à sauver la mise. Le général Sissi intervient et prit le pouvoir, répondant à une manifestation populaire salutaire contre le pouvoir des frères musulmans. En Tunisie la bipolarité établie, depuis la révolution, institua une crise de gouvernance, affectant gravement la vie économique. Les effets  la contestation populaire et de la remise en cause des états devaient s’en ressentir au Liban.

Le Liban fut sérieusement affectée par la crise syrienne et il a été la victime du “printemps arabe’’, étant le relai des différentes interventions. Pouvait-ill échapper  à la crise économique de la région ?  Son indépendance était de fait remise en cause par les acteurs de la région et essentiellement de leurs soutiens internationaux.

Conclusion : Comment expliquer cette double explosion meurtrière de Beyrouth ?  Qui en sont les responsables ? Dans les heures qui ont suivi, l’explosion a été attribuée à la présence de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium stockées depuis 2014 dans un entrepôt du port “sans mesure de précaution”, et ce, malgré les alertes des services douaniers.  Peut-on parler d’interventions extérieures ou plutôt expliquer l’explosion par un certain laisser aller général, conforté par l’affaiblissement des pouvoirs centraux, de la contestation populaire, du contexte du “printemps’’ arabe, qui a mis à l’ordre un relâchement général, dans un Moyen-Orient qui nécessite un redressement global ?

Une crise de gouvernance

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 29 juillet au 12 aout 2020

 

La gouvernance désigne la manière dont un gouvernement exerce son autorité économique, politique et administrative et gère les ressources d'un pays en vue de son développement. Elle a "pour but de fournir l'orientation stratégique, de s'assurer que les objectifs sont atteints, que les risques sont gérés comme il faut et que les ressources sont utilisées dans un esprit responsable". La révolution tunisienne avait comme objectif d’assurer une meilleure gouvernance, au service des citoyens, leur assurant la liberté, la dignité et l’amélioration de leurs niveaux de vie. Elle constitua un défi, pour tous les gouvernements qui se sont succédé. Fait évident, la bipolarité idéologique, les guerres entre partis et la compétition pour les charges ministérielles ont remis en cause la priorité du développement. L’endettement de  l’Etat, le développement du chômage, la baisse du niveau de vie et la baisse du pouvoir d’achat ont été aggravés par l’inflation et la chute du dinar. La pandémie accrut le chômage et bloqua les moyens d’intervention de l’Etat, au service de la société. Une décroissance de moins de 7 % devait annihiler toutes possibilités de redressement.

La démission du chef de gouvernement Elias Fakhfakh, fragilisé par un conflit d’intérêts évident, devait mettre à l’ordre du jour une nouvelle donne. Son gouvernement fut certes préoccupé par le traitement des conséquences de la pandémie. Mais, dés sa prise du pouvoir, il a occulté le traitement des questions socio-économiques, qu’il aurait dû promouvoir. Comptable plutôt qu’économiste, il n’avait pas de vision d’avenir. La Tunisie est désormais à la recherche d’un chef de gouvernement. Les partis avancent des candidatures, de leurs seins, de leurs hiérarchies, faisant valoir les rapports de forces, alors que le défi socio-économique exige un économiste confirmé, ayant fait ses preuves.

L’équation politique est perturbée par le conflit entre les dirigeants : Nahdha prépare une motion parlementaire, pour licencier Elyes Fakhfakh, déjà démissionnaire alors qu’un certain nombre de députés demandent l’écartement de la présidence du parlement du président de Nahdha. Des guerres parlementaires théâtralisées, avec leurs auteurs, leurs acteurs et leurs souffleurs, assurant publiquement des discours de langue de bois ou des surenchères. Ne traitant pas les priorités des citoyens, les conditions de leurs quotidiens, les députés et leurs partis perdent leurs légitimités.

Arbitre de la situation, le président de la république, plus à l’écoute des revendications populaires, les rappellent régulièrement. Il estime qu’il faut rectifier le tir.  Pourrait-il imposer son slogan-programme "le peuple veut" ?  Pourrait-il faire valoir sa médiation entre le peuple et la classe politique ? Comment interpréter "le non-dit" de ces discours, les allusions non explicites "aux ennemis de l’intérieur et de l’extérieur". C’est à lui que revient le mot final, lors du choix du chef du gouvernement, après la présentation de candidats par les partis. Lourde responsabilité. Autrement, en l’absence de consensus, la dissolution du parlement et l’organisation de nouvelle élections changeraient la donne, mais reporterait le traitement de la crise économique.

Le post-printemps arabe, étude de cas…!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 15 au 19 juillet 2020

 

Des hirak, des contestations populaires plutôt que de vraies révolutions, ont remis en cause les régimes autoritaires de l’aire arabe. Les résultats obtenus dépendaient, dans une large mesure des spécificités des Etats. Des présidences à vie, des régimes de partis-états définissaient ces cas de despotisme plus ou moins éclairées ou prétendus tels : En Egypte et en Libye, le pouvoir avait une caractéristique militaire, dépendant de sa genèse. Alors que l’Egypte est centralisée, la Libye maintenait de fait ses divergences régionales et tribales. En Syrie, le pouvoir d’Assad s’appuyait sur le parti Baath. En Algérie, le pouvoir conciliait l’autorité de la direction du FLN et de son soutien, par l’armée. En Tunisie, le pouvoir était le produit du coup d’Etat de 1987, qui a écarté le leader Habib Bourguiba. Au Yémen, la guerre civile divise le pays, en deux mouvances, en 1962  et suscite une guerre de procuration entre l’Egypte et l’Arabie. En dépit de la fusion, en 1990, de la République arabe du Yémen (Yémen du Nord) et la République démocratique populaire du Yémen (Yémen du Sud), la centralisation reste aléatoire, vu le tribalisation dominant. Bien entendu, le jeu politique internationale et régionale affecta l’aire arabe et remis en cause sa stabilité.

La guerre civile se perpétue en Libye : Depuis l'intervention occidentale de 2011 et la chute de Mouammar Kadhafi, le pays s'enlise dans une guerre civile avec, dans chaque camp, de nombreux parrains. D'un côté, Qatar et la Turquie soutiennent le gouvernement d'entente nationale (GEN), soit disant légitime de Serraje. De l’autre coté, les Emirats, l’Egypte et la Russie sont les alliés du général Haftar, qui domine la Cyrénaïque. L’Union Européenne affirme une certaine neutralité, bien que certains de ses membres, aient choisi leurs alliés, qu’ils appuient discrètement, la France plutôt favorable à Haftar, le Royaume Uni, qui penche vers le gouvernement Serraje.  Mais la composition de ce gouvernement, qui intègre les islamistes, les milices et les terroristes suscitent de grandes inquiétudes. Khalifa Haftar, l’homme fort de l'Est libyen, a lancé, en avril 2019, une offensive contre Tripoli. Mais l’intervention de la Turquie,  engagée depuis novembre aux côtés du GNA, a bloqué l’avancée  de l’armée de Haftar. Les renforts turcs et les mercenaires daéchiens ramenés de Syrie auraient inversé les rapports de forces.

La donne régionale  et internationale semble annoncer d’éventuels changements. La prise de position de la France contre l’intervention turque en Libye aurait certes ses influences sur les positions occidentales, vu la pression qu’elle exerce sur l’otan. Le  président tunisien, déclara, lors de voyage à Paris, dans un entretien avec France 24 que la légitimité du gouvernement Serraje est provisoire. Mais la position de la Tunisie reste ambigüe, vu la bipolarité politique des acteurs et l’alliance de Nahdha avec la Turquie et le gouvernement de Tripoli. Changement de l’attitude de l’Algérie,  le président Tabboune affirma que le gouvernement Serraje  “a perdu sa légitimité et ne représente plus le peuple’’ (France 24, 4 juillet). Position différente de la France qui soutient le maréchal Haftar,  l’Algérie  demande la prise du pouvoir d’un conseil élue. Position partagée, les pays du voisinage ne s’accommoderaient pas d’un protectorat turc, en Tripolitaine. Ce qui risque de changer les rapports de forces en Libye. De fait, le président Erdogan joue sa  dernière carte. Il est affaibli dans son pays alors que sa politique d’expansion néo-ottomane suscite un véritable lever de bouclier.

Des frappes, le 5 juillet,  contre les forces turques, établies dans la base de Watiya, annoncent que le maréchal Haftar, soutenu par l’Egypte à repris l’initiative.

Le défi libanais : Le Liban est le dernier pays marqué par la contestation populaire. Le mouvement contestataire se déclencha, en octobre 2019, à cause d’une hausse de taxe décidée pour renflouer les caisses de l’État. Une partie de la population est alors descendue dans la rue pour exiger le renvoi de toute la classe politique, rendue responsable des maux du pays et pour demander  “un nouveau pacte social, un nouveau système politique, une sortie du communautarisme débridé’’ affirme  Karim Bitar, directeur de l’Institut des sciences politiques de l’université Saint-Joseph de Beyrouth.

De fait, le Liban subit les contrecoups de la crise syrienne et l’implication de Hizb Allah, dans cette guerre. Depuis lors, la crise financière s’est amplifiée et les manifestations ont perduré. Cet ancien “paradis bancaire’’ subit, depuis l’automne 2019, une crise économique sans précédent (Le monde 26 juin 2020). Les crises se succèdent depuis l’automne 2019 au Liban. La démission du gouvernement n’arrêta pas l’escalade. La crise a culminé, début juillet, par une dépréciation record de la livre libanaise face au dollar auquel elle était indexée depuis 1997. Officiellement, le rapport est d’un dollar pour 1507 livres, mais sur le marché parallèle, il a atteint le seuil des 5000 livres, voire les 6000 selon certains médias locaux. “Ce n’est plus une crise que traverse le Liban. C’est une tornade, un déclassement à toute allure marqué par une dépossession du pouvoir d’achat, des licenciements et une perte de repères’’ affirme Laure Stephan (Le Monde 3 juillet 2020).

Faudrait-il changer le modèle socio-économique mise en cause par les manifestants ? Les Libanais qui manifestent sont unis par une “revendication commune de changement, de voir naître un Liban nouveau, mais il n’y a pas encore de feuille de route commune… On a vu émerger depuis octobre 2019, un citoyen libanais qui ne souhaite plus qu’on l’assigne à résidence identitaire parce qu’il a pu naître sunnite, chiite ou maronite,’’, reconnaît le politologue Karim Bitar (enteretien, par Xavier Sartre, 16 juin 2020 , Vatican news).

Tunisie, un gouvernement fragilisé : La désunion de la coalition gouvernementale annonce une ère d’instabilité. Nahdha réclame l’élargissement de la coalition, pour intégrer le parti Qalb Tounes.  Ce que refuse le chef du gouvernement faisant valoir l’exigence du président de la république. Nahdha souhaite faire valoir la majorité parlementaire, avec l’alliance de Qalb Tounes et la coalition al-Karama. Elle remet en cause le parti ech-Chaab, vu sa prise de distance avec son idéologie. Elle n’omet pas ses divergences avec le Président, qui souhaite qu’on accorde la priorité au traitement de la crise sociale et ne partage pas son soutien, au gouvernement Serraje.

Le chef du gouvernement est fragilisé par les soupçons de conflit d’intérêts. Il est soutenu par le pari Tayar, qui occulte son discours fondateur. Mais la position du parti Nahdha semble ambigüe. Elle hésite entre sa mise en dépendance pour faire valoir ses vœux ou son écartement du pouvoir. Réuni le 4 juillet, son bureau exécutif annonce une “réévaluation de la position du mouvement vis-à-vis du gouvernement et de la coalition’’, lors de sa prochaine réunion. Le gouvernement est désormais en sursis. Mais les partis de la coalition gouvernementale et parlementaire craignent d’éventuelles élections, en cas de chute du gouvernement, vu l’ascension spectaculaire du parti destourien.

Les autres cas : La Syrie fut la grande victime de la géopolitique régionale et internationale. Les interventions de la Russie et de l’Iran,  ont permis le maintien au pouvoir du président Assad. Mais les interventions turques contre les Kurdes de Syrie portent atteinte à sa souveraineté.

Au Yémen, la guerre civile a été confortée par les interventions de l’Arabie Saoudite, des Emirats et de l’Iran.

L’Egypte réussit à écarter du pouvoir les Frères musulmans. Le général Sissi intervient et prit le pouvoir, répondant à une manifestation populaire salutaire. Il a pu ainsi sauver la mise.

Si l’histoire m’était contée … !

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 25 juin au 1 juillet 2020

 

 “L'histoire consiste à méditer, à s'efforcer d'accéder à la vérité, à expliquer avec finesse les causes et les origines des faits, à connaître à fond le pourquoi et le comment des événements’’. (Ibn khaldoun, Tunis 1332 - Le Caire 1406).

Chaque révolution a ses maladies infantiles, au-delà de la quête  d’une république souverainiste, démocratique et sociale. En Tunisie, les discussions parlementaires du 9 juin 2020, ont été marquées par des polémiques relatives à l’identité nationale, à la genèse de la colonisation et à l’histoire du mouvement national. Cette velléité de révisionnisme - fut-elle exprimée par des voix isolées, des éléments marginaux de la classe politique ! - s’inscrirait au-delà du passéisme et de la nostalgie, les enfants de l’anthropologie révolutionnaire tunisienne. S’agissait- elle de robinsonnades, occultant les rapports de production et de l’exploitation qui en découle, elle nécessite un rétablissement de la vérité et une confirmation de nos assises historiques, par une correction du discours politique de dérive, fut-il minoritaire et non représentatif, vu le consensus parlementaire qui l’a rejeté. Il fallait appréhender l’histoire dans sa globalité et sa complexité, réhabilitant les acteurs politiques, les leaders qui ont engagé la dynamique de promotion du pays.

Le statut de la Tunisie : Oujak de Tunis ou dar jihad (termes usuels dans la correspondance tuniso-ottomane), Etat Barbaresque (terme souvent utilisé par les Européens), wilaya ottomane (province) ou Régence, quel était le statut de la Tunisie ? La Tunisie était certes une wilaya  ottomane ou pachalik, puisque le bey est le pacha, en titre, de la régence de Tunis, un gouverneur de cette province.  Mais la Tunisie disposait d’une autonomie effective, échappant au droit de regard du calife. Les beys se succédaient au sein de la famille mouradite puis husseinite. La régence de Tunis ne payait pas d’impôt à la Turquie, mais offrait des cadeaux à Istanbul, lors de l’accession d’un bey ou d’un calife au pouvoir, occasion de la ratification de la nomination du bey, par le suzerain ottoman.

Les beys de Tunis affirmaient leur indépendance de la Turquie. En mai 1838, soucieuse de rattacher davantage la Régence à son empire, la Turquie envoya un émissaire de haut rang, le vice-amiral ottoman, pour demander à Ahmed Bey, de payer un tribut annuel au sultan. Mais il refusa. La Turquie profita de la promulgation du Khatti Gulhané, pour demander son  application dans la Régence de Tunis. Ahmed Bey refusa. Revenant à la charge, le sultan demanda au bey d’adopter l’emblème national ottoman et de payer des impôts à la sublime Porte. Le Bey refusa (Voir Ibn Abi Dhiaf, Ithaf ahl azzamane bi Akhbar moulouk tounes wahd al aman, t. 4, pages 17, 18, 37, 38, 49). Ahmed Bey rejetait ces demandes, sans remettre en cause la suzeraineté ottomane. D’ailleurs, il effectua, en 1846, une visite officielle en France, sans consulter le sultan, confirmant les vélléités d’indépendance. D’ailleurs, la nature du pouvoir ottoman, assurant ses assises par les soldats turcs et les mamelouks, changea par l’adoption de l’armée nizamie, formée par des hommes du pays.

L’établissement du protectorat : Méconnaissant l’histoire tunisienne, des députés affirmèrent que la Turquie aurait donné la Tunisie à la France. La critique de la politique d’expansion néo-ottomane ne justifie pas une révision politique subjective de l’histoire. La Turquie était “l’homme malade de l’Europe’’, depuis le XVIIIe siècle. Menacée de partage, elle fut sauvée par le Royaume Uni, qui ne voulait pas  permettre, par cette donne, à la Russie d’accéder à la Méditerranée. De fait, la Tunisie vivait une ère de dépendance et était soumise aux consuls de France et de Grande Bretagne. Elle était l’objet de convoitises européennes. Durant son ère précoloniale, elle dut développer ses échanges avec l’Europe, subissant une “économie de traite’’, échangeant ses produits agricoles avec les produits manufacturés. L’alternative coloniale, en vue de la conquête des marchés, était son horizon, à plus ou moins brève échéance. Voir notre étude : Dépendance et mutations précoloniales: La régence de Tunis de 1815 à 1857, Publications de la Faculté des Sciences Humaines et Sociales, Tunis, 1984). L’endettement, depuis 1863, la banqueroute en 1869 et l’établissement de la commission financière internationale Anglos-franco-italienne, en 1869, accéléraient cette mise en dépendance (voir l’analyse, la genèse et les conséquences de la crise financière, par le  professeur Jean Gainage, Les Origines du protectorat français en Tunisie (1861-1881), Paris, PUF 1959).

En marge du congrès de Berlin, Bismarck offrit la Tunisie à la France, souhaitant occulter l’occupation allemande de l’Alsace lorraine. Le congrès de Berlin précipita le partage colonial.

Le mouvement national : Habib Bourguiba fut le leader du mouvement  mouvement national. Peut-on considérer le principal père fondateur comme “un collaborateur de la France’’ (affirmation gratuite d’un marginal, qui suscita un lever de bouclier (discussion parlementaire du 9 juin) ? Peut-on oublier qu’Habib Bourguiba a été l’objet d’arrestations et d’exils ? Il fut arête du 3 septembre 1934 - au 22mai 1936 à  Kebili, Tataouine, Borjle Bœuf, puis du 10  avril 19 38 à janvier 1943, à Teboursouk, Fort Saint-Nicolas de Marseille, Montluc de Lyon et  Fort de Vancia. Il a eu le mérite d’intégrer le peuple dans la lutte nationale et de conduire le pays à l’indépendance, par sa stratégie des étapes. Dans ce contexte, il a engagé les négociations de l’autonomie interne et a exigé la satisfaction de l’objectif de l’indépendance. Habib Bourguiba a choisi le grand propriétaire terrien Tahar Ben Ammar, proche du mouvement national, comme chef de gouvernement, pour diriger l’équipe de négociateurs tunisiens. Le jeune Taieb Mhiri, dirigeant de la lutte a joué le rôle d’intermédiaire entre Habib Bourguiba, en France, Salah Ben Youssef à Genève et le gouvernement, à Tunis. Mais Salah Ben Youssef a pris ses distances et rejoint Bandoeng, considérant l’autonomie interne comme un  “pas en arrière’’. Voir notre étude  Tahar Ben Ammar 1889 - 1985, publications Nirvana, Tunis, 2010.

Peut-on expliquer cette rupture entre Habib Bourguiba et Salah Ben Youssef, par “le radicalisme et le panarabisme’’, du secrétaire général du Néo-Destour ? Au contraire, Salah Ben Youssef a opté pour une tactique modérée, après le retour de Bourguiba du Caire. En août 1950, il est désigné ministre de la Justice dans le gouvernement de M'hamed Chenik, qui devait conduire les négociations vers l’autonomie interne. D’ailleurs, au cours de son exil, Habib Bourguiba souhaitait le développement de la contestation nationaliste, pour développer son argumentaire au Moyen-Orient et en Occident. Lors de son exil, il affirma “Nous avons acquis la certitude, que l’émancipation de la Tunisie de la tutelle française ne sera jamais réalisée avec la coopération de la France. Elle se fera malgré la France ou ne se fera pas’’ (lettre de Bourguiba à son fils, Le Caire, 16 janvier 1949, in Habib Bourguiba, la Tunisie et la France, Julliard, 1954, p.219). Par contre, Salah Ben Youssef, qui dirigeait l’appareil du parti, durant l’exil de Bourguiba,  souhaitait calmer le jeu et entretenait des bonnes relations avec l’Establishment, en faveur des réformes.

Le statut radical et panarabe de Ben Youssef est bien tardif. Certes, Ben Youssef  était considéré, dans cette conjoncture, comme “extrémiste’’. Mais il était aussi “plus traditionnaliste et plus conservateur’’, alors que Bourguiba devait se distinguer par sa modernité (jugement de Ben Youssef par Vacherot, in Albert Memmi, Tunisie, an 1, CNRS, 2017, p. 67). Mais le conflit s’expliquait essentiellement par la lutte pour le pouvoir entre les deux leaders. Bourguiba était le chef charismatique du Néo-Destour. Ben Youssef était le dirigeant de l’appareil. Outre la légitimité de la fondation du parti, la préparation  de la lutte populaire avec Ahmed Tlili, et le recouvrement de la souveraineté, Bourguiba fut le promoteur de l’Etat moderne, de l’émancipation de la femme, de l’enseignement obligatoire et du développement des services de santé. Ces apports ne pouvaient être négligés.